Les Fourches caudines – Episode 45

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Une nouvelle lampe, plus moderne – le dernier modèle- trônait à nouveau sur la table de chevet de Josef. Un cadeau du Docteur Lordan. Une provocation – il n’y avait pas cinquante façons de l’interpréter. Ses petites LED, même éteintes, fixaient Josef comme des yeux vitreux.
L’Exégète avait l’impression d’entendre en permanence le chant de la Corne du Sanhédrin, qui annonçait le début d’un procès. Le bruit, profond, résonnait sans discontinuer au fond contre ses tympans, même lorsqu’il était seul. Surtout lorsqu’il l’était.
Il commençait à ne plus avoir d’autres solutions : il fallait faire des choix, avec des critères aussi flous qu’impertinents : Josef aurait voulu se reposer sur la teneur des songes uniquement, mais parfois il y avait des enfants et des concubins qui pleuraient et il n’avait pas encore appris à être fort face à cela. La veille, il avait envoyé trois cauques à l’abattoir. C’était comme ça désormais qu’il nommait les bureaux Psychonautes, sans savoir si c’était vraiment justifié. Chloris lui avait bien expliqué ce qu’il s’y passait : aucune torture, des tests simplement, pour enrayer « l’épidémie », en expliquer causes et conséquences. Mais Tark X ne pouvait se départir d’images alimentées par des rumeurs plus folles les unes que les autres sur ce dont les Edistyens étaient capables : au fur et à mesure que la frontière devenait de plus en plus poreuse, il suffisait de tendre l’oreille en ville pour entendre des récits dignes des plus terrifiantes légendes.

Quel récit Josef ferait-il, dans La Clef des Songes ? Chaque Exégète était appelé à la compléter, en expliquant les décisions qu’il avait prises pour le bien de sa communauté. Nabi Ier avait instauré l’usage du Nocturnal, Moltès II avait fondé le CDO, Noreg Ier avait rendu l’incubation obligatoire, Tark III avait sauvé la communauté de Pirus l’Unique, Tark IX avait théorisé l’Hécatombe. En faisant défiler les pages de sa Clef entre ses doigts, Josef ne pouvait mettre la main sur rien qui distinguât les bons Exégètes des mauvais. Que dirait-il, lui ? « Moi, Tark X, j’ai vendu les songes de ma communauté à une autre, plus puissante. J’ai délaissé l’école des Exégètes et n’ai pu désigner aucun Potentiel valable pour prendre ma relève. J’ai entretenu des relations interdites avec un membre de mon CDO. Je me suis mis ce même CDO à dos. J’ai couvert les Hérésies de mon amant pour la simple raison que je ne me sens jamais aussi grand que dans ses yeux. Puis je l’ai trahi lui en le forçant à dormir attaché et drogué, quand même son pouvoir en fait quelqu’un de plus dévoué que moi, qui ne dors plus qu’à peine. J’ai participé à des réunions secrètes que j’avais par ailleurs rendues illégales. Plutôt que celles d’un Endormeur Onironaute, j’ai choisi les mains d’un Artiste pour coudre les yeux de mon père. J’ai expatrié des cauques que je savais innocents en tous points. J’ai fait croire à ma communauté que je la condamnais à l’insomnie à perpétuité, perpétuant par là un mouvement de terreur que je ne pouvais évaluer moi-même. J’ai voyagé en drone. J’ai bu des boissons gazeuses et colorées dont mes concubins n’imaginent même pas l’existence, pendant qu’ils peinaient dans les champs de sorgho, sous une chaleur écrasante. J’ai vécu ma carrière d’Exégète en étant convaincu, au fond, d’être le dernier.
J’ai regardé mourir l’Onironautisme. »
Était-ce par peur, vraiment, qu’il avait laissé faire ? Par peur des véritables Hérétiques, qui existaient bel et bien et devaient bien eux aussi se promener dans Oniria ? Par peur, finalement, de cette curieuse épidémie des songes ? Par peur du spectre de Tark IX, et de l’image encore fraiche du corps de sa grand-mère, les yeux ouverts pour l’éternité ? Josef n’avait jamais compris comment une femme aussi douce pouvait succomber à l’Asak alors que son époux, dont le simple regard révélait des vies de violence, avait quant à lui prétendu à l’Oniramahd, avant finalement que son petit-fils ne décide du contraire ?
Et l’Asak, et l’Oniramahd eux-mêmes, n’étaient-ils pas simplement des points de vue, des regards portés sur vous par d’autres qui prétendaient croire « mieux » ?

