Les Fourches caudines – Episode 46

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Les cauques ne réagissaient plus. Josef avait bien encore droit à deux ou trois remarques sarcastiques en passant ; parfois des insultes quand le doute et l’enfermement avaient raison d’eux. Mais globalement, s’étant fait des gémissements de Daniel un nouveau spectacle particulier, ils étaient devenus las, étrangement peu soucieux de savoir ce qu’ils faisaient là, et pourquoi ils y demeuraient si longtemps. Ils devaient s’imaginer qu’une prison valait l’autre.
Ceux de la cellule d’en face l’observaient désormais fixement, de temps à autres se moquaient tour à tour de lui et de son acharnement à vouloir faire parler le peintre, aussi silencieux qu’un mur. Quand Josef tentait de jouer la carte de la colère pour sortir Daniel de sa torpeur, il n’obtenait que des rires éclatant des deux extrémités du couloir, ce qui ne l’énervait que davantage, et le rendait plus drôle encore.
Sur le mur de la cellule de Daniel trônait une nouvelle tête de cheval fou, avec ses yeux blancs exorbités, sa crinière hirsute, et ses deux rangées de dents irrégulières refermées sur le corps fragile de l’oiseau. L’œuvre s’était affinée au fil des nuits ; on voyait désormais la brisure de l’oiseau ; quelques plumes bleues étaient peintes sur le sol, arrachées ; les nerfs du cheval striaient sa nuque, comme s’il avait à dévorer une proie plus grosse que lui. Des giclées de peinture avaient couvert le pavé.

Au bout de deux heures passées en tête à tête avec cette vision de cauchemar, Josef craqua et, finalement exténué de parler au silence, saisit Daniel par les épaules. Les prisonniers rappliquèrent, tendirent leurs bras à travers les barreaux qui avaient stoppé leur course et, s’il existait un instinct de cauques, ce fut lui qui les poussa à hurler pour que Tark X lâchât l’Artiste. Mais Josef le secouait toujours violemment lorsqu’il demanda :
« Par Nyx, mais tu n’as donc pas peur de mourir ?!
La tête de Daniel retomba, yeux grands ouverts, sur la pièce de tissu mou qui lui servait d’oreiller.
Josef n’osa relever la tête, de peur de faire face aux jugements. Il soupira et s’apprêtait à quitter la pièce, quand une voix étrangère, abimée, résonna derrière lui, suivie d’un long silence collectif :
– Ils n’ont pas commencé à jeter les pierres.

Josef fit brutalement volte-face, sans savoir qui avait parlé ; mais au regard des autres posé sur Daniel, il comprit.
– Qu’est-ce que t’as dit ? osa l’Exégète.
Impassible, droit comme un piquet, Daniel répéta, de la même voix faible et enrouée :
– Ils n’ont pas commencé à jeter les pierres.
Avec dans ses gestes un entrain qu’il regretterait plus tard, Josef se précipita sur le peintre, entreprit de le redresser dans le lit, de lui faire boire un peu d’eau. Autour, on n’entendait plus que certains cauques qui, inquiets de ce qu’il se passait dans la cellule, demandaient des informations aux spectateurs privilégiés. Quelqu’un répéta plusieurs fois :
– Je vous avais dit qu’il finirait par revenir à lui. Je vous l’ai dit ! Il a un truc ce gamin, il est spécial !

Josef chercha quelques réponses dans les regards de ses prisonniers, mais n’en trouva pas. Il reporta alors son attention sur Daniel, qui se laissait articuler comme un pantin de bois.
– De qui est-ce que tu parles ?
Le peintre prit une inspiration difficile, puis répondit :
– Vous le savez très bien. Ils n’ont pas d’abord jeté les pierres. Les quartz, les agates, les améthystes.

La sensation de son propre cauque remonta brutalement à la surface, et Josef passa une main sur son cou pour vérifier que sa gorge était intacte. Il aurait voulu pouvoir garder une contenance, mais c’était trop tard :
– Il sait, lança la voix de Carène, venant d’un peu plus loin.
Les pensées de Josef martelaient son crâne comme l’auraient fait des cailloux, et il ne parvenait pas à démêler toutes les suppositions qui le parcouraient : Daniel avait-il fait partie de réunions de cauques ? Mais le peintre reprenait, et ses propos éclaircirent drastiquement la situation de l’Exégète :
– Les pierres, vos rêves. D’abord. C’était vous.
Le silence revint, plus épais, avant qu’un prisonnier ne lâche :
– Laissez tomber, Exégète, il délire complètement.

