Les Fourches caudines – Episode 44

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Crédits photo et oeuvre : Briancoshock

On fête le premier anniversaire des Fourches caudines avec un épisode de 54 minutes ! Bonne lecture à toutes et tous !

***

« Les toilettes à eaux usées sont vraiment la meilleure invention au monde, lança Héliä en fermant la porte. J’ai vraiment du mal à croire qu’on a pu pisser dans l’eau potable quand on savait que tout le monde n’y avait pas accès et que les ressources étaient limitées. C’est du grand délire.
– Si tu savais, tout ce qu’on a pu faire par le passé, et qui relevait du délire… Tout ce qu’on fait toujours d’ailleurs.
– Sois pas si négatif, tu m’épuises.
Héliä se laissa mollement tomber sur le canapé. Isaac, quant à lui, était couché par terre, un bras en travers du visage.
– Ça tourne ? demanda la jeune femme.
– Ca tourne, c’est carré, triangulaire, tout ce que tu veux. Et toi ?
– Essentiellement, ça tourne. Mais j’attends de voir. En tout cas je n’ai jamais trouvé les toilettes si intéressantes.
– Tu fais bien. Il ne faut pas oublier qu’on est des animaux.
Isaac mâchait la moitié de ses mots et peinait à articuler. Sa mâchoire finit par se décrocher à tel point qu’il dut s’essuyer les coins de la bouche et la remettre en place manuellement.
– T’es tout mollasson, toi aussi ? demanda Héliä qui l’observait depuis son canapé. Ça me rassure.
– Oui, je suis tout mou, et j’ai aussi horreur qu’on me regarde quand j’ai pris du pavot.
– Ton visage est intéressant.
– Comme les toilettes, tu veux dire ?
– Exactement, rit-elle en s’allongeant. Whaou, on s’enfonce dans ce canapé. J’avais jamais remarqué.
– Attends, faut que je fasse quelque chose.
Isaac se leva péniblement, d’abord en se mettant à genoux, puis en s’appuyant sur la table basse, comme ensuite sur ses propres jambes, maladroitement. Il se dirigea vers un placard et en sortit une lampe qu’il alluma. Il éteignit le plafonnier, et des lumières multicolores et versatiles se mirent à danser sur le plafond et les murs. Héliä lança une profonde exclamation.
– Ouais, je sais, dit Isaac en allant se recoucher sur le sol comme si ses jambes ne pouvaient le porter une seconde de plus.
Ils restèrent un certain temps, qui aurait pu leur paraitre une minute ou une heure, à regarder virevolter les formes lumineuses partout dans la pièce.
– Tu ne parles pas beaucoup, finit par dire Héliä.
Isaac soupira profondément, comme s’il avait cessé de respirer pendant tout ce temps.
– Tu m’as toujours donné envie de me taire.
– Dis plutôt que tu n’avais pas le choix. Tu aurais pu perdre ton travail au moindre mot de trop.
– Par Nyx, je ne veux plus jamais entendre parler de cette époque. Rien que de repenser à ce à quoi j’ai dû me forcer à faire en classe, ça me rend malade.
– Tu te souviens de la fois où tu nous a demandé de défendre je ne sais plus quel projet de loi sur la sécurité ?
– Oh, Nyx… Sur le droit des citoyens à disposer d’armes psychotroniques… Oui, je me souviens.
– Ensuite tu nous as expliqué pendant une heure que tu venais de nous faire faire n’importe quoi et qu’il ne fallait surtout pas qu’on s’y fie. Je pense que la moitié des élèves a pensé que tu devenais fou…Tu crois qu’ils en sont où, maintenant ?
– Je ne sais pas… Il n’y a probablement plus de classe, tout doit se faire par correspondance. Je t’avoue que quand on est arrivé, je continuais de me renseigner. Je sais que Bogus a été racheté. Mais j’ai complètement abandonné après ça. Ça me déprimait. Je n’avais plus le temps. Et puis, me parle pas de ça quand j’ai pris du pavot…
– Désolée, dit Héliä avant de se taire à nouveau et de reporter son attention sur les lumières.
Au bout d’une minute ou deux, elle craqua à nouveau :
– Ce serait quoi pour toi, la pire chose qui pourrait arriver ?
– Héliä, t’as pas fini de me poser des questions déprimantes ?
– Pardon.
La jeune femme se renfonça dans le canapé et, pour se forcer au silence, mit une main sur sa bouche et ferma les yeux. Mais Isaac finit par répondre malgré tout :
– Un monde où on ne tomberait plus amoureux, de personne, de rien, jamais.
La réponse d’Isaac surprit Héliä par sa gravité, et par le fait qu’il n’avait jamais mentionné un quelconque aspect sentimental de sa vie.
– Tu es déjà tombé amoureux, toi ?
– De quelqu’un ou de quelque chose ?
Comme Héliä ne répondait pas, il le fit lui-même :
– Je suis amoureux du Phare.
La jeune femme éclata de rire si longtemps qu’elle finit par oublier ce pour quoi elle s’était mise à rire en premier lieu.
– Et ça va, ça tient assez chaud la nuit, les idéaux ? demanda-t-elle, peinant à étouffer son fou rire autant qu’à retisser le fil de ses pensées.
– J’ai plusieurs couvertures, répondit nonchalamment Isaac. Et toi ?
Héliä eut l’impression de redescendre de plusieurs étages en elle-même. S’il y avait bien une chose que son ancien professeur faisait encore moins que de parler de lui, c’était la pousser à parler d’elle.
– Je me trompe où tu es en train de te mêler de quelque chose qui ne te regarde pas ? demanda-t-elle.
– Tout à fait, lança Isaac avant d’éclater de rire à nouveau. Par Nyx, faut que je boive de l’eau, ajouta-t-il ensuite sans transition, avant de se déplacer à quatre pattes vers la cuisine.
Après de multiples agitations au terme desquelles il étancha sa soif, il s’assit contre le placard et s’enfonça dans ses inhabitudes :
– Bastien ? osa-t-il.
Comme pendant tout ce temps, Héliä s’était à nouveau égarée dans ses pensées, elle ne sut de quoi il parlait.
– Quoi, Bastien ?
– Bah, je ne sais pas, c’est moi qui te pose la question.
– Ca rend les conversations quand même beaucoup plus compliquées, pouffa Héliä.
– Ca fait prendre quelques détours, oui, tu comprends pourquoi je prends ça tout seul d’habitude… Et encore, ajouta Isaac, même tout seul c’est compliqué de discuter parfois.
Puis il entreprit de se servir un nouveau verre d’eau, mais fut entretemps arrêté par la soudain nécessité de contempler une aspérité du sol.
– Bastien me terrifie, continuait Héliä à mi-voix. Je ne pense pas que je pourrais fréquenter quelqu’un qui me fait peur.
– Il se fait probablement plus peur à lui-même, tu sais.
– Ca ne change rien à mon problème. Je ne sais jamais à quoi m’attendre avec lui.
Isaac s’allongea sur le sol de la cuisine et ce fut dès lors comme s’il parlait tout autant aux lumières qu’à son ancienne élève.
– Il t’a parlé de ce qu’il a vécu ?
– Oui. Enfin, je crois. En partie peut-être. Il m’a parlé de sa mère. Une histoire horrible.
– Oui. Trop commune par ici, malheureusement. A croire qu’il faut absolument souffrir le martyre pour avoir envie d’autre chose.
– Et qu’est-ce que ça peut te faire à toi, que je le fréquente ou pas ? demanda ensuite Héliä, qui s’était redressée tant bien que mal sur le canapé, un sourire de provocation aux lèvres.
Isaac secoua violemment la tête sans qu’elle sache pourquoi. Lui non plus d’ailleurs.
– Rien. Tu fais ce que tu veux, Héliä, tu le sais bien.
Héliä se leva, se ravisa aussitôt, et retomba sur les coussins.
– Ca je sais. Je les connais, tes discours. Mais sinon ?
Guillaux tourna lentement la tête et leurs regards se rencontrèrent brièvement, suffisamment pour qu’il comprenne qu’elle se payait sa tête mais désirait quand même une réponse.
– Je le connais bien, Bastien. Je sais qu’il y a beaucoup de choses qui l’agitent, mais c’est quelqu’un de bien. Cela me rassurerait. Mais tu vas me dire que…
– …C’est à moi d’en juger.
– Oui.
– C’est le cadet de mes soucis, en ce moment, tu sais.
– Je sais. Ça m’inquiète aussi. Tu travailles trop.
– Oh bah ça ! cria presque Héliä. Je n’aurais pas pensé entendre cette phrase sortir de ta bouche un jour !
Isaac rit et manqua s’étouffer avec sa salive. Il se remit ensuite à quatre pattes, puis debout, et se dirigea vers les enceintes, d’une démarche d’homme ivre qui piétinerait d’étranges œufs de coton.
– Peu importe, ne t’inquiète pas. Tant que ton choix est le tien et que personne ne te fait de mal, tout me va, même si les choses n’ont pas à m’aller. Maintenant, c’est l’heure de la synesthésie.
Quand Isaac lança la musique, Héliä la reconnut dès les premières notes, et les métamorphoses que subirent les lumières dansantes la submergèrent tout entière.
– Je crois que tu es ce qui pourrait arriver de mieux à quelqu’un comme Bastien. En tout cas, tu es ce qu’il m’est arrivé de mieux, à moi. » dit encore Isaac avant de sombrer à son tour dans la contemplation, sans savoir si Héliä l’avait entendu.