Josef colla brutalement une main sur sa bouche, quand bien même il pensait en silence, de peur que Nyx n’entende ses blasphèmes. Mais il ne pouvait faire taire tout ce qu’il avait vu et entendu ; et, contre toute attente, ce fut la voix de Chloris qui lui vint en tête. Les mots qu’elle utilisait, techniques, froids, pour décrire sa propre foi, étaient les seuls désormais à résonner dans son crâne. Pour s’en débarrasser, il se répéta toutes les prières qu’il connaissait, et finit par celle dédiée à Nyx :
« Nous, Onironautes, chérissons la nuit,
Et l’équilibre singulier qu’elle forme
Avec le jour qui la nourrit. »
Car rien ne pouvait contredire l’éternelle ronde de la Terre.

Face à cette dernière, l’enveloppe humaine était d’une fragilité déconcertante : les Psychonautes, eux, n’avaient pas de grille onirocritique pour interpréter les songes. Ils observaient les pulsions électriques parcourant le cerveau, cet organe surestimé ; ils observaient la vie du Songeur, de manière plus ou moins récente ; ils observaient l’environnement social et culturel dans lequel il avait grandi. Ils semblaient vouloir que rien ne les dépasse. Mais le corps était-il un vaisseau si important ? Pourquoi était-il alors à ce point vulnérable, si aisément destructible, si facilement malléable ?
Josef mesura à l’aune de ces questions à quel point Alistair lui manquait. Le corps était faible, oui ; mais il avait ses apothéoses, aussi.

Sa haine et ses doutes se cristallisèrent alors, et prirent pour visages ceux des membres du CDO. Une seconde, une seconde à peine, il se dit que ces peurs qu’il ressentait à cause d’eux n’avaient rien à voir avec ses allers-retours en terre édistyenne, rien à voir non plus avec sa propre foi et ses atermoiements : elles ne tenaient qu’à ce que contenaient ces cinq boites crâniennes auxquelles il devait faire face en Conseil. C’était tout : cinq masses informes derrière une barrière d’os. Si elles s’éteignaient, le quotidien de Josef s’en verrait amélioré de manière significative.
Était-ce par le même chemin que Tark IX en était venu à noyer sa femme dans son incubateur ?

Josef fut surpris mais soulagé d’entendre tambouriner à la porte, trouvant une excuse pour ne plus ressasser ses pensées. C’était le Docteur Lordan, dans un état d’agitation tel que Tark X ne parvenait pas à savoir s’il s’agissait de terreur ou d’excitation.
« Josef, il faut que vous veniez à l’hôpital, tout de suite.
– Que se passe-t-il ?
– Quelque chose que vous pourrez sans doute expliquer mieux que moi. »
Ces mots-là, précisément, eurent dans la bouche du docteur Psychonaute un effet dévastateur sur l’Exégète. Il ne lui en fallut pas un de plus pour jeter sa toge sur ses épaules, faire signe à Amal de l’accompagner, et se jeter dans la nuit à la suite du médecin.

Quatre gardes, rien de moins, surveillaient la chambre à laquelle Lordan conduisit Josef. Sous la faible lumière qui filtrait du couloir à travers la vitre, il put distinguer deux silhouettes. La première, affalée endormie sur une chaise, au fond de la pièce, il ne la reconnut pas tout de suite. La seconde, couchée, silencieuse, était celle d’un jeune homme malade, dont le torse et le cou étaient entièrement bleus, ce qui rendait son regard, bleu lui aussi, ouvert droit devant lui sous une épaisse chevelure noire, extrêmement inquiétant.

« Ils sont arrivés la nuit dernière, expliqua Lordan. Le sujet alité n’est pas inconscient, mais il en donne toutes les apparences. Je ne sais pas ce que c’est que ces taches qu’il a sur tout le corps. Celui qui l’accompagne n’a pas voulu m’en dire plus.
Josef remarqua que des pinceaux neufs et de la peinture étaient posés près du lit. Quelques giclées de peinture bleue avaient recouvert le drap.
– Hier, il s’est passé quelque chose d’étrange, continua le Psychonaute. Son dessin a été effacé par du personnel onironaute qui ne pouvait pas supporter de passer devant. Mais j’ai bon espoir qu’il recommence cette nuit. Mieux vaut ne pas le réveiller et attendre là.
Plusieurs dizaines de minutes passèrent en silence. Josef manqua perdre patience, si bien qu’il finît par congédier les gardes, à l’exception d’Amal qui pour rien au monde n’aurait laissé son Exégète seul avec Lordan. L’Exégète ne savait pas ce qu’il attendait et envoyait autour de lui des regards lapidaires et nerveux.