Mais Josef avait déjà les larmes aux yeux, quand Daniel tourna légèrement la tête. Pour la première fois, son regard bleu croisa véritablement celui de l’Exégète, qui manqua s’y perdre.
– Vous dites qu’ils vous ont puni. Pour vos cauques. Mais c’est pas ça. Qui vous fait peur.
Tark X tenta de détourner les yeux, mais la tache qui couvrait à présent le torse du peintre n’était pas moins hypnotique que son regard. Il voulut alors mettre sa main sur la bouche de Daniel, pour qu’il se taise, mais la présence des cauques adoucissait soudainement l’espace autour de lui, le faisait plus intime, plus secret. Quand une fois l’intimité a été tout à fait dévoilée, ne l’est-elle pas sans limite ?
– Vous avez peur d’avoir provoqué les pierres, expliqua le peintre.
Il y eut un ou deux cris de surprise. Plusieurs prisonniers – plus qu’il ne le croyait, sans doute – avaient participé aux mêmes réunions nocturnes que lui. Ils y avaient ausculté le sens qu’il avait alors donné à son cauque récurrent : celui d’un profond traumatisme, provoqué par les moqueries qui l’avaient suivi en cortège depuis son plus jeune âge, depuis qu’on avait appris qu’il faisait des cauchemars, depuis que son intimité avait été pour la première fois fracturée.
Mais la vérité n’était pas là.

Le songe dans lequel Tark IX avait vu un Kosmika, ce songe où le corps de Josef avalait le monde par tous ses pores, ce songe dans lequel lui voyait l’ivoire, n’était pas venu après une agression, mais avant.
Josef avait d’abord rêvé des pierres qu’on lui jetait, du monde que son corps absorbait – et quelques mois plus tard, la violence réelle avait commencé.

En redistribuant cause et conséquence selon ce qui l’arrangeait, Tark X s’était écrit une autre histoire : son songe n’avait rien d’un Kosmika, ni son caractère universel, ni son caractère prémonitoire, ni sa terreur sublime. Ce n’était rien d’autre qu’un songe d’enfant triste, esseulé, qui par ses cauchemars n’était jamais parvenu à se faire une place parmi les autres. Ce n’était en rien une de ces apothéoses qui laissaient les Humains se croire plus grands qu’eux-mêmes, qui les rendaient opportunistes et fous, qui avec le pouvoir leur offraient le goût du meurtre et de l’Hécatombe. Tark X n’avait pas eu de véritable Kosmika, jamais, quand bien même cela eut été la plus belle chose du monde que d’obtenir un songe sur les cosmiques épaules d’Alistair. Cette histoire, Josef se l’était répétée chaque jour, jusqu’à la conviction totale. Jusqu’à oublier la vérité.
Et ça, Daniel le savait. Comme il savait que si Josef admettait à présent qu’il avait rêvé les pierres avant qu’elles ne le frappent, il serait de fait obligé d’admettre deux choses : d’abord, la terreur d’avoir non pas subi mais provoqué ce qu’il avait subi ; ensuite, que son songe, prémonitoire, n’avait rien d’une escroquerie. Qu’il s’agissait bel et bien d’un Kosmika. Que Josef était bel et bien Tark X, le nouvel Exégète.
Et que cette responsabilité le forçait à porter le destin de la constellation Tark, ses errances et ses erreurs.

– Vous saviez les choses…Certaines choses… articula péniblement Daniel. C’est pour ça. Ils vous ont rejeté.

Josef crut un instant qu’il allait bel et bien fondre en larmes, mais ses yeux demeurèrent secs. Voilà, c’était tout ce qu’il était, et d’autres que lui le savaient désormais : l’homme le plus puissant d’Oniria, construit sur les fondations d’un enfant solitaire.
Les cauques, qui avaient toujours estimé Josef pour l’empathie qu’il leur portait, s’agitaient dans leurs cellules : jamais ils n’auraient cru que Tark X était un véritable Exégète. On ne croyait plus aux véritables Exégètes depuis longtemps : la débâcle de la constellation Stark avait achevé ce genre d’espérances infondées et, de manière générale, l’inexplicable avait reculé devant le monde moderne. La foi était morte. Mais l’image du peintre bleu, transi, rappelait les cauques à ce qu’il y avait en eux de plus religieux.
Tark X aurait dû sortir grandi des cellules ce soir-là. Mais il ne s’était jamais senti aussi insignifiant : son pouvoir, si véritable qu’il fût, ne sauverait pas Oniria.
– Autre chose… murmura Daniel, comme s’il voulait que les autres ne l’entendent pas.
Josef s’approcha et se pencha au-dessus du peintre pour l’entendre.
– D’autres traumatismes… Les chevaux. Il y a des chevaux en vous. »
Cette fois-ci l’Exégète fixa Daniel avec détermination. Dans ses yeux, il crut lire la peur, cette même peur que provoquait chez lui la mention de cet animal maudit – mais aucune compassion, comme si le peintre ne comprenait pas l’origine de cette aversion. Après tout, le cheval n’était-il pas un animal qui avait fidèlement accompagné les humains, pendant si longtemps ?