« Il a quoi, ton pote ? demanda une voix de femme.
Daniel se tenait les côtes en grimaçant. Tomàs ne s’étonna pas de comprendre ce qu’on lui disait, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il avait perdu son oreillette dans sa course. L’émotion le submergea alors d’entendre, pour la première fois depuis des mois, quelqu’un d’autre que Daniel parler sa langue. Cela lui faisait comme un refuge – il ne sut pas pour autant s’il devait répondre.
– Ils pétochent à fond, rit la voix qui leur avait souhaité la bienvenue sous terre.
– Ça t’étonne, franchement ? lança avec enthousiasme une troisième voix, qui n’avait jailli d’aucune lumière. Alors, ça y est, ça explose enfin, au-dessus ?
– Ça peut qu’exploser là-haut, t’sais bien, commenta la première voix. Pas de faux espoirs.
Dans le faisceau des lampes qui dansaient sur son visage, Tomàs se pencha vers Daniel : il pleurait.
– Ramenons-les à Alyx, il saura quoi faire.
Les lumières s’approchèrent brutalement de Tomàs qui se recroquevilla sur son ami pour le protéger. L’apitoiement de sa propre voix lui fit monter les larmes aux yeux :
– Pitié, s’il vous plait… Il est malade…
Les lumières cessèrent de bouger quelques secondes puis soudain, elles remuèrent au rythme d’un éclat de rire collectif. Enfin, l’un des trois braqua sa lampe sur son propre visage.
– Clyde, dit la femme.
Elle désigna le visage d’une autre.
– Dën.
Le troisième montra lui aussi à quoi il ressemblait.
– Silàs.
Tomàs se souviendrait longtemps de l’impression d’avoir vu trois fois le même visage : sec, rugueux, musculeux, avec de gigantesques pupilles noires qui s’étaient réduites à une invisible tête d’épingle presque immédiatement.
– Vous avez de la chance d’être tombés sur nous, dit Silàs. Allez, en route.
Clyde, une robuste femme qui pouvait avoir aussi bien vingt que cinquante ans, chargea Daniel sur ses épaules. Tomàs continuait de s’accrocher au corps de son ami.
– Tu veux crever ou bien ? lui demanda-t-elle en le poussant du pied.
– Cassage d’gueule ? questionnait Dën, à son tour, en s’approchant pour passer une main sur le visage de Daniel. Tomàs tenta de la repousser mais le regard de Clyde l’arrêta :
– Tu m’as l’air fragile, toi, jugea-t-elle.
– Hé, hé, tout le monde se calme, lança Silàs, qui seul vint à la rencontre de Tomàs pour vérifier comment il allait. Tu es blessé ?
Tomàs tâta son corps.
– Non, non, je ne crois pas. La frontière, les drones… tenta-t-il d’expliquer de manière confuse.
– Vous avez été pris en chasse ?
L’ancien Onironaute acquiesça timidement.
– Inaptes ?
– Artistes…Ancien artiste, continua Tomàs, qui ne savait pas comment serait reçu le fait de mentionner la religion.
A nouveau il y eut un éclat de rire dans les rangs.
– Ça n’existe pas, ça, ancien Artiste. Tu es Artiste ou tu ne l’es pas, commenta à nouveau Clyde. De toute façon, ils ne font pas de différences de ce côté-là du Mur.
– Douc’ment, Clyde, l’intima Dën. Z’ont l’air en sale état, ajouta-t-elle en soulevant la chemise de Daniel, révélant son dos entièrement bleu.
– Venez, on se met en route, on a pas mal marché.
Silàs glissa un bras sous l’aisselle de Tomàs, qui dut réprimer un haut-le-cœur, à cause des odeurs et du manque d’air.
– Respire un bon coup, gamin. Tu ne respireras plus aussi bien pendant un petit temps.

La petite troupe se mit doucement en marche. Tomàs se laissait reposer sur l’épaule de Silàs et, à la façon dont ce dernier continuait de le supporter, il sembla à l’ancien Artiste qu’il pouvait lui faire confiance. Au bout de quelques minutes, il sentit que ses pieds trainaient dans l’eau, et que la pente inclinait doucement.
– Bordel, ce sont quelles eaux qui viennent jusqu’ici ? demanda Clyde.
– Sais pas, répondit Dën. Pas celles qui passent par chez nous. Y a pas plu dernièrement, si ?
– Bien sûr que non, répondit Silàs. On le saurait, sinon.
– Oh, regardez ! lança alors Clyde, en désignant un vieux morceau de grille en travers du chemin.
– Cool ! cria Dën en se précipitant pour le ramasser. Parfait c’qu’on cherchait !
Une fois encore, les trois acolytes se mirent à rire et Tomàs ne comprit pas davantage pourquoi. Il était trop préoccupé par une soudaine douleur au genou, et craignit de s’être finalement blessé dans sa chute. Silàs finit par le remarquer :
– Tu boites ? Tu as mal ?
– Non, c’est bon, ça va aller.
Enfin, il ajouta :
– Merci.
L’obscurité était si dense qu’en dépit des lampes torches, Tomàs ne voyait pas le visage de ses interlocuteurs. Il sentit néanmoins le bras de Silàs se resserrer un peu plus fermement autour de lui.
– De rien.
– Tomàs.
– De rien, Tomàs. Mais vous avez eu de la chance, vraiment.
A ce moment, le sol se mit à trembler violemment. Un bruit de tonnerre emplit le tunnel et Tomàs se figea sur place. Silàs posa une main sur sa tête pour le rassurer :
– Ce n’est rien, dit-il. C’est un vieux métro.
– Mais il n’y a rien à la surface.
– Ah, observateur à ce que je vois ! rit Clyde. Tu remontes dans mon estime !

Tomàs sentit bientôt que ses pieds avaient quitté l’eau. Les faisceaux des lampes, qui dansaient devant lui, révélaient des murs de pierre humides, couverts de graffitis de toutes sortes, à moitié effacés. La plupart dénonçaient le Mur et Edistyä. De vieux fils électriques trainaient dangereusement sur le sol. Ici et là, des tas de déchets à l’abandon se putréfiaient.
– Quelle idée d’être arrivés par la Grande Porte, aussi, commenta gentiment Silàs, qui vit le regard de l’ancien Onironaute. Ne te plains pas si c’est dégoûtant. Personne ne passe jamais par ici. Sauf moi.
– Oh, oui, les promenades romantiiiiiques de Silàs! se moqua Clyde.
– Clyde ? demanda Dën.
– Oui ?
– Ferme ta gueule cinq minutes. T’en fais trop.
– D’accord, lâcha Clyde, un sourire dans la voix. Mais ne viens pas me voir quand ils débarqueront.
– Pas l’intention, conclut Dën, un peu moins rieuse.

Ils rejoignirent rapidement un tunnel dont les appliques fonctionnaient toujours et jetaient autour d’eux une lumière bleue. Ils éteignirent les lampes et ne les rallumèrent que lorsqu’ils firent face à un trou étroit dans lequel il fallait grimper. Tomàs sentit son genou le lancer.
– Ca va aller ? lui demanda Silàs.
– Oui. Oui. Si je peux y aller doucement.
– Prends le temps qu’il te faut, dit-il en l’aidant à avancer dans le tunnel étranglé. Mais ce ne fut pas ce parcours accidenté qui eut raison de lui : l’odeur qui en parvenait le fit chanceler et il vomit.
– Baptême ! cria Clyde.
– Bon sang, Clyde, ferme-la ! T’vas attirer des autres ! vociféra Dën, avant de se rendre compte qu’elle criait presque aussi fort.

Tomàs réussit à traverser et, de l’autre côté, s’appuya sur un mur en attendant que les autres aident Daniel à passer. Ce dernier lui tomba dans les bras, et Tomàs remarqua qu’il avait les yeux ouverts et vivants, même si tous ses muscles semblaient mous. C’était terrifiant : il avait l’impression que son ami hurlait à l’intérieur de son propre corps et, en dépit de sa douleur, il le porta à nouveau sur quelques centaines de mètres.
– Daniel, murmura-t-il. Tu m’entends ?
Il jura voir une étincelle dans le regard du peintre, mais ni son corps ni son visage ne réagirent.
– Daniel ? retenta-t-il. Comment tu te sens ?
Il n’obtint pas plus de réponse. Une main se posa sur son épaule et il sursauta.
– C’est moi, Silàs. Désolé. Je t’ai surpris. On est arrivé.