L’Artiste finit par se dresser droit dans son lit, se leva et saisit un par un les pots de peinture pour venir les déposer près du mur vitré qui le séparait du couloir. A sa façon de bouger, Josef remarqua immédiatement la lourdeur élastique des Somnambules.
– Qui sont ces gens, ils vous l’ont dit ? demanda-t-il.
– Non, répondit Lordan. Je n’ai pu obtenir aucune information, je vous l’ai dit. Je ne sais même pas comment ils s’appellent. Je pense qu’ils arrivent d’Edistyä. L’autre n’a pas voulu se laisser examiner.
Tark X se tut, car le patient, son dernier pot de peinture en main, se rapprochait à nouveau de la vitre qui le séparait de l’Exégète et du médecin. Le regard toujours fixe, comme s’il s’apprêtait à peindre la toile du ciel plutôt qu’une vitre d’hôpital, il ouvrit les pots noir, bleu, et rouge.

Les premiers traits parurent imprécis et accidentés. Il peignait avec ses doigts et les couleurs se mélangeaient de manière aléatoire, dégoulinaient sur la vitre. De temps à autre, il renversait la peinture sur sa peau et se collait au verre – une façon de procéder qui manqua faire rire Josef. Cependant, peu à peu, les traits, les taches, se lièrent les uns aux autres. Tark X reconnut un oiseau bleu, mais l’image inversée ne lui renvoyait sans doute pas le meilleur angle de vue, car l’animal paraissait ratatiné sur lui-même. Pourtant, l’artiste paraissait sûr de sa technique, de ses gestes, naturels et souples.
Alors, il trempa ses mains dans la peinture noire et se mit à créer le contour de formes plus vastes, comme une chevelure de femme, d’abord, mais pas assez frivole, bien que le vent imprimât dans cette toison un mouvement suspendu. L’artiste redescendit sa main, esquissa une nuque forte et noueuse, dont l’angle, une fois de plus, ne correspondait pas à la chevelure. De temps à autre, son corps venait s’aplatir contre la paroi de verre, remplissant tout de bleu, et bien qu’il se tînt à quelques centimètres à peine de Josef, son regard restait distant, voyait par-delà la chair, comme par-delà le monde. Le peintre avait l’air halluciné.
Puis, en quelques traits à peine, il compléta son dessin, et Josef comprit que l’angle de vue était le bon, mais que l’oiseau bleu, mort, dévoré, se trouvait entre deux rangées de dents : celles d’un cheval dont la crinière emmêlée surplombait une paire d’yeux blancs exorbités. Il sut que l’œuvre s’achevait car le peintre s’arrêta et resta debout, silencieux, couvert de peinture, face à Tark X.
– Qu’en pensez-vous ? demanda Lordan.
Josef demeurait silencieux face à la terrifiante tête de cheval, face à l’hérétique image de l’oiseau déchiqueté entre ses dents.
– Ça vaut bien un petit procès, non ? continua le docteur, un sourire aux lèvres.
Ce qui l’intéressait, lui, c’était ce qu’on pourrait étudier chez ce jeune homme : son somnambulisme, ses étranges bleus, peut-être même sa technique artistique, trop étrange et virtuose pour être ignorée. Josef avait eu vent de ce que les Artistes devenaient à Edistyä, de la façon dont ils étaient considérés ; il en avait suffisamment vu se réfugier à Oniria. Leur foi était toujours aussi soudaine et vitale que leur nécessité de créer. Certains se prenaient pour des dieux et irritaient Tark X ; d’autres s’improvisaient humbles messagers de Nyx.
Mais ce que Josef voyait était bien loin de ce que voyait Lordan. C’était ce que jamais il ne lui aurait été donné de pouvoir voir seul : un cheval, animal depuis peu Hérétique, aux yeux blancs, dévorant un oiseau, animal sacré qui faisait le lien entre le jour et la nuit. Un cauque auquel Josef n’avait jamais vraiment cru, sans pour autant empêcher qu’il le fascinât.
Le cauchemar de Tark IX. La première Hécatombe.