Josef soupira longuement, resta quelques minutes en silence à fixer le sol de la cellule, sans pouvoir plus penser. Et ce silence l’accompagna lorsqu’il se releva, reprit le couloir sans accorder un regard aux cauques, et remonta péniblement jusqu’à sa chambre.

 

Cette nuit-là, Josef rêva d’Alistair. La montagne se tenait sur le pas de la porte de sa chambre, avec ses yeux d’univers et ses épaules cosmiques, qui barraient l’entrée de long en large. Josef rêva de sa peau épaisse, des cheveux qu’il pouvait agripper juste derrière la nuque, de ses reins et de sa sueur. Le songe avait la texture du goût d’Alistair.
Au matin, dans la vide immensité de son lit, Josef aurait échangé toutes les prémonitions du monde contre la réalisation de ce seul songe. A quoi bon la puissance, le pouvoir, s’ils ne faisaient pas le plaisir de celui qu’il aimait.

La journée passa sur Josef sans qu’il parvienne désormais à être inquiet. Le regard de son amant emplissait sa tête, et, lorsqu’il disparaissait, il laissait place à celui de Daniel, à la distance angoissée qui le caractérisait. L’Exégète consacra les premières heures du jour à reparcourir La Clef des Songes, dans l’espoir – insane, il le savait – d’y trouver quelque antécédent en matière de visions ou de prophéties, ou ne fut-ce que la mention d’une tache bleue quelle qu’elle soit. Mais bien évidemment, rien de plus ne s’était écrit pendant la nuit, et Josef aurait pu réciter de mémoire tout ce qu’il relut ce matin-là. Entretemps, l’aube avait achevé de se lever et répandait dans la chambre une lumière nocturnienne, pâle, crue.

A l’heure du déjeuner, Josef se rendit, en compagnie de deux gardes, dans une vieille bibliothèque, gérée par un vieillard malingre et aveugle que sa réputation précédait. Il fut soulagé de sa paire d’yeux blancs, déserts, et presque heureux, sans savoir pourquoi, qu’on ne puisse le reconnaitre. Les gardes ressortirent les bras chargés d’ouvrages, tant Josef n’était pas certain de ce qu’il cherchait.
Il dut abandonner ses lectures en milieu d’après-midi pour se rendre à l’Ecole des Exégètes. Pénétrant dans l’enceinte en lâchant un salut mécanique, il ouvrit le premier exemplaire de Clef qu’il trouva sur une table de Potentiel, simplement pour ne pas avoir à faire face ni à l’ennui ostentatoire de certains, ni à l’oppressante dévotion d’autres. Mais il débita en réalité la Nocte 5 par cœur : « Nous respecterons nos prochains, les Onironautes et ceux qui ne le sont pas, pour conserver l’équilibre entre le jour et la nuit. Nulle communauté ne saurait s’établir dans le rejet de l’autre. L’empathie est le ciment d’une société. Nous, Onironautes, promettons de ne pas nous violenter les uns les autres, car la violence est nocive pour celui qui la donne et celui qui la reçoit. Elle provoque fuite du sommeil et cauchemars nocifs. Nous aiderons au contraire notre prochain et avons l’obligation de lui fournir nourriture et couche s’il en a besoin, afin de lui garantir des songes paisibles. Tous ceux qui nuiront à ce respect devront être jugés au Sanhédrin.»
Cette dernière phrase, sur le jugement, avait été ajoutée par son grand-père. Les Exégètes avaient l’allègre habitude de revenir sur ce que leurs prédécesseurs avaient écrit, au fur et à mesure qu’évoluait l’Onironautisme – c’était à peine un secret.
Ceci dit, il existait une version de la Clef, antérieure à Tark IX, dont presque plus aucun exemplaire ne subsistait sur ces terres. Pour la trouver, il aurait fallu traverser Edistyä. Une fois, Josef en avait vu une, ici, dans une réunion cauque.
La toute première qu’il lui ait été donné de voir, c’était son grand-père lui-même qui la gardait jalousement cachée. Tark IX avait raturé nerveusement ces lignes, et paraphé l’ensemble du terme « Hérésie », mais Josef était parvenu à déchiffrer le texte, et se souviendrait pour toujours de ce passage amputé : « Nous embrassons ceux dont les songes sont différents, nous embrassons les cauchemars de même que les songes, si ce n’est davantage, car leurs messages sont plus difficiles à lire et en cela peut-être plus précieux. »