En tournant la tête dans la direction de la lumière, Tomàs aperçut vaguement un petit espace aménagé, d’une vingtaine de mètres carrés, derrière un mur ajouré. Le mur était couvert d’une monumentale fresque qu’il peina à distinguer dans l’obscurité.
– Bienvenue à la Lucarne.
Ils entrèrent par l’ouverture. Ne furent l’odeur pestilentielle et l’impression permanente de suffoquer, l’endroit était étrangement propre. On les déposa dans un coin et les lumières des lampes torches s’éteignirent, Tomàs eut peur à nouveau et se serra contre Daniel.
Les autres s’affairaient dans le noir. Leurs gestes semblaient sûrs : ils donnaient l’impression de bouger en tous sens et pourtant, ne se heurtèrent jamais. Un objet lourd tomba sur les genoux de Tomàs, qui en tâta les bords : il s’agissait d’un masque à gaz, qu’il enfila avec soulagement.
Bientôt, un léger bruit de moteur se fit entendre et une faible lumière sortit du plafond, révélant une table de bonne facture, entourée de coussins tâchés. Une gigantesque pile de couvertures dépareillées trônait à côté, dans un grand sac transparent. De l’autre côté de la pièce, on distinguait clairement une cuisine composée d’un réchaud et d’une bassine faisant office d’évier, au-dessus de laquelle, accrochées au mur, s’alignait une batterie de casseroles cabossées. D’autres sacs, remplis de nourriture, étaient suspendus au plafond. Au sol, un gros chien dormait paisiblement, qui n’avait pas moufté durant tout ce temps. Tomàs tourna la tête : le mur du fond était lui aussi éventré, révélant une grande cuve de pierre où reposaient deux bidons d’eau propre et trois bouteilles d’eau vaseuse. Clyde allumait un feu à l’extérieur de la pièce, près de l’ouverture par laquelle ils étaient entrés. Dën détachait l’un des sacs du plafond.
– Vous avez de la chance, on a eu des problèmes avec le générateur, dernièrement. Vous êtes vraiment accueillis comme des rois ! dit Silàs qui revenait.
Silàs avait l’air physiquement moins atteint que les autres par la vie souterraine. Son visage androgyne était plus frais, ses yeux moins agressés par la lumière soudaine, alors que Dën avait caché les siens un moment. Il était moins rachitique, plus musculeux que Tomàs ne l’avait cru dans un premier temps. Pourtant, c’était lui qui avait l’air le plus triste des trois.
– Alyx ? appela-t-il.
Tomàs sursauta à nouveau lorsqu’une voix inconnue, qui aurait pu provenir de partout à la fois, répondit :
– J’arrive !
– Ah, elle est là ! s’extasia Clyde en se ruant vers le sac que Dën ouvrait. A moi l’honneur !
Elle saisit un objet qu’elle posa d’un geste ferme sur la table, devant les deux Artistes. Il s’agissait d’un vieux jouet en plastique, comme on n’en fabriquait plus. Une poupée articulée à laquelle il manquait un œil.
– Honorez la déesse de la Lucarne, dit solennellement Clyde en penchant la tête en signe de respect.
Comme Dën et Silàs, qui s’attelaient à leur tour au feu, ne réagissaient pas, et que Clyde avait l’air sérieuse, Tomàs acquiesça faiblement, les termes d’« honneur » et de « respect » faisant remonter en lui des souvenirs de prière qui le surprirent par leur manque de netteté. Oubliait-on si vite la dévotion ?
A cet instant, un homme entra dans la pièce. Il avait un port plus altier que les autres et se frottait les mains de manière convulsive. Son regard tomba sur la poupée et il lâcha, blasé :
– Clyde, t’es pas possible…
Alors Clyde releva la tête et éclata de rire.
– Oh ! Tu blasphèmes ! Honneur à Lalga, notre maitresse à tous ! dit-elle en levant la poupée dans les airs. On a tous besoin d’un dieu, t’es pas d’accord ? demanda-t-elle à Tomàs qui haussa les épaules, peu enclin à répondre à la question.
Le regard d’Alyx tomba alors sur le visage de Daniel, qui reposait sur ses genoux. Il ne demanda pas qui ils étaient et se précipita sur le peintre. Tomàs eut un mouvement de recul, mais Alyx le dégagea du bras, attrapa Daniel et le coucha sur ses propres genoux.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– On ne sait pas, il nous a rien dit, le petit fragile, dit Clyde en narguant Tomàs d’un haussement de sourcils.
Alors Alyx souleva la chemise de Daniel, révélant à tous, sous la lumière, l’ampleur de la tache bleue qui s’étendait. Même Clyde resta bouchée bée.
– Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Je n’ai jamais rien vu de pareil, commenta-t-il en passant sa main dessus.
Daniel n’avait pas l’air de souffrir et demeurait, les yeux grands ouverts, la tête pendant sur les coussins.
– Il a mal ?
– Parfois, balbutia Tomàs. Mais je ne sais pas si c’est à cause de la tache en elle-même.
– L’a du mal à marcher et l’a pas l’air conscient, expliqua Dën qui s’affairait à faire chauffer de quoi manger. Le p’tit a mal au genou, aussi.
Tomàs comprit que c’était lui qu’elle désignait ainsi, « le petit ». Il ne se sentait pas plus grand que cela. Alors seulement il remarqua que Dën devait bien avoir une soixantaine d’années.
– Ils sont arrivés par la Grande Porte. T’y crois, toi ? continua Dën.
Alyx sourit et continua son examen :
– Il va aux toilettes ? demanda-t-il à Tomàs.
– Ca lui arrive. Je l’emmène avec moi. Parfois ça fonctionne, parfois non.
– D’accord, dit Alyx. D’accord. Tu as rapporté des anti-douleurs, récemment, Silàs ?
Silàs en avait fini avec le feu et filtrait de l’eau dans la grande cuve de pierre.
– Oui, il y a deux semaines je crois. Il doit nous en rester.
– D’accord, répéta Alyx.
Il allongea délicatement Daniel sur les coussins et déposa une couverture sur lui.
– Je reviens, expliqua-t-il. Ça ne va pas être facile de le monter.

Tomàs ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il se passait, mais son corps commençait à se sentir en sécurité entre ces quatre murs et ces quatre personnes ; ses paupières pesèrent lourd tout à coup. Le confus défilé des événements lui revenait en tête, quand, en passa une main mécanique sur son mollet, il se souvint de la balle qui l’avait effleuré. Alyx revenait au moment où il levait la jambe de son pantalon.
– Ça va, ce n’est pas très grave, ça, je peux le soigner, commenta l’homme avant de redresser Daniel pour lui faire avaler une pilule, en vain.
– Il s’alimente ?
– Parfois, oui. J’arrive à lui faire manger quelque chose. Parfois je le force mais je crois qu’il ne s’en rend même pas compte.
Alyx dessouda la pilule et en versa le contenu dans un verre d’eau, qu’il fit boire à Daniel par petites gorgées. Au passage, il remarqua le regard anxieux de Tomàs, qui ne parvenait pas à se défaire de toutes ses peurs, et surtout pas de celle qu’on lui enlevât son seul ami.
– Je suis médecin, si ça peut te rassurer, expliqua alors Alyx. Enfin, je l’étais.
Tomàs n’eut pas le temps de poser plus de questions. Une voix retentit qui le tétanisa. Non parce qu’elle était effrayante, mais parce qu’elle n’avait rien à faire ici, lui semblait-il : c’était d’une voix d’enfant.
– Il a quoi, lui ? demandait-elle.
Dans l’ouverture se détachait la silhouette timide et chétive d’un petit garçon blond et blafard dont la mâchoire était piquetée de petites cicatrices.
– Mon fils, expliqua Alyx, le regard fier.

Clyde saisit le garçon dans ses bras et le leva dans les airs comme elle l’avait fait un peu plus tôt avec sa poupée de plastique.
– Lui, dit-elle en désignant Daniel, il a qu’il nous rejoint pour la grande bataille, Sohan. Car tu sais, au-dessus, tout va disparaitre, et…
L’enfant commençait à sourire lorsque les trois autres intervinrent à l’unisson :
– Clyde !
Tout aussi sec, comme si elle avait été prise sur le fait, Clyde reposa Sohan par terre.
– On ne me laisse jamais parler, ici, bouda-t-elle. Je vais me coucher.
– Bon débarras, sourit Silàs.
Et comme Clyde menaçait encore d’ouvrir la bouche, il ajouta :
– Non, je ne viendrai pas te demander d’aide quand tout partira à vau-l’eau, sois tranquille.
Clyde fronça les sourcils, serra les dents et quitta la pièce. On l’entendit escalader des barreaux ou des marches de fer.

– Ne fais pas attention, elle est un peu excentrique, expliqua Silàs à Tomàs une fois qu’on n’entendait plus rien. Elle est persuadée qu’Edistyä va imploser, et que les Edistyens vont se ruer ici. Il se peut qu’elle te mette à l’épreuve, tant que tu seras là.
Daniel avait fini de boire son médicament et sa tête retomba lourdement sur l’épaule de Tomàs. Sohan s’assit à côté, ne pouvant détacher ses yeux de l’énorme tache bleue.
– Je ne peux pas rester, dit Tomàs. Nous devons partir.
– Tu ne nous fais pas confiance ? demanda Silàs.
– Sûr qu’non, répondit Dën à la place de l’ancien Artiste.
– Tu n’as pas le choix, ajouta Alyx en le regardant comme si c’était lui qui avait parlé. Soit tu nous fais confiance et tu restes avec nous ; soit tu ne nous fais pas confiance et tu pars seul avec ton ami explorer les égouts. Dans les deux cas, tu prends un risque.
C’était vrai. Tomàs avait passé assez de temps, à Satyä, pour le savoir, et pour savoir que lorsque le hasard vous posait sur des coussins, il fallait en profiter.
– D’un point de vue médical, je vous conseille de ne pas partir tant qu’il ne va pas mieux.
– Daniel, il s’appelle Daniel. Et moi, c’est Tomàs.
Tomàs n’avait aucune envie de partir et comme le peintre semblait nauséeux et endormi, il comptait bien rester là jusqu’à ce que ce dernier se mette à violemment délirer à nouveau et à lui crier qu’il fallait absolument rentrer.
Alyx soigna sa jambe, en protégeant ses mains avec de vieux gants de jardinage souillés, et en prenant soin d’économiser sa petite bouteille d’alcool. Ensuite, il vérifia le genou : Tomàs avait une ecchymose due à sa chute à travers la trappe. Silàs eut alors une quinte de toux.
– Ça ne va pas mieux, toi ? demanda le médecin en continuant d’examiner Tomàs.
– Ça va, ça vient.
– C’est la fumée.
– C’est l’humidité, je te dis. N’essaie pas, tu ne m’empêcheras pas de remonter.