Alors seulement l’Exégète reconnut le jeune homme qui, au fond de la chambre, dormait profondément, tordu sur une chaise. C’était l’Endormeur qui, avec ses mains d’Artiste, avait cousu les yeux de son père. Josef l’avait cru disparu à jamais, lorsqu’il était passé devant son ancienne boutique, restée close pendant deux mois, puis rouverte à la faveur d’une de ces échoppes dont l’ostentation, qui ne pouvait être qu’édistyenne, soulevait son cœur à chaque fois qu’il se promenait là.
Le duo de peintres avait déjà vécu à Oniria. Peut-être alors avait-il entendu parler de l’Hécatombe théorisée par Tark IX, de ses cauques terribles par lesquels il avait commencé à plonger la population dans l’insomnie, avant que l’épouvante qu’il provoquait ne se retournât contre lui.
Peut-être que c’était aussi tout autre chose. Josef ne le saurait jamais si Lordan en personne mettait le peintre bleu sur la sellette psychonaute.

L’Exégète jeta un regard au médecin : il n’était pas même fasciné par l’Artiste. Il le regardait comme on pouvait regarder un animal utile, un bœuf de qualité ou une bonne poule pondeuse.
Les yeux de Josef échouèrent alors sur un appareil carré, couvert de boutons colorés, posé sur une table roulante, dans le couloir. Peu importe à quoi il servait : il avait l’air lourd et solide, il ferait l’affaire. Lordan ne remarqua rien et restait à observer le sujet, qui fixait toujours aveuglément le couloir. Josef s’approcha de l’objet, s’apprêta à le saisir, quand une main lui attrapa le poignet : c’était Amal. Comprenant ce que son Exégète avait derrière la tête, le garde fit « non » de la tête. Lordan finit par se tourner vers eux, et Josef abandonna son manège avant d’être découvert.
– Qu’en pensez-vous, Josef ? demanda le médecin.
Josef reprit rapidement une contenance, se retenant de lancer de nouveaux regards vers Amal, pour comprendre pourquoi il l’avait arrêté. Alors, ce dernier intervint :
– Nous devrions le surveiller, au cas où ses peintures lui apportent des ennuis. Les cauques risquent gros, ici. C’est un sujet trop intéressant pour qu’on risque de le perdre.
Josef resta un instant silencieux.
– Amal a raison. Je vais envoyer quelques gardes privés. Dès qu’il sera en état de passer au projecteur, faites-moi signe, ordonna-t-il à Lordan. Merci de m’avoir prévenu. Je sais que je peux compter sur vous. »
Flatté, le médecin acquiesça en souriant, bien loin de se douter de ce qu’il allait se passer.

 

La nuit-même, trois gardes privés de Josef, dont Amal, viendraient en effet prendre la relève. A quatre heures du matin, ils seraient attaqués par un groupuscule vêtu de toges telles qu’en portaient les cauques. Ils enlèveraient Daniel, et les cris que pousserait Tomàs n’auraient pas raison d’eux. L’ancien Artiste se réveillerait avec une énorme bosse au crâne et un trou à la place du cœur. Daniel aurait disparu.

 

 

