Ecrire de la SF quand on n’y connait rien

Comme je l’ai déjà dit, mes romans précédents ne traitaient absolument pas du futur scientifique de notre civilisation. Je ne suis moi-même pas férue de sciences, tout au plus suis-je très intéressée par la neurologie, mais ça s’arrête là, par manque de temps plus que par manque d’intérêt. Alors comment me suis-je dépatouillée dans un univers qui recèle tant d’œuvres clefs de notre patrimoine artistique ?

Tout d’abord, j’ai conscience que Les Fourches caudines – son premier tome en tout cas- n’est pas de la pure science-fiction. Disons que la science n’y tient pas un rôle stratégique, comme c’est le cas dans Le Meilleur des mondes, par exemple. Les Fourches relèvent à ce stade davantage de l’anticipation – plutôt Fahrenheit 451, donc : on imagine un futur hypothétique sans se pencher en détails sur la question scientifique. Mais on classe beaucoup de choses dans l’anticipation – souvent Fight Club d’ailleurs, ce qui ne cesse de me laisser dubitative. Alors je me suis laissée une marge car je sais que la science risque d’être amenée à prendre plus de place dans les tomes suivants (je crois). Ma seule limite était la planète : je savais que je ne comptais absolument pas aborder le thème de la vie sur une autre planète, et cela mettait donc de côté un paquet d’œuvres (ouf).

Ceci dit, je m’apprêtais tout de même à écrire une histoire qui se passe chronologiquement dans un siècle. Dans un monde certes différent du nôtre – mais je ne pouvais pas négliger l’aspect scientifique pour autant, ne serait-ce que parce que j’avais envie de soulever certaines questions qui me tiennent à cœur, politiquement (au sens large du terme). Pour commencer j’ai donc dû – je vous le donne en mille – me documenter.

J’ai regardé pas mal de films classiques du genre, et lu quelques bouquins. Mais l’un de mes problèmes est que j’accroche très mal avec la science-fiction en littérature, et que beaucoup de films de science-fiction me semblent très axés sur l’action, qui n’est pas non plus ma tasse de thé. J’ai donc dû me forcer un peu, et j’en ai tiré quelques leçons, à toujours prendre avec du recul, bien évidemment.

  1. On peut difficilement être exhaustif.

A cause du nombre de personnages, de la diversité des cultures dans lesquelles ils vivent et du fait que le monde des Fourches caudines n’est pas le nôtre notamment en matière de religion, j’ai vite compris que j’allais devoir réduire mes champs d’action et me concentrer, scientifiquement, sur certains points seulement, si je voulais que le lecteur puisse me suivre sans avoir à lire un premier tome de 3000 pages (parce que l’air de rien, en format papier, on approche déjà des 800…) Il a donc fallu choisir certains aspects seulement, pour qu’ils rendent mon univers plus crédible. Voici ceux sur lesquels j’ai décidé de me concentrer.

La question écologique :

Fondée sur une religion du sommeil, l’histoire d’Edistyä peut laisser à penser que sa civilisation a longtemps été moins occupée par des questions de rentabilité et que le monde s’y est donc détruit moins vite, mais tout de même : je voulais donner une idée du futur qui nous attend en termes d’écologie. Je sais bien que c’est encore loin d’être parfait, mais j’ai cherché à développer quelques points, par exemple la question de la nourriture et des habitations. Ainsi, on mentionne souvent des champs de sorgho (une céréale qui résiste bien à la chaleur) et beaucoup de nourriture lyophilisée ou en poudre, voire recréée en laboratoire. La viande est également une denrée rare, comme le mentionne Héliä lors de son dernier repas en famille. C’est minime et peu original pour le moment, mais je développerai certainement ça dans un prochain jet.

On mentionne également des lieux abandonnés pour des raisons climatiques, comme la station de ski dans laquelle Lysandre va se perdre après avoir retrouvé Héliä, ou encore certaines lignes de métro. Enfin, des drones s’occupent des champs et les microbots font à la fois office de nouvelles caméras et de nouveaux pollinisateurs. On remarque une pollution dense et la présence de purificateurs d’air.

 

La question de l’aménagement urbain et des matériaux :

Pour pouvoir écrire des descriptions immersives, j’avais besoin de décors crédibles. Là encore, il me reste de nombreux points à travailler, mais on mentionne parfois la création de briques en plastique recyclé, des bâtiments « verts » sur lesquels poussent des fermes hydroponiques, ou encore des quartiers entiers construits grâce à des imprimantes 3D. Les habitations posent un problème à Edistyä : pour des raisons économiques et sociales, certains quartiers sont complètement désertés et squattés ; dans d’autres, à l’approche des grandes villes, on s’entasse jusque sur les trottoirs faute de pouvoir se payer un appartement décent toute l’année, voire on vit dans les égouts. Visuellement, j’ai opté pour plusieurs types de quartiers : certains sont encore couverts d’écrans, comme on peut en apercevoir dans les grandes villes modernes actuelles. D’autres sont entièrement gris et se revêtent de réalité virtuelle. A l’étranger, Daniel et Tomàs découvrent aussi des îles artificielles surmontées de gigantesques ballons solaires, qui vont capter la lumière au-delà de nuages souvent lourds de pollution. Par ailleurs, il nous reste la capitale, Leiko, à découvrir, mais ça, ce sera pour le tome 2 !