On servit à Tomàs une soupe chaude, dans un bol rose à fleurs, fendu sur le côté, ainsi que quelques légumes sous vide et un morceau de pain de maïs. Il engloutit le liquide chaud, qui tenait plus du bouillon, et en demanda un autre, qu’il fit lentement boire à Daniel. Les autres prirent la même chose et, une fois qu’ils eurent fini de manger, Silàs alla éteindre le générateur et remplaça le plafonnier par une petite lampe solaire.
– Merci Silàs pour cet apport indéniable en termes de confort, dit Silàs en posant la lampe sur la table autour de laquelle ils étaient réunis.
– Merci Siiiilàs, imitèrent les autres en faisant mine de bougonner.
A cet instant, deux chats entrèrent dans la pièce et vinrent se frotter à Dën et Sohan, qui les accueillirent avec mille caresses. Le chien ne réagit toujours pas. Il était – Tomàs l’apprendrait plus tard- dressé à s’en prendre à tous les humains et les rats qui franchissaient la porte sans la présence d’au moins un des cinq habitants de la Lucarne.
– Mes amours ! Mes amours ! répétait Dën en frottant son visage émacié sur les corps des chats, tout aussi squelettiques qu’elle.

Dën expliqua à Tomàs qu’elle était venue vivre dans les égouts en suivant ces chats. Avant, elle était sans-abri, mais en surface. Chaque matin, sur un banc, elle partageait sa maigre nourriture avec ces petites bêtes tout aussi affamées qu’elle. Puis, les voyant revenir sains et saufs jour après jour, elle eut l’idée de les suivre. Ils l’avaient menée là. Elle n’y avait pas emménagé tout de suite, inquiétée par les rumeurs qui circulaient déjà à propos des égouts.
– Les Sout’rains sont violents, j’vais pas dire aut’chose. Mais ici, c’est une zone tranquille, proche du d’ssus. Au-d’ssus, c’est pas mieux. La nuit, quand on est sans-abri, on est la proie des Aptes. Les bien-pensants.
Elle avait été agressée par quatre ou cinq Edistyens qui avaient même essayé de la brûler vive. Depuis, elle n’était plus ressortie, surtout qu’elle avait retrouvé ses chats.
C’était elle qui vivait là depuis le plus longtemps. Elle avait perdu le compte exact des années passées sous terre.
– On sait même pas quand fait jour ici ; alors les années… expliqua-t-elle en souriant.

Quelque temps plus tard, elle avait rencontré Alyx, qui n’avait pas d’enfant à l’époque. Ancien médecin, mis sur le carreau par l’empire des machines, il n’avait rien trouvé de mieux à faire que de promettre ses organes à quelqu’un de plus riche, qui en échange le mettait à l’abri du besoin. Mais entre le pacte et son échéance, il avait attrapé la plus improbable des maladies : l’amour. Résolu à échapper à sa promesse, il était venu se cacher là avec sa femme. Ils avaient eu un enfant, Sohan. Sa femme était morte, écrasée par un train édistyen. Lors d’une remontée, son pied était resté coincé dans un rail. Sohan lui-même avait failli être dévoré par les rats alors qu’il n’était qu’un bébé. Alyx l’avait élevé seul : avec la baisse de la natalité et le désintérêt d’Edistyä pour le peuple, il n’existait aucune structure gratuite qui pouvait l’accueillir. Ils avaient fini par croiser le chemin de Dën, car Sohan avait à son tour suivi l’un des chats.
– Mes sauveurs, commenta la vieille femme.

Tomàs et les Souterrains firent connaissance pendant une paire d’heures. L’ancien Onironaute raconta la dernière étape de leur voyage, de manière lacunaire, pour expliquer seulement l’état de santé de Daniel. Il laissa croire que ses taches bleues étaient le fruit d’une maladie inconnue contractée lors de leur périple.
Sohan écouta toute la conversation sans ciller, ses grands yeux noirs ouverts comme ses oreilles. Rien ne le surprit, rien ne lui fit peur. Né ici, avait-il déjà simplement vu la surface ?

– Il faut que j’aille me coucher, dit Silàs. Je travaille au-dessus après-demain.
– Vous travaillez ? demanda Tomàs, surpris.
– D’où crois-tu que vienne ce luxe ostentatoire ? rit Silàs en ouvrant les bras pour embrasser la Lucarne tout entière. Comme beaucoup, je ne gagne pas assez pour un avoir un appartement en surface. Et comme ces gens-là, dit-il en désignant ses colocataires du menton, d’un air faussement fâché, comme ces gens-là ont voulu aller vivre en banlieue, je dois maintenant marcher plus de dix kilomètres avant de pouvoir rejoindre mon lieu de travail. En plus, je reviens avec de la nourriture et du confort, et ça ne m’épargne même pas la corvée de vaisselle. Tu y crois, toi ?
L’air enjoué de Silàs fit sourire Tomàs et les autres.
– Vous faites quoi ?
– Comme métier, tu veux dire ? Je suis pompier.
– Pour l’Etat ou une entreprise ?
– Comme si cela faisait encore une différence, pouffa Silàs. Je suis pompier pour les gens, tout simplement.
Tomàs se sentit bête d’avoir posé la question et demanda s’il y avait des toilettes dans le coin où il pouvait se rendre avant de se coucher. Dën lui tendit une lampe frontale et un rouleau de papier toilette :
– Tu sors, à gauche, et première à droite. T’sauras où c’est. Garde ton masque.
– Fais attention en traversant les rails, dit Alyx. Il n’y a plus de trains, mais fais attention quand même.
– Je n’avais aucune intention d’enlever mon masque, sourit Tomàs. Et oui, je ferai attention. Merci pour vos conseils.
Il s’apprêtait à emmener Daniel avec lui ; le médecin l’arrêta d’un geste professoral :
– Ça va être trop difficile de le prendre avec toi. Je vais lui faire une couche. Je le changerai si tu veux. J’ai l’habitude. Enfin, je l’avais. Mais il faut pratiquer pour ne pas perdre les bons réflexes, n’est-ce pas ? ajouta-t-il avec un regard triste.

L’ancien peintre sortit de la Lucarne et suivit les indications. Il ne savait pas si c’était parce qu’il se sentait mieux, mais le silence des égouts sembla tomber sur lui d’un seul coup, assourdissant. Alors, la moindre cavalcade de rats, le moindre égouttement, devirent menaçants, et il eut aussi peur d’éteindre sa lampe que de la garder allumée. Au passage, il remarqua le générateur, ingénieusement branché à un vieux câble électrique détourné de ses fonctions premières. Il finit par trouver l’endroit, reconnaissable en effet, non pas à sa saleté, prévisible, mais à son ingéniosité : les toilettes étaient aménagées dans une vieille canalisation qui menait Nyx savait où. Tomàs d’ailleurs se moquait de l’endroit où elle menait, fit rapidement son affaire et revint au pas de course, non sans apercevoir au loin une ou deux silhouettes fuyantes.
En revenant, il prit quelques minutes pour admirer la fresque qui servait de façade. Elle représentait un gigantesque château, de ceux que Tomàs n’avait vu que dans les vieux livres d’Histoire onironautes, avec de fausses meurtrières et des flammes de peinture rouge derrière. La perspective et l’illusion étaient parfaites. Le nom, « La Lucarne », recouvrait la partie supérieure du mur comme s’il s’agissait de quelque hôtel de luxe rempli de splendeurs.
Ses compagnons l’attendaient quand il rentra.
– Nous devrions tous aller dormir, commenta Alyx. Il faut monter Daniel.

Tous les trois soupirèrent en chœur. Tomàs comprit pourquoi quelques secondes plus tard. La « chambre » se situait sur un ancien pont grillagé, à l’abri des rats et autres bestioles, certes, mais en haut d’une échelle de six mètres. A force de bras et de cordes, ils parvinrent à hisser Daniel en haut. Tous se serrèrent pour dormir, les uns contre les autres. Tomàs, coincé entre Silàs et Daniel, prit ce dernier dans ses bras pour le garder au chaud : il frissonnait malgré la température étouffante. Il reconnut bientôt le souffle régulier d’un Daniel endormi. Mais lui-même ne parvint pas à trouver le sommeil. D’abord, il fallut se convaincre que les autres ne l’agresseraient pas dès qu’il aurait les yeux fermés : il n’avait rien qu’on puisse lui voler. Ensuite, il demeura obsédé par l’idée que tous dormaient sur une grille vétuste suspendue dans le vide à plusieurs mètres de haut au-dessus des rails.
De faibles murmures finirent par le sortir de ses tergiversations.
« Les accidents arrivent vite. Très vite. »
C’était la voix d’Alyx. Tomàs attendit qu’il se taise pour dormir, mais ne put se résoudre à fermer l’œil avant ce qui lui parut des heures.