« Je suis désolé, Amal, dit Josef en constatant l’œil au beurre noir de son garde.
– Oh, ça ? Ce n’est rien, Exégète. C’est un ami qui me l’a fait. Je sais que vous ne vouliez pas nous blesser, mais il fallait que ça ait l’air crédible. Ça risquerait de se retourner contre vous.
– Et Lordan ?
– Il pense que c’est l’œuvre de cauques. Il est bien décidé à les trouver, mais il ne vous soupçonne pas. N’oubliez pas que c’est vous qui avez le pouvoir, ici. Il ne peut rien faire sans vous. On pourrait même s’occuper de lui, vous savez. Il n’est pas très bien vu, dans l’hôpital. Un accident est vite arrivé.
Josef baissa les yeux à l’idée de s’imaginer expliquer à Chloris la disparition de son employé.
– Et le peintre ? questionna-t-il pour changer de sujet.
– Il s’appelle Daniel. Son ami a crié son nom quand vos sbires sont venus le chercher. Ils l’ont assommé -l’ami, pas Daniel. J’ai dû attendre qu’il émerge pour lui poser quelques questions. Il ne m’a pas dit grand-chose, si ce n’est qu’ils vivaient là tous les deux mais qu’ils sont partis faire le pèlerinage de la porte de Corne.
– A Synkre ? Quelle idée. Cela fait des siècles qu’on ne le fait plus. Je ne sais même pas s’il existe encore vraiment. Il t’a dit pourquoi ?
– « Pour mettre sa foi à l’épreuve », selon ses dires. Je ne sais pas si le peintre a attrapé sa maladie là-bas ou en revenant. Son ami a disparu dès que j’ai eu le dos tourné. Sacrément doué pour filer vite fait.
– Il est en bas ?
– Oui. Je l’ai mis seul, mais…
– Mais quoi, Amal ?
Le garde semblait véritablement gêné. Amal avait pris ses fonctions en même temps que Josef, et à peine plus âgé. Après Alistair, il s’agissait sans doute aucun de la personne à qui Josef faisait le plus confiance, et il le lui avait toujours fait clairement comprendre. Amal n’avait jamais éprouvé aucune gêne dans le domaine professionnel. C’était autre chose.
– J’ai dû faire quelques changements. Il n’y avait plus une seule cellule de libre.
Josef s’éclaircit la gorge pour se donner une contenance.
– Je vois, dit-il. Je te remercie, Amal, pour tout ce que tu fais. Tu peux prendre un jour de congé, si tu veux, pour soigner ta blessure. Tu ne l’as pas volé. Merci de m’avoir empêché de faire une si grosse bêtise.
La gêne d’Amal ne cessa pas et devint même de plus en plus prégnante. Il sortit maladroitement un trousseau de clefs de sa poche et le tendit à Josef.
– Quelque chose ne va pas ? demanda l’Exégète.
Comme son garde n’osait toujours pas le regarder, il se pencha pour chercher son regard et, ainsi, le rassurer. Les yeux d’Amal étaient pleins de larmes lorsqu’il articula péniblement :
– Vous devriez être plus prudent, Exégète. Vous avez toujours été trop naïf pour ce monde.
Comme Josef étouffait un sourire, Amal se détendit légèrement :
– Un jour, nous pourrons songer librement à nouveau, sans crainte. J’en suis convaincu. Mais nous devons d’abord survivre pour cela.
Tark X tenta de garder une contenance, bien que la promesse de son garde le soulevait de plus d’espoirs qu’il n’en avait plus eu depuis longtemps.
– J’espère que ce jour-là, tu seras à mes côtés, Amal.
– Je l’espère aussi, sourit le garde. Il faudra bien que quelqu’un vous apporte le petit-déjeuner au lit, à vous et à Alistair, chuchota-t-il.
A la mention du prénom de son amant, Josef faillit à son tour perdre ses moyens.
– Comment va-t-il ?
– Je l’ai vu courir, hier, entouré de plusieurs gardes. Il court la journée, parce qu’il ne peut plus marcher la nuit.
– Merci, Amal, bégaya Josef. Merci pour tout.
– A votre service, Exégète, conclut Amal en le raccompagnant.
Il prit, comme chaque soir, sa place sur la chaise, devant la porte.
– Bonne nuit. Puisse Nyx vous être favorable.
– Puisse Nyx te guider, mon ami. N’oublie pas de dormir un peu. »
Amal acquiesça, bien qu’il fût plus déterminé que jamais à garder les yeux ouverts, coûte que coûte.

Josef eut à peine fermé sa porte qu’il éclata en larmes. Que les tensions autour de lui le prissent en otage, ce n’était que le prix à payer lorsqu’on était soi-disant l’homme le plus puissant de la cité d’Oniria. Mais qu’Amal et Alistair eussent aussi à payer, il ne pouvait le supporter. En dépit de la distance qu’il avait été obligé de mettre entre lui et son amant, Josef pouvait sentir la douleur de la Montagne. Alistair, courir, dans la journée ? Tous les moyens devenaient bons pour évacuer une pression qui devait se faire de plus en plus forte. Le jour où Alistair exploserait, des dégâts seraient à déplorer.

Tark X se reprit, passa de l’eau sur son visage pour se rafraichir. Quand ses yeux ne furent plus du tout rougis, il ouvrit le tiroir de sa table de chevet. En-dessous du fond, accrochée, se trouvait une lourde clef qu’il décrocha. Il vérifia que la porte de sa chambre était bien fermée, cogna deux fois à intervalles réguliers pour prévenir Amal, saisit une encombrante boite qui trainait sur le parquet, et se dirigea vers l’armoire au fond de sa chambre. L’odeur qui depuis récemment s’en dégageait était devenue plus forte.
Il tâtonna au fond du placard, révélant la présence d’un double fond qui s’ouvrit sur une volée d’escaliers.