Un instant, Josef leva les yeux vers la classe. Les Potentiels attendaient qu’on leur explique les meilleurs moyens de mettre nourriture et lits à disposition du plus grand nombre. Certains, probablement gagnés par la mentalité édistyenne qui pullulait même parmi les couches les plus fidèles de la population onironaute, s’effaraient à l’idée de devoir accueillir un étranger chez eux par les temps qui couraient. Josef se rappela la chambre concubine, chez ses parents, lorsqu’il était très jeune. Pouvait s’y reposer quiconque frappait à la porte de leur maison. Le futur Exégète aurait pu rencontrer ainsi des dizaines de songeurs, s’il n’avait été trop timide pour leur adresser la parole. A la place, il avait passé des nuits entières, incapable de dormir, à observer la porte close de leur chambre, dans le plus complet silence. Et si quelqu’un d’autre que lui touchait à Nyx pendant ce temps ?
Devait-il leur dire, à eux tous qui semblaient n’avoir aucune autre mémoire que celle-ci, écrite pour eux ? Devait-il leur dire qu’il n’en avait pas toujours été ainsi ? Qu’il était invraisemblable qu’aujourd’hui, seules ses cellules privées semblassent accueillir ceux qui avaient réellement besoin d’un lit, alors qu’ils étaient tous aussi légitimes que lui à prétendre respirer l’air pur ? Car il y avait d’autres passages que Tark IX avait décapités, comme celui qui concernait les songes envoyés par Hël, dans la Nocte 12, ou encore la mention de possibles « erreurs de jugements » concernant des Kosmika qui pouvaient toucher d’autres Onironautes que les Potentiels – Nocte 2. Et même avant la constellation Tark, Noreg s’en prenait déjà aux cauques : Serment premier, Nocte 4, il avait effacé rien de moins que cette explication pourtant claire : « Les cauques ne sont pas tous songes d’ivoire. »
Josef devait-il enseigner ce qu’il savait, ou ce qui le sauverait ?

Le sortant de ses rêveries, un Potentiel prit la parole :
– Beaucoup d’habitations sont vides, aujourd’hui, même si les migrants sont nombreux. Chacun peut trouver où dormir. Je ne prendrais pas le risque d’accueillir un édistyen chez moi.
– C’est Nyx qui l’impose, répondit un autre, comme une évidence.

Cette assertion – « C’est Nyx qui l’impose » – eut raison des derniers espoirs de Josef.
C’était donc cela, à présent, avoir la foi ? Il fallait qu’un vieux palimpseste leur dicte la conduite que tout humain était supposée avoir ? Avec au bout du chemin son petit Oniramahd, comme un lot de consolation ? Josef avait eu ses peurs d’enfants, à fixer la porte des concubins, mais refuser à qui que ce fût de recevoir les messages de Nyx lui était toujours apparu comme la dernière des barbaries.

 

 

Tark X rentra chez lui plus lourd que jamais. La nuit, d’ordinaire si réconfortante, tombait sur son âme comme une enclume noire. D’un simple hochement de tête, il salua Amal, qui prenait son tour de garde, et s’enferma à nouveau dans sa chambre, où il retrouva ses dizaines d’ouvrages éparpillés sans précaution sur son lit.
Il s’y était profondément replongé lorsqu’on frappa à la porte.
– Amal ? demanda Josef.
Personne ne répondit.
Inquiet, Josef saisit un livre épais et ouvrit la porte.
C’était Alistair.

Dans la proximité immédiate du corps de la Montagne, Josef ne put s’empêcher de sentir remonter en lui ses désirs de la nuit précédente, et il eut tout autant envie de serrer Alistair contre lui que de pleurer sur son épaule.
Alistair tomba dans ses bras et l’embrassa. Mais le plaisir de sentir à nouveau le poids de son amant contre son corps fut terni d’amertume : au contact de ses lèvres, Josef sentit qu’Alistair dormait profondément.

Trop heureux de le voir, Josef cercla néanmoins la Montagne de ses bras, se laissa une seconde à peine rassurer par sa densité et sa chaleur.
Il remarqua trop tard la chaise d’Amal, renversée sur le sol.
– Quelle étrange destination, pour un Marcheur de la Nuit, dit alors une voix.

Du dos de géant d’Alistair surgit une silhouette filiforme, comme un démon souffreteux et coriace. Elle arborait son rictus familier.
Le doucereux sourire d’Elör.

L’Exégète jura pouvoir sentir la détresse d’Alistair, par-delà le sommeil.

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