 

 

 

La compagnie fut réveillée, sans surprise, par Clyde, qui secoua les couvertures de tout le monde et leur jeta la lumière d’une lampe au visage.
« Debout, la Lucarne ! Debout ! C’est jour d’exhibition aujourd’hui ! On a zappé ! Debout !
Tomàs se redressa et vérifia l’état de Daniel. : il dormait encore profondément. Clyde frappait le sol de ses bottes et l’ancien Onironaute ne savait pas s’il était plus agacé par son charivari ou par le risque que le pont s’effondre.
– Merde, cria Dën en se réveillant. Merde, merde, merde !
Elle descendit l’échelle à vitesse grand V, suivie par Silàs et Clyde.
– Attendez ! cria Tomàs. Et Daniel ?
– Ne t’inquiète pas, dit Alyx avant d’amorcer lui-même la descente. C’est plus sûr de le laisser ici, dans son état. Il ne risque rien.
Tomàs ronchonna mais dut admettre que c’était vrai. Il embrassa son ami sur le front :
– Tu cries, si tu as besoin. Je te fais confiance.
Daniel n’émit pas d’autre réponse qu’un râle endormi.
Parvenu en bas, Tomàs n’eut pas le temps d’interroger les Souterrains qu’ils s’affairaient tous dans la Lucarne : Silàs vidait les bouteilles d’eau vaseuse dans la cuve de pierre de la salle de bain, Dën décrochait les sacs de nourriture du plafond.
– C’est quoi, l’Exhibition ? demanda Tomàs.
Clyde cacha quelques couvertures, en prit une sous son bras.
– Les charognards, dit-elle en sortant.
Dën remarqua le regard de panique de l’ancien Onironaute et soupira :
– El’m’fatigue, cel’là… expliqua-t-elle en enlevant l’ampoule du plafonnier. Elle appelle ça Exhibition, pour l’genre, mais c’est rien, t’inquiète. Juste des touristes.
– Des charognards, elle a raison ! commenta Alyx qui refaisait un feu, plus modeste que celui de la veille.
– Commence pas à lui donner raison, toi, t’sais dans quel état ça la met ! grogna Dën.
Clyde revenait :
– C’est bon, le générateur est planqué. Et j’ai entendu quelqu’un dire que j’avais raison !
– Bon sang, soupira Silàs.
– Vous savez, reprit Clyde, ils ne sont pas si bêtes les charognards. Au fond ils savent ce qui les attend. Ils viennent se renseigner.

Dën installa Tomàs sur un coussin et prit le temps de lui expliquer la situation, car il vit qu’il était perdu. Il apprit que la Lucarne était un lieu connu de la surface, toute proportion gardée. Les Souterrains qui y vivaient devaient leur survie à plusieurs choses : les allers-retours de Silàs, la proximité avec l’« au-dessus », et un arrangement avec une entreprise de voyage édistyienne.
– Les gens n’peuvent pu sortir. D’l’Etat. D’viennent fous, zont b’soin de prendre l’air.
Clyde explosa de rire.
– Bon OK, admit Dën. L’expression est pas très bien choisie. I’viennent voir aut’chose. S’rassurer, pt’être. Voir des vies pires qu’les leurs.
– Ça ce sont les groupes gentils, précisa Alyx qui entrait en se frottant les mains. Après il y a les plus riches. Eux, ce sont de vraies saloperies, je ne peux pas supporter leur regard.
– Mais il arrive qu’ils nous donnent des trucs, ponctua Silàs.
– Vrai, admit Dën. J’ai pas de scrupules à tout prendre, ces monstres.
– Vous voulez dire qu’il y a des visites touristiques organisées ici ? questionna Tomàs.
– Oui.
– C’est pour ça que vous cachez toutes vos affaires ?
– L’agence le d’mande. Les gens voient d’la misère, z’aiment, i’ r’viennent. Ça nous arrange. Souvent i’donnent, quand i’voient qu’on a b’soin.
– Moi ça me dégoûte d’accepter leur aumône, lâcha Clyde d’un ton qui, pour la première fois, ne se voulait ni drôle ni moqueur.
– Calme-toi, la survivaliste. Faut être fou pour dire non à un coussin de plus ou juste à une bouteille d’eau du dessus, dit Alyx.
Clyde s’assit près de la table. Son sarcasme refit surface rapidement :
– On pourrait peut-être faire descendre ton pote Daniel. Il nous ferait un sacré jackpot !
– Mais…Comment est-ce possible ? demanda Tomàs, l’ignorant.
Il ne savait pas à propos de quoi précisément il posait cette question. Comment était-ce possible que d’autres viennent admirer cette misère ? Comment était-ce possible que les habitants de la Lucarne survivent à ce qui en effet relevait de l’exhibition ? Comment était-ce possible qu’ils acceptent d’être les pantins d’un monde qu’ils avaient quittés ? Il s’en voulut pour cette dernière interrogation, sachant bien que la misère ne permettait pas le luxe des principes.
– Ça fait q’la Milice nous laisse tranquilles. Proche d’la surface. D’ce côté d’la frontière, mais c’pas rien, expliqua Dën. Un ennemi d’moins.
Tomàs resta estomaqué quelques minutes, mais finit par conclure qu’à leur place, il aurait probablement fait la même chose, et des souvenirs de sa vie artiste vinrent le confirmer.
– On va faire le tour ? demanda Silàs à Clyde.
– Quand tu veux, terrien.
Ils partirent tous deux et, comme pour éviter à Tomàs toute confusion supplémentaire, Dën expliqua immédiatement :
– Vont faire un tour, voir si personne essaie de v’nir. Les Sout’rrains sont des rats, rappliquent dès qu’ils peuvent trouver queq’chose. Mais ct’arrangement est à nous, c’tout. S’il arrive queq’chose à un touriste, on perd tout. On vérifie qu’y ait q’des gens d’confiance autour.
Tomàs revint de ses émotions et demanda s’il pouvait aider.
– Aie l’air triste, suicidaire. Comme Silàs.
– Qu’est-ce qu’il a, d’ailleurs, Silàs ?
– Dépression. La maladie d’l’homme sain.
– Ah.
– Et Alyx papote avec sa femme morte. J’crois qu’i perd la boule aussi.
– J’ai entendu ! cria Alyx depuis l’extérieur.
Sohan entra à ce moment dans la Lucarne, en frottant ses yeux fatigués mais enthousiastes :
– C’est Exhib, aujourd’hui ?
– Oui.
– Super ! Je vais pouvoir mettre mon costume !
Réveillé tout à coup, il courut dans la salle de bain et en ressortit vêtu de haillons.
– Tu n’oublieras pas de faire tes grands yeux tristes, hein ? demanda son père en riant.
– Compte sur moi !

Peu certain d’être à sa place et craignant de nuire à leur mise en scène, Tomàs remonta auprès de Daniel, qui dormait toujours, et observa l’arrivée du groupe de touristes depuis le pont de ferraille.

Le bruit qu’ils faisaient lui parvint avant eux. Ils avaient bien l’air de ce qu’ils étaient, à lancer leur tête dans tous les sens jusqu’à s’en dévisser la nuque, aussi émerveillés que dégoutés par l’humidité des murs que par l’ingéniosité à laquelle forçait la survie. Les flashs des appareils éventraient l’obscurité à intervalles réguliers, pour peu que le groupe passât devant des toilettes, une habitation de fortune ou un groupe de rats. D’autres avaient l’air habitué, comme s’ils étaient déjà venus – Tomàs apprendrait plus tard que les égouts avaient aussi leurs visiteurs réguliers ; ils ne prenaient pas de photos, marchaient plus sûrs d’eux, et affectaient un air blasé devant les néophytes. Le guide avançait devant, une grosse lanterne à la main et ce fut avec un sourire entendu qu’il remarqua la présence des Souterrains de la Lucarne. Il intima son groupe au silence :
– Chut, chut, écoutez…
Les Edistyens firent un silence de mort et, n’entendant rien, commencèrent à se questionner sur ce qu’ils étaient supposés entendre, jusqu’à ce qu’un d’entre eux, un habitué, leur signala que c’était précisément le silence qu’il fallait écouter.
– Vous allez maintenant découvrir la Lucarne…
Il sembla à Tomàs comprendre à ce moment seulement le potentiel poétique de cette appellation, « La Lucarne », à cause de l’effet prodigieux que l’évocation de la lumière eut immédiatement sur le public.
Le guide continua, d’un ton qui se voulait mystérieux :
– Ils vivent au quotidien avec la mort, la faim, le désespoir… Mais ils vivent, tant bien que mal…
Alors, Silàs, Dën et Alyx sortirent solennellement de leur abri, avec un air faussement abattu qui aurait fait rire Tomàs, s’il n’avait engendré une nouvelle vague de flashs. Derrière eux, la gigantesque silhouette de Clyde tentait de se faire minuscule, et, malgré elle, n’attirait que davantage les regards obscènes des gens de la surface. Mais le clou du spectacle n’était pas encore arrivé : ce fut le moment où sortit Sohan, qui s’était barbouillé le visage de vase et pleurait, probablement davantage à cause de l’odeur que d’une émotion subite.
Les flashs s’abstinrent une minute à peine, le temps pour les touristes de faire comprendre qu’ils compatissaient – puis ils reprirent de plus belle et le groupe d’amis se laissa faire, indolent. Ils finirent par s’écarter, laissant passer le groupe de touristes à l’intérieur. Tomàs ne les vit plus, mais entendit quelques apitoiements et vit encore quelques éclats blancs traverser les murs abimés. Pendant ce temps, le guide tendit un sac à Dën.

Daniel gémit et Tomàs se rapprocha de lui, posa une main sur son front : il était chaud et humide. La tache bleue commençait à gagner le cou et, même s’il ne savait pas ce que c’était, l’ancien Onironaute eut peur de la voir ainsi se rapprocher du cœur et du cerveau. Daniel continuait de balbutier dans son dialecte inconnu, voyant probablement des choses qui échappaient à son ami – mais ça, ça avait toujours été le cas, malheureusement.