L’odeur âcre, essentiellement de transpiration, provenait bien des cellules, mais il aurait pris trop de risques à essayer d’aérer l’endroit. Les flammes vacillantes des torches baignaient les pavés d’un halo mordoré et changeant. Josef ne fit pas attention aux mots, quels qu’ils soient, qui s’adressèrent à lui sur son chemin. Il chercha Daniel, et le trouva, seul en effet, dans une minuscule pièce de six mètres carrés fermée par une lourde grille. Il reposait sous une couverture, suant et frissonnant, toujours inconscient, avec cette gigantesque tache bleue qui semblait s’être étendue depuis la veille. A côté de lui, il y avait de l’eau et un peu de pain : Amal avait pris la peine de venir le nourrir. Cependant, l’état du jeune Daniel ne s’améliorait pas.
« Alors, lança-t-il d’un ton froid. On se prend pour un Messager de Nyx ?
Daniel bougea à peine. La couleur de sa peau semblait plus marquée, aussi, mais c’était sans doute à cause du faible éclairage, de l’obscurité de la cellule.
– Je vous vendrai, vous savez.
Josef resta debout, se redressa, quand bien même le peintre ne semblait pas le regarder.
– Vous l’ignorez, mais j’ai déjà vendu mon peuple, les songes de chacun d’entre eux, dit-il au silence. Je les ai vendus simplement parce que j’en avais envie, et parce qu’on m’a proposé de ne pas prendre les miens. Je suis, voyez-vous, d’un égoïsme qu’on dirait à toute épreuve. Vous ne pouvez pas même imaginer jusqu’où je suis prêt à aller.
On entendit un rire provenant de plus loin dans le couloir, et Josef mit une main sur son visage lorsqu’il leva les yeux au ciel. Il saisit les barreaux d’une poigne ferme et continua :
– Et je vous vendrai aussi. Ah, éructa-t-il, vous ne savez rien de ce que les Psychonautes seraient capables de faire pour mettre la main sur un comme vous ! Un Artiste somnambule qui peint des Hécatombes, c’est à se demander par quel bout ils commenceraient à vous prendre !
Il tentait d’avoir l’air lui-même convaincu, s’inspira pour cela des souvenirs les plus menaçants qu’il eût de son grand-père : la posture, toujours très droite, les mains dans le dos, les syllabes tombant comme des coups de hache.
– Ils iraient tripatouiller dans votre boite crânienne, un peu d’électricité par-ci, un coup de laser par là…
Soudain à court d’imagination, il préféra dire, pour rester crédible :
– Vous devez le savoir mieux que moi. Vous venez certainement de là-bas.
La respiration lente et difficile de Daniel fut l’unique réponse que Joseph reçut.
– Les lois d’Oniria vous condamnent aussi, de toute façon. Ce n’est pas comme si vous aviez la possibilité de choisir quoi que ce soit. »
Marquant la fin de son monologue par un silence appuyé qui n’eut pas plus d’effet que ses paroles, Josef s’éloigna, laissant l’artiste transi sur son lit de misère, mais déposant tout de même sur le sol, à travers les barreaux, une grande pièce de tissu blanchâtre – en réalité, un de ses draps- et quelques pots de la meilleure peinture qu’il avait pu trouver.

« Vous vous êtes trouvé assez convaincant, vendu ? jeta une voix glaciale lorsque Josef prit le couloir pour remonter.
– Arrête avec ce mot, dit une autre voix, il fait ce qu’il peut. Tu préférerais être là-bas, toi ?
Tark X s’était arrêté au milieu du couloir, et n’osait pas se retourner. Malheureusement pour lui, les cellules l’entouraient de partout et, face à lui, quatre personnes, agglutinées dans dix mètres carrés, le fixaient en silence.
– Il crie, parfois, notre nouveau copain, dit quelqu’un. Pas pratique, pour songer.
– On te reconnait à peine, avec ta vraie toge, lança une autre voix, nasillarde. Je n’arrive pas à savoir si elle te va mieux que l’autre.
– Arrêtez, par Nyx ! hurla finalement Josef, hors de lui.
Il fit quelques pas de plus et eut droit à un face à face qu’il aurait préféré éviter, surtout ce soir-là.

– C’est vrai, ils nous auraient fait ça, si tu nous avais laissé partir ? demanda l’homme, appuyé debout contre les barreaux de sa cellule.
Comme Josef ne répondait pas, l’homme leva les mains au ciel et récita :
– « A l’armée des déchus qui ne trouva pas le chemin
Et fut séduite par l’ivoire posé en la main
D’Epialès ; nous te pardonnons tes offenses.
Sans cesse Nyx restaure notre bienveillance. »
Epuisé, Josef soupira :
– Je vous ai déjà dit tout ce que je savais, et pourquoi vous étiez là.
– La Nuit me manque, dit l’homme pour toute réponse.
– Elle me manque aussi.
L’homme fit volte-face et s’assit, se laissant glisser contre les barreaux, dos à Josef, qui ne se faisait toujours pas à son crâne nu, à sa mâchoire épaisse qui laissait échapper une voix si délicate.
– Je te reconnais mieux quand je ne te vois pas. La trahison est insupportable sur ton visage.
Josef sentit à nouveau les larmes lui monter aux yeux, mais les regards des cauques, braqués sur lui en silence, l’oppressaient à tel point qu’il ne fut pas difficile de se retenir.
– Bonne nuit, déclara Josef en guise d’au revoir. Puisse Nyx vous guider, Carène.
– Puisse Nyx te guider, Eridan. » répondit le prisonnier sans se retourner.

 

 

 

Tomàs tentait de se remémorer toutes les fois où il avait eu peur pour Daniel.

Cette fois où, quelques kilomètres à peine avant d’atteindre la brèche du mur, Daniel s’était roulé au sol pendant deux bonnes heures, en hurlant de douleur, se tordant, griffant son dos, ses épaules, son cou, comme pour arracher la tache bleue qui semblait le brûler.
Cette fois où, très jeune encore, Daniel était resté alité plusieurs jours, à cause de la faim qui le tiraillait. La milice avait attaqué Satyä et ils avaient dû rester cachés plusieurs semaines, sans presque d’eau ni de lumière. Tomàs se souvenait du visage du peintre, qui de temps à autre s’éteignait, alors qu’il perdait connaissance. C’était la mort à chaque fois, et Tomàs avait pris l’habitude de dormir en posant sa tête sur le cœur de son ami.
Cette fois où, une fois que Silàs eut disparu dans la nuit, ils avaient dû faire encore trois nuits de marche, dormant de jour dans des toilettes publiques, empruntant des ruelles où Tomàs crut plusieurs fois qu’ils laisseraient leur peau, quand les passants ne s’écartaient pas devant leur allure étrange et le regard bavant de Daniel, qui fixait le macadam comme sa cippe.
Cette fois où, bien sûr, il l’avait retrouvé sur les escaliers de l’Halapak, se tortillant en tous sens, avec ses premiers discours incohérents qu’il vomissait sur les marches, et qui deviendraient bientôt le fond sonore récurrent de toutes leurs aventures.
Cette fois où il l’avait laissé, en quittant Satyä brutalement dans la nuit. Où il avait observé son visage en détails, mit une dernière fois sa tête sur son cœur, avant de partir comme un voleur, des révélations de fumée plein son sac à dos, vers Oniria.
Cette fois où, pris en chasse par un drone, ils étaient tombés dans les égouts, et puis chaque seconde jusqu’à ce qu’ils en sortent, quand bien même ils avaient été bien accueillis – car on a toujours peur dans le noir, quoi qu’on fasse, ou qu’on soit.
Cette fois où, adolescents, ils étaient allés cambrioler une maison, et que le propriétaire avait sorti une arme, blessé le peintre en lui tirant dans le bras. Il avait fallu des mois pour que Daniel guérisse, des mois où il n’était même plus sûr de pouvoir peindre à nouveau un jour.
Et puis cette fois, bien sûr, où des cauques étaient entrés dans sa chambre d’hôpital, l’avaient arraché à son lit sous les yeux de Tomàs, impuissant.
Tomàs avait toujours vécu en ayant peur pour Daniel. Il était juste de dire qu’il avait probablement eu bien davantage peur, au cours de sa vie, pour son ami que pour lui-même. Et, s’il ne s’en était jamais rendu compte jusqu’à présent, il était clair désormais que cette peur l’avait rongé, lentement, avait doucement rogné tous ces désirs d’excellence, un par un.
Tomàs avait toujours cru s’être élevé au-dessus de sa condition : n’avait-il pas eu une adolescence plus douce que celle de son ami ? N’avait-il pas été en partie élevé par une famille, certes adoptive, mais néanmoins aimante, qui le laissait bénéficier d’un toit et qui lui avait offert les meilleurs cours de soutien scolaire en ligne ?
Et par ailleurs, Daniel ne lui répétait-il pas sans cesse qu’il était meilleur peintre que lui, plus sensible à la lumière, meilleur créateur de nuances ? Profundis, n’avait-ce pas été son idée ? Le cotinga maculata qui s’était posé sur la branche de l’arbre, calciné par les grenades de la Milice ; l’oiseau bleu au ventre rouge qui s’était posé comme une ecchymose tachée de sang sur l’écorce charbonneuse, n’était-ce pas lui qui l’avait vu le premier ?