Les touristes ressortirent anéantis, avec au coin des yeux des larmes qui, si elles paraissaient n’être pas de circonstance, n’en semblèrent pas moins factices à Tomàs : il connaissait cette pitié convenue, l’avait vu déjà dans les regards de ceux qui venaient acheter des œuvres aux Artistes, et repartaient plein d’espoirs en laissant derrière eux, sans scrupules, misère et sidération.
Les touristes, alourdis d’une culpabilité passagère, marchaient plus lentement et, comme les autres l’avaient prévu, ils se battirent presque pour leur offrir ce qu’ils avaient sur eux : de la nourriture, de l’eau, une lampe – l’un d’eux donna même son manteau, quand bien même il faisait plus chaud sous terre qu’au-dessus. Sohan rentra les bras chargés.

Tomàs attendit que le groupe s’éloigne pour vérifier une dernière fois l’état de Daniel, l’hydrater un peu, et redescendre. Il trouva les cinq acolytes s’esclaffant autour de la table, sur laquelle ils avaient déballés ce qu’on leur avait offert, en guise de petit déjeuner. La nourriture étalée là était guère différente de ce qu’ils avaient mangé la veille, pour la simple raison que la seule chose séparant la misère du dessus et celle du dessous était le béton. Il n’y avait rien de tel, pour faire oublier son dénuement à quelqu’un, que de lui en montrer un autre qu’il trouverait pire que le sien. Les gens de la surface pensaient exploiter les Souterrains, mais il n’en était rien : les Souterrains, eux, avaient compris que le luxe auquel les autres prétendaient n’avait en réalité rien de plus à offrir que de l’eau et du pain. Pour cela, n’étaient-ils pas, en quelque sorte, plus libres ?
Il partagea ses impressions avec le groupe et jeta ainsi un froid dans l’assemblée.
– T’es con, ou quoi ? avait demandé Clyde.
– Clyde, arrête. Tu sais bien qu’ils ont toujours cette impression-là, au début.
– Ça me fatigue.
Clyde sortit précipitamment. Silàs et Alyx se lancèrent à sa poursuite. Tomàs demeura soudainement seul, avec Sohan qui se gavait gaiement d’un paquet de bonbons colorés, ne prêtant aucune attention à la scène ; et Dën, qui secouait doucement la tête.
– T’en veux pas, p’tit. Les gens font c’t’erreur. Tout l’mond’ pense ça, au début. Mais les égouts, c’pas la liberté. Ils t’prennent, t’engloutissent. Y a qu’la mort qui peut arriver ici, rien d’aut’.
– Je suis désolé, dit Tomàs, contrit.
– Pas grave, j’te dis. D’certaine façon, t’as pas tort, on est t’jours plus libre qu’ceux d’en-d’ssous.
– En-dessous ?
Tomàs ne put cacher sa surprise lorsque Dën lui expliqua qu’il y avait en tout sept niveaux de souterrains. La Lucarne se situait au niveau moins un, dans une zone où les trains ne circulaient plus depuis le projet de Mur-frontière. Ici, on craignait les rats et les ratonnades de quelques habitants du dessus.
– C’est plus rare maint’nant. I’s’sont faits des légendes, violentes. Des histoires d’gens qui s’raient jamais rev’nus. Certaines sont vraies. I’ viennent beaucoup moins, du coup. N’ont pu b’soin. C’est d’jà la débauche, là-haut : z’ont pu b’soin d’se cacher.

Les anciennes voies de métro descendaient jusqu’au niveau moins cinq. Sous les villes d’Edistyä où la vie était encore supportable, on trouvait ce que Dën appelait les « palaces » : des habitations aménagées dans d’anciennes stations. Certaines comportaient même encore des fontaines – sèches, bien sûr, des miroirs, voire des pianos datant de l’époque où la créativité musicale était la bienvenue. Le niveau -3 était appelé « niveau des Diplomates » : il y vivait toute une communauté organisée, avec un porte-parole et même un président. Les bureaux de votes enregistraient près d’un millier de participations. Avant, trente ans avant, la vie dans les tunnels était moins supportable, car on n’y trouvait que ceux qui ne pouvaient pas vivre au-dessus. « Main’ant, tout l’monde galère là-haut. Des gens comme les autres. » continuait d’expliquer Dën. « R’garde Silàs. Respectable, travailleur, a un boulot. Il est là. »
En dessous, encore, on trouvait plus de drogués et de malades mentaux – et de fait, plus de cadavres. Plus de légendes, plus absurdes, comme celle de « la Bête », un « monstre de pierre » de deux mètres de haut qui se promenait en massacrant sans distinction tous ceux qu’il rencontrait.
– Ça tient les gens tranquilles.
Les habitants de chaque niveau appelaient ceux du dessous « ceux du dessous » et ceux du dessus « ceux du dessus ». Les niveaux communiquaient par de vieux escaliers ou de vieux tunnels naturels formés par des éboulements. Les anciennes voies de métro n’étaient d’ailleurs pas les seules à être habitées : certaines portions de catacombes, qui n’avaient pas été inondées, abritaient leur lot de squatteurs en tous genres ; quelques très vieilles mines avaient été elles aussi réhabilitées.
– Plus tu descends, plus t’sombres. Sans mauvais jeu d’mots, continuait d’expliquer Dën. Moins d’électricité, moins d’air, plus d’maladies, risques d’inondation. J’ai d’jà vécu au moins quatre. C’est là qu’on a rencontré Clyde. El’ s’droguait presq’pu à l’époque. On m’f’ra plus jamais descendre là-d’sous. Y a rien d’bon. Ici, on est bien.
– Mais ceux qui vivent tout en bas, comment ils font, pour se nourrir ? demanda naïvement Tomàs.
– C’que j’en sais, lâcha Dën en soupirant. J’suis jamais allée tout en bas. Aucun de nous n’est allé. J’te conseille d’pas non plus. Pis y a pas que les niveaux, y a aussi les zones. Faut toujours savoir où tu vas, sinon t’risques pas revenir.

L’ancien peintre comprit à quel point la liberté qu’il avait mentionnée un peu plus tôt était une illusion et, de savoir l’espace autour de lui aussi gigantesque, presque plus grand que la surface, d’une certaine façon, il se sentit minuscule et fragile.
Silàs et Clyde finirent par revenir.
– Alyx est en train d’ausculter ton pote, dit Clyde. Tomàs n’osa pas la regarder dans les yeux, de peur d’y affronter sa bêtise.
– Il veut que tu montes voir, compléta Silàs.

Dès qu’il quitta l’abri, Tomàs entendit les gémissements de Daniel, et les vaines tentatives d’Alyx pour le calmer. Il saisit de l’eau et un sandwich mou, monta l’échelle. Daniel, éveillé, ouvrait de grands yeux hagards. Tomàs crut voir que le regard de Daniel réagit lorsqu’il le vit, mais craignit presque aussitôt de se faire encore des idées.
– Je l’ai lavé et changé, dit Alyx en replaçant un vieux chiffon dans une bassine d’eau. Il ne parle pas édistyen ?
– Avant sa blessure, si. Je ne comprends rien à ce qu’il dit moi non plus, expliqua Tomàs en posant la tête de Daniel sur ses genoux. Je ne sais même pas si ça a vraiment du sens. J’avais une oreillette de traduction, et elle ne comprenait rien à ce qu’il disait non plus.
– Tu ne sais vraiment pas ce que c’est, cette tache ? questionna le médecin en baissant la voix, comme de crainte qu’on l’entende.
– Non, je t’assure. Je ne sais pas du tout. Je pense que ce n’est pas contagieux, je l’aurais attrapé depuis le temps. Mais je ne sais pas ce que c’est, ni comment il est tombé malade. Sûrement entre le moment où il a quitté notre chambre et celui où je l’ai retrouvé devant l’Halapak de Synkre.
– Attends, vous étiez à l’Halapak de Synkre ? C’est là que vous avez rencontré le Marcheur Sentinelle ?
– Oui, pourquoi ?
– Hakan Ianarunhalrik Dull ?
– Ah, c’est comme ça que ça se prononce…
– Sa réputation le précède dans le monde de la médecine.
– Comment c’est possible ? C’est un gosse.
Alyx soupira.
– Tu vas devoir vraiment être moins naïf, si tu veux que Clyde arrête de te chercher.