Dans ce contexte, sa Révélation regagnait presque du sens. Il voulait dire par là : y avoir cru ne représentait plus une si grande honte. Elle devenait même presque logique : après tout, il avait toujours été le meilleur, et que quelque chose de plus grand que lui l’eût choisi comme émissaire, cela eût pu être vrai ; c’était en tout cas crédible. La ténacité même dont il avait fait preuve pour toujours s’adapter à d’autres milieux – Satyä, la basse population à nouveau, la seconde Satyä, Oniria – cette faculté-là qu’on pouvait appeler « intelligence », affirmait sa distinction.
Tomàs avait toujours eu toutes les raisons pour penser d’abord à lui – mais il les avait enfouies sous son admiration pour Daniel. Cette dévotion ne lui paraissait maintenant rien de plus qu’une banale incapacité à se faire confiance à lui-même ; incapacité elle aussi provoquée, certainement, par l’instabilité émotionnelle et physique qui faisait son quotidien. Tomàs ne s’était jamais tant cherché d’excuses que ça. En réalité, il avait toujours essayé de devenir meilleur – mais à chaque fois qu’il avait cru qu’elle le portait, son amitié pour Daniel l’avait en réalité toujours détourné de ses espoirs.

Le cotinga maculata, Profundis, il aurait dû le peindre seul ce jour-là, avec la lumière mordorée d’un crépuscule pourtant toujours gris, qui tombait sur son plumage électrique ; avec l’arbre tordu de douleur comme une carcasse humaine. Il aurait dû garder cette vision pour lui. Il pourrait toujours la peindre sur les murs de son appartement, qui n’avait presque pas, contrairement à lui, vieilli depuis son départ. Son souvenir était encore très précis.

Tomàs se remémorait toutes les fois où il avait eu peur pour Daniel, et, accumulés les uns aux autres, ces moments le rassuraient, lui donnaient raison, quand il repensait à la suite de cette nuit-là, où les cauques étaient venus enlever le peintre, occupé à se transformer en oiseau.
C’était d’abord les bruits de chair qui l’avaient réveillé, et des voix qui se mêlaient, parlant plus fort. Lorsqu’il avait remarqué l’attroupement confus à travers la vitre de la chambre, il s’était tout de suite jeté sur son ami, l’avait violemment secoué dans l’espoir de le sortir de sa torpeur, en vain.
Son regard avait croisé celui d’un homme encapuchonné, et les gardes s’étaient soudainement écroulés. Le cauque et ses acolytes enfoncèrent la porte d’un coup d’épaule. Tomàs se jeta en travers du corps de Daniel, un instant repensa à toutes les fois où Daniel lui avait dit de ne jamais l’emmener à l’hôpital, coûte que coûte, que son ancien prof lui-même le lui avait confirmé : plus que jamais il devait éviter ordinateurs, lunettes, écrans liquides et tests médicaux, si routiniers soient-ils. Peut-être valait-il même mieux le laisser mourir. Mais Tomàs n’avait pu s’y résoudre lorsque, se levant dans la nuit pour boire un peu d’eau, il avait posé sa tête sur la poitrine de Daniel, qui paraissait étrangement immobile dans le lit, et n’avait pas entendu son cœur battre, pendant près d’une minute entière.

Un cauque l’avait arraché à Daniel, un autre frappé au ventre, puis à la tête. Tomàs était tombé sur le sol, et ce qu’il avait vu en dernier, c’était le peintre, inoffensif, bras dessous dessus avec les cauques qui l’emportaient.

Tomàs se remémorait toutes les fois où il avait eu peur pour Daniel, et cela le déculpabilisait lentement de ce qu’il avait ressenti à ce moment-là où le peintre passait la porte, où les yeux de l’ancien peintre se fermaient, cédant. La sensation était encore très claire, quand bien même Tomàs faisait encore des efforts considérables pour l’empêcher de remonter à la surface : car ce qu’il avait ressenti alors, ce n’était ni plus ni moins qu’un irréductible et insondable soulagement.
Pendant une seconde, Tomàs avait cédé à la confortable folie de ne plus jamais avoir peur pour Daniel, et il avait été heureux.

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