A ce moment, Daniel aspira brutalement une grande bouffée d’air et se mit à hurler, rameutant l’ensemble de la troupe. Lorsqu’il se calma, il fixait Tomàs :
– Tomàs…Il faut rentrer…Quelque chose…Terrible… Il faut rentrer à Oniria.
Il le répéta deux ou trois fois puis retomba dans son mutisme.
– Voilà, expliqua l’ancien Onironaute. C’est tout le vocabulaire qui lui reste.
– Vous allez à Oniria ? s’enquit Silàs.
– Oui. Désolé.
– Pourquoi tu t’excuses ? demanda naturellement le pompier, tout à fait surpris.
Tomàs prétexta qu’il ne savait pas, que c’était par réflexe. En réalité, il trouvait les conditions de ce retour aussi ridicule que le retour lui-même.
– Ça ne va pas être facile de rentrer, si une fois à la surface il s’amuse à dire à tout le monde que vous allez à Oniria. Ça fait des années que les Onironautes ne sont plus les bienvenus là-haut. Du temps où j’étais médecin déjà, j’ai vu passer quelques cas d’agressions à faire froid dans le dos. Et pourtant j’en ai vu des horreurs là-haut… Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer si vous ne rentrez pas ? demanda Clyde.
Tomàs avait bien déjà été tenté par l’idée, à plusieurs reprises. Peut-être que si Daniel se reposait quelque part, il finirait par aller mieux, et tout rentrerait dans l’ordre. Mais la tache qui s’étendait sur le dos du peintre l’en dissuadait à chaque fois.
– C’est mon seul ami, lâcha alors Tomàs, de manière plus pitoyable qu’il ne l’aurait voulu.
– Plus maintenant, dit Dën en volant un bonbon dans le paquet de Sohan.
– Bon, lâcha Silàs. Je vous laisse, je vais faire un tour.
– Ah, c’est l’heure de la promenade suicidaire ! cria Clyde.
– Clyde, boucle-la… dirent les autres en chœur.
– Je remonte à la surface ce soir, dit le pompier à Tomàs. Si vous voulez vraiment rentrer, il vaut mieux que ce soit avec moi. Donc ce soir, ou il faudra attendre une semaine. A toi de voir.
Puis sa silhouette trapue descendit l’échelle et s’éloigna nonchalamment dans l’obscurité, sans prendre de lumière avec lui.
– Comment ça se fait qu’on est si sûr qu’il va revenir, à chaque fois ? demanda Clyde tristement.
– I’r’vient toujours. C’est Silàs. L’a vu pire. »

Tomàs passa la journée à se demander s’il devait rentrer, et à jeter des regards d’un bout à l’autre du tunnel vide où rien ne l’aidait à faire son choix. Clyde surprit ses yeux perdus et, après l’avoir plus ou moins gentiment taquiné à plusieurs reprises, finit par lui demander :
– Qu’est-ce que tu veux, toi ? Dans ta vie ?
– Je n’en sais rien, répondit Tomàs. Je ne sais pas ce que j’ai à faire.
– Il est de confiance, d’habitude, ce Daniel ? S’il te dit qu’il faut rentrer, c’est vraiment qu’il faut rentrer, ou c’est qu’il a envie de rentrer ?
– D’habitude, oui, je peux lui faire confiance. Mais il n’est pas dans son état normal. Je ne comprends pas pourquoi il veut rentrer là-bas. Rien ne l’attend à Oniria. Il ne croit même pas en Nyx.
– Quelle personne censée croit encore en Nyx, aujourd’hui ?
Tomàs baissa les yeux.
– S’il y a la moindre chance que quelque chose t’attende dehors, alors ne reste pas ici.
Le visage de Clyde s’était soudain refermé.
– Vraiment. Les égouts doivent être ton dernier recours.
– Vous avez l’air heureux, pourtant… Même Silas, d’une certaine façon.
– Oui, on a l’air. On n’a plus que ça. Quant à Silas… Silas est trop pur pour ce monde. Il est né à la mauvaise époque. Je ne sais pas si c’est le dessus ou le dessous qui le déprime le plus.
Les yeux de la géante se remplirent intempestivement de larmes et elle détourna la tête.
– Je suis désolée, je ne sais pas ce qui me prend. La fatigue sans doute. Et puis, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas accueilli des gens du dehors. Ça nous renvoie à ce qu’on vit tous les jours. Ça ne fait pas du bien.
– Et s’il délirait complétement ? lança Tomàs. Peut-être que Daniel est simplement en train de péter un plomb, et que je donne du crédit à ses délires. Qu’est-ce qu’on va faire, une fois rentré là-bas ? Je n’ai pas de place à Oniria. Je ne peux parler à personne d’important. Je ne peux même pas l’emmener à l’hôpital. C’est trop dangereux.
Comme Clyde posait la question, Tomàs lui dit ce qu’il savait du lien entre Tark X, le dernier Exégète, et les Psychonautes.
– Ça pue, commenta Clyde. Je n’aimerais pas vivre là-bas.
– Au quotidien, c’est agréable. Plus agréable qu’Edistyä.
Comme elle ne savait quoi dire, Clyde frappa un grand coup sur ses genoux et se leva.
– Quoi qu’il en soit, si vous pouvez ne pas rester ici, ne restez pas. Plus vous attendez, moins vous pourrez sortir. Je vous conseille de rentrer avec Silàs ce soir. Vous ne trouverez pas meilleur guide, ni quelqu’un qui puisse mieux vous protéger. Je ne sais pas ce qu’on ferait sans lui. On serait morts, sûrement. »

Quand Silàs revint, il avait l’air ragaillardi.
« T’as survécu ? demanda Dën.
– Comme tu peux le voir, répondit-il dans un sourire. Alors, Tomàs, tu as pris ta décision ?
Tomàs avait même essayé de demander à Daniel ce qu’il en pensait. Il avait installé tant bien que mal son ami en face de lui, l’avait fixé droit dans les yeux en lui exposant le pour et le contre, pendant plusieurs dizaines de minutes. Mais l’argument du peintre était resté le même : il fallait rentrer, quelque chose de terrible allait arriver. Tomàs aurait juré voir plus de détermination qu’il n’en avait jamais vu dans le regard de Daniel, et même un peu de colère face à ses propres doutes.
– Oui, répondit Tomàs à contrecœur. Je pense qu’on va remonter avec toi ce soir.
– Bien. Dans ce cas préparez-vous, il faut qu’on parte plus tôt que prévu. Je ne veux pas vous laisser n’importe où. Ne prenez rien, que de l’eau et un sandwich, on trouvera le reste sur le chemin. Vaut mieux qu’on porte Daniel en priorité.
Le départ fut précipité. Les amis peinèrent à redescendre le peintre, toujours tour à tour inconscient et délirant. Alyx fit rapidement sa toilette et lui offrit des vêtements propres, si laids que Tomàs eut un instant l’espoir que cet attentat à l’esthétisme sorte son ami de sa torpeur, en vain.
– Ne t’inquiète pas, on se changera, précisera Silàs qui avait remarqué son regard effaré.

 

Les adieux ne prirent qu’une poignée de secondes. Tomàs remercia chaudement Alyx et Dën, caressa la tête de Sohan, ne sut sur quel pied danser lorsqu’il arriva face à Clyde, qui lui dit simplement :
– Tu sais où venir quand ce sera la fin du monde, petit fragile. »
Armés d’une lampe, de bouteilles d’eau et de quelques denrées, le trio se mit en marche dans l’obscurité humide. A peine furent-ils éloignés de la Lucarne d’une vingtaine de mètres que le silence à nouveau s’abattit sur eux, dense, entier, lourd de menaces. De là, l’abri si convivial qui les avait protégés se noyait dans la grisaille puante du reste des égouts.
– Faites attention aux rails, conseilla le pompier. Ces saloperies vont feraient exploser la tête et les mains.
Ils passèrent devant quelques habitations de fortune, toutes bien moins luxueuses que la Lucarne. Silàs fut partout salué. On vint parfois même à sa rencontre pour savoir s’il pouvait rapporter des choses de la surface : tantôt un réchaud, tantôt des vêtements, souvent de la nourriture ou des médicaments. Silàs sortait de sa poche un petit carnet où il notait toutes les doléances, dans un langage que Tomàs ne comprenait pas. « Bien sûr, avec plaisir. » disait-il à chaque fois. « Pas de problèmes. » – il ne refusait que les demandes d’armes. Et l’ancien Onironaute comprit bientôt l’utilité de l’énorme sac vide que Silàs avait chargé sur son dos avant de partir : quand il remontait, il rapportait avec lui les seuls aspects du monde qu’il manquât en-dessous.
– Mon utilité fait ma sécurité, ici, expliqua-t-il. Ils ont tout intérêt à me garder vivant. Par extension, ça protège aussi les autres, même si ça leur arrive de se faire braquer quand je ne suis pas là. Ce n’est pas tout à fait tranquille : je sais que beaucoup me considèrent comme un traitre de remonter régulièrement. Peu importe. Je ne vois pas pourquoi je n’aiderais les gens qu’en bas quand je peux aussi le faire là-haut.
Plus loin, une odeur insoutenable leur attaqua les narines, et Tomàs reconnut les effluves de la mort. Il comprit pourquoi Silàs les avait mis en garde contre les rails à la fréquence des morceaux de cadavres qu’ils y trouvèrent. Parfois, quelques silhouettes passaient rapidement dans le faisceau de lumière, et disparaissaient avant qu’on ait le temps de les interpeller. Elles se déplaçaient essentiellement par groupes, mais il apercevait parfois un coureur solitaire.
– Plus on descend, plus les gens vivent seuls et vulnérables, continuait d’expliquer leur guide, soucieux que Tomàs comprenne le monde complexe qu’il quittait.
L’ancien peintre n’aurait pu dire combien de kilomètres ils avaient parcouru, tant le paysage était toujours le même, sinistre, gris et humide. Soudain, une question lui vint à laquelle il n’avait pas songé jusque-là :
– Tu sais s’il reste quelque chose de Satyä, à la surface ?
– Pas à ma connaissance, répondit Silàs. La dernière fois que je suis intervenu chez les Artistes, il n’y avait plus rien. Voilà longtemps qu’on les a oubliés.
Daniel gémit et Tomàs crut qu’il pouvait suivre la conversation, alors il lui évoqua de vieux souvenirs, pendant une dizaine de minutes, afin d’oublier le poids du somnambule sur ses épaules. Il finit par comprendre qu’il parlait seul et arrêta.
– Tenez, dit Silàs, on a un peu de temps. Je vais vous montrer quelque chose.
Ils bifurquèrent sur la gauche, puis sur la droite, réveillant au passage des groupes de rats et d’éclopés.
Ce que Tomàs découvrit ensuite le sidéra à un point qui fit rire le pompier.
– Ouais, ça surprend, hein ?
Le trio faisait face à rien de moins qu’un bateau, un gigantesque navire marchand de bien vingt mètres de long, qui devait dater d’au moins deux siècles. Les voiles étaient trouées, le bois dégageait une forte odeur de moisi, mais ceci mis à part, il était étonnamment bien conservé.
– Comment il est arrivé là, lui ? questionna le peintre.
– Aucune idée. C’est le mystère de l’étage moins un. En tout cas, il n’est plus en état de naviguer !

Passé l’étonnement premier et la visite, ils reprirent leur chemin, silencieusement, et marchèrent encore longtemps en faisant des pauses régulières. Tomàs eut l’occasion d’apprendre que Silàs était pompier trois jours par semaine. La paie qu’il gagnait ainsi était bien trop maigre pour lui permettre de s’offrir un appartement décent à la surface. Et puis, il avait toujours eu l’habitude d’arpenter les égouts, avant même de rencontrer Dën et Alyx. « Par plaisir », disait-il. L’ancien peintre comprit que c’était d’abord l’idée d’un danger imminent qui avait attiré le pompier ici.
– Quand on est habitué à intervenir en urgence, on ne reconnait plus que ça. Je ne supporte plus le calme. J’ai toujours l’impression qu’une catastrophe va arriver.
Il comprit du même tenant ce que Clyde entendait par « promenades suicidaires ».

Peu à peu, Tomàs remarqua de subtils changements dans le paysage : le retour permanent de l’électricité qui enveloppa les tunnels d’un halo bleuté puis jaune, des murs moins humides. Il crut comprendre qu’ils circulaient à présent sous des bâtiments. Le bruit proche et régulier des trains confirma ses doutes. La civilisation leur revenait.
– Nous y sommes presque, dit Silàs.
Ils s’arrêtèrent enfin au pied d’un grand escalier qui donnait lui-même sur une échelle.
– Attendez-moi là.
Le pompier grimpa sans effort et redescendit.
– La voie n’est pas encore libre. Faut qu’on attende un peu.

Ce que Tomàs ignorait encore, c’était que Silàs attendait la fermeture des magasins. Il en restait peu, à Edistyä, où tout ou presque semblait dématérialisé. Mais il fallait croire que certains avaient encore du temps à perdre à dépenser l’argent qu’ils s’échinaient à gagner en dépensant ce qu’il leur restait de temps – et les gigantesques centres commerciaux, eux, jouissaient encore d’une certaine visibilité. Il fallait aux Edistyens la sensation physique de la dilapidation financière.
– On y va, lança le pompier près de ce qui sembla une heure plus tard. Reste avec moi surtout, car il y a des caméras. Et si jamais tu pries encore, fais en sorte que ce soit pour que Daniel ne fasse pas de crise.
Silàs monta d’abord pour soulever la lourde plaque qui fermait le passage. Après une ascension pénible, tous trois débouchèrent dans une chaufferie. Il faisait nuit dehors, et le centre commercial, gigantesque, était aussi silencieux et plus désert encore que les égouts. Les éclairages y étaient si vifs que Tomàs dut se cacher les yeux.
– Fais attention aux caméras mobiles. Elles sont rondes et elles volent. Elles ne font pas de bruit. Je connais leur trajet habituel, mais on ne sait jamais. Reste bien avec moi.

Tomàs retrouva dans les devantures une débauche d’articles qui l’avait surpris à l’étranger. Sa vie dans Edistyä s’était tant construite à l’écart de la vie édistyenne qu’il ne se souvenait plus, qu’en effet, certains vivaient dans ce luxe. Il craignit de se laisser aspirer par les vitrines et de perdre la trace de Silàs, qui s’arrêtait devant un magasin de vêtements.
– On va faire un arrêt là. Prends ce dont vous avez besoin. Des vêtements propres, chauds. Pour toi et Daniel.
– Mais comment…
Tomàs n’eut pas le temps de finir sa question que Silàs avait sorti un minuscule appareil de sa poche et était pénétré à l’intérieur.
– Il faut bien des avantages à mon métier, expliqua-t-il. Ne crains pas les caméras à l’intérieur, je sais qui gère la sécurité ici.
– Tu as toutes les bonnes astuces, toi, dit Tomàs en souriant.
– Tu n’as pas idée.
L’ancien Artiste eut la sensation de se refaire une garde-robe. Il s’arrêta dans un rayon pour vêtir Daniel, optant pour des vêtements à la fois chauds et respirants, tant la température du peintre était variable. La priorité était surtout qu’ils fussent tout à fait banals et n’attirent pas les regards.
Silàs s’était éloigné quelques minutes et revint en tenant à bout de bras un sac à dos rempli de véritables denrées de survie qui leur permettraient de tenir plusieurs jours – Tomàs n’aurait jamais cru être aussi ravi de renouer avec les meilleurs millésimes de ragoûts en poudre. Il y avait même un GPS solaire.
– Tiens, des douceurs dignes de Clyde.
Tomàs avait envie de rire. Contre toute attente, et surtout les siennes, il éclata en larmes.
– J’ai dit une bêtise ? demanda le pompier. Quelque chose ne va pas ? Qu’est-ce qui…
– Non, sanglota l’ancien peintre. C’est juste que… Je ne sais pas si je vais retrouver autant de gentillesse à Oniria. J’ai l’impression qu’on ne m’est jamais venu autant en aide que depuis que j’en suis parti. Et pourtant, on a eu de la chance. Globalement.
Silàs eut un sourire timide en coin.
– Je ne peux rien te promettre, dit-il, vu la vitesse à laquelle les choses changent. Mais si jamais tu as un problème, tu peux venir dans ce magasin et demander Jakal. Tu lui dis que tu connais Silàs. Il t’aidera.
– Merci, Silàs.
– Penser les uns aux autres, tu sais, c’est tout ce qu’il nous reste si on veut s’en sortir, ajouta-t-il d’un air désabusé. Mais tu dois quand même continuer à te méfier des gens.
– Tu ne t’es jamais fait coincer ?
– Si, des dizaines de fois, répondit-il l’air de rien avant d’embrayer : Tu as tout ce qu’il te faut ?
– Oui, je crois… Je n’ai jamais été aussi paré de ma vie, pour quoi que ce soit ! dit l’ancien peintre en séchant ses larmes.
Ils se regardèrent, les yeux humides de nostalgie, déjà, et Tomàs manqua, pendant une seconde, de tout abandonner pour retourner sous terre, de laisser son ancien ami au profit du nouveau. Mais soudain, une forme humaine surgissant à côté d’eux les fit sursauter : c’était Daniel. Comme s’il avait pu sentir les doutes précipités de son ami, il s’était levé seul, s’était approché et, comme un zombie, les regardait fixement.
– Daniel, ça va ? demandèrent-ils en chœur.
Pour toute réponse, Daniel hurla à gorge déployée.

Tomàs eut le réflexe tardif de se jeter sur lui. Silàs, lui, avait déjà attrapé la première pièce de tissu à proximité pour le bâillonner, puis l’avait chargé sur son dos en criant :
– Cours, par là !
Les jambes de l’ancien peintre avaient pris goût au calme de la veille, et la cavalcade lui parut sans fin jusqu’à la sortie de secours qu’ils empruntèrent pour quitter le bâtiment.
– Il faut qu’on se sépare, dit précipitamment Silas en reposant Daniel sur l’épaule de Tomàs. Moi, je suis apte, mais vous, vous risquez des problèmes. Suis bien le GPS. Bon courage !
Et il s’éloigna à grandes enjambées dans la nuit édistyenne, plus lumineuse que certains jours de pluie.

 

Tomàs n’avait plus vu Edistyä depuis des années. Même si elle avait mille visages, même si certains quartiers regorgeaient de richesses quand d’autres n’avaient même plus d’habitations décentes, elle avait toujours cet air si hostile, faussement accueillant. D’une certaine manière, Edistyä vous engloutissait aussi, jusque dans ses quartiers les plus illuminés et les plus vivants. Tomàs savait bien que c’était une vue de l’esprit, mais il ne pouvait empêcher qu’une fois de plus, les souvenirs qui s’accrochaient à cet Etat fussent négatifs. Désormais, pour toujours, Edistyä nocturne serait le souvenir de Silàs fuyant dans la nuit à toute allure, et le poids retrouvé de la solitude, en la personne de Daniel, qui pesait à nouveau sur ses épaules, comme un deuxième sac trop chargé.
Le peintre ne criait plus ; Tomàs crut même voir une pointe de défiance dans son regard. Pour la première fois depuis qu’il l’avait trouvé en train de peindre des Hérésies dans sa chambre d’Onironaute, il lui en voulut. Il se délesta de lui, le laissa mollement tomber au sol pour sortir son GPS du sac et constater que Silas avait déjà entré la frontière sud-ouest de l’Etat comme destination. Il vit aussi qu’il lui restait pas mal de chemin.
« Ce n’est pas très prudent de se promener avec ça, dit Tomàs au silence, tout en sachant qu’il n’avait pas d’autre choix, car il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Les noms sur la carte ne l’aidaient pas du tout.
Autour de lui, des arbres bioluminescents jetaient une lumière bleutée sur l’asphalte. Un peu plus loin retentissait le vacarme d’un hôtel de luxe, dont l’ostentation provoqua l’ancien Artiste. Des gens criaient sur les balcons.
– Tomàs… gémit Daniel, allongé sur le sol, comme paralysé.
– Oui, je sais, soupira son ami.
Tomàs fourra le GPS dans sa poche, chargea à nouveau Daniel sur son dos, et, serrant les dents, se mit en quête d’un abri pour la nuit, dans l’anonymat menaçant de la ville.
Seul.

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