 

La question de la neurologie :

Elle émerge dans le premier tome, à travers Lysandre notamment, qui suit un programme favorisant la psychopathie grâce à la réalité virtuelle. La réflexion sur la neurologie est également liée à celle de la manipulation possible des rêves, mais ce dernier point a davantage pour moi une résonance poétique, symbolique, que scientifique. Bien évidemment, le concept d’inception et le film du même nom ont joué leur rôle dans mes inspirations. Troisième point lié à la neurologie : la question du transhumanisme et de la fusion homme-machine, qui n’est plus du tout une chimère science-fictionnelle mais bel et bien une réalité. Certains, aujourd’hui, voient un membre perdu remplacé par une prothèse bionique plus performante que le membre originel ; d’autres se font greffer des yeux caméras, comme le réalisateur Rob Spence. C’est ainsi que, dans le marché aux esclaves où se trouvent Daniel et Tomàs à un moment de leur pèlerinage, on trouve des gens avec de vieilles prothèses, passées de mode. Ceux qui n’ont pas de prothèse bionique sont souvent relégués en tant qu’« Inaptes », à l’image d’Amance, la mère de Bérangère et Carmin.

 

La question de la réalité virtuelle :

Cette dernière est aussi un domaine sur lequel je me suis renseignée pour essayer d’être plus crédible, de même que celle de l’intelligence artificielle qui y est liée. Je me suis renseignée sur les ordinateurs quantiques, qui s’apprêtent à devenir une réalité, mais je ne suis pas allée très loin car je ne comprends rien du tout à l’informatique, pauvre de moi. Concernant l’intelligence artificielle, elle m’a intéressée pour ce qu’elle pouvait apporter au quotidien (des assistants de plus en plus perfectionnés, des objets qui se gèrent seuls dans les maisons, des univers virtuels de plus en plus réalistes, etc.) Les technologies pouvant être utilisées dans l’Art ont également requis mon attention, à l’instar des hologrammes, par exemple, ou de l’intelligence artificielle créatrice. Ainsi, je ne me lasse pas de Sunspring, le premier court-métrage écrit par une IA (un délire absolu, mais non dénué d’humour ou de poésie) ou des articles et conférences relatant l’élaboration de tableaux, de poèmes ou d’albums entièrement créés par des IA.

Ces technologies soulèvent la question de la volonté dans la création, et de la place du spectateur dans l’élaboration d’une œuvre d’art. La question de l’intelligence artificielle me parait fondamentale : elle est capable de compiler bien plus d’informations que les humains, ce qui nous pose question quant au savoir de manière globale. Bien sûr, comme l’a montré le cas du robot Sophia, on a encore du mal à faire admettre le concept de morale à une intelligence artificielle, d’où l’existence dans Les Fourches d’« agents de morale » comme Chloris. Le film Her de Spike Jonze a eu une grande influence sur ce point me concernant.

her
Le protagoniste de Her fait l’un des rares métiers qui semblent ne pas pouvoir être effectués par une machine, et que les humains ne savent plus effectuer seuls : écrire des lettres d’amour personnalisées.

 

La question de la sécurité :

Encore insuffisamment développée, je le sais. On mentionne bien différents modèles de caméras, le mur de nanomachines, des combinaisons spéciales (sans qu’on sache à ce stade ce qu’elles ont de spécial, je n’en sais pas plus que vous d’ailleurs, c’est juste que je me suis toujours demandé comment le FBI pouvait courir confortablement en costume) et des armes psychotroniques (en passe d’exister réellement, et qui réduisent votre cerveau en bouillie sans laisser de traces en surface). Lysandre mentionne la reconnaissance faciale, qu’il utilisera plus tard grâce à ses lunettes, afin d’identifier une Inapte dans la rue. Ce n’est pas grand-chose pour un Etat dictatorial. Mais peut-être est-ce suffisant.

 

 

Ma réflexion a ensuite été plus « sociologique » que scientifique. C’est ainsi que j’aborde les questions de l’école, de l’amour, de la famille, ou encore de la solitude. Plusieurs ouvrages ont marqué ma réflexion, et notamment Nous autres d’Eugène Zamiatine, 1984 de George Orwell et certainement le premier tome de Silo de Hugh Howey, qui met en scène un univers intéressant et bien structuré. Côté films et séries, Black Mirror a joué le rôle qui lui revient de droit. Les Fils de l’Homme et La Servante écarlate (livre et série) m’ont aidée à soulever le problème de la natalité. Dans ces deux oeuvres, la baisse de la natalité est le point de départ d’une dictature. L’Armée des 12 singes de Terry Gilliam, comme tous les films de Terry Gilliam que j’aie vus, m’intéresse pour les frontières floues qui y séparent la folie de la santé d’esprit, et augure certainement l’épisode 46 des Fourches. D’autres films comme Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol), The Truman Show (Peter Weir), Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry), Orange mécanique (Stanley Kubrick) ou, évidemment, Blade Runner (Ridley Scott), m’ont certainement grandement influencée dans l’élaboration d’ambiances souvent glauques et dépeuplées. Ce sont des films que j’ai vus plus tôt dans ma vie, parfois assez jeune, et qui ont un univers graphique très fort. La bande de malfrats d’Orange mécanique correspond tout à fait à celles qui hantent les rues d’Edistyä et de Kahyal.

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Stanley Kubrick, Orange mécanique (1971) (bon en revanche, pour le look, c’est pas ça)

Je pourrais également citer à ce titre plusieurs œuvres d’Enki Bilal, dont la palette de couleurs est souvent celle qui me vient en tête quand j’imagine les quartiers gris d’Edistyä.

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Enki Bilal, Bug (2017), où l’auteur imagine un monde sans Internet.

Si l’on cherche à être véritablement exhaustif en science-fiction, il faut pouvoir passer sa vie à écrire et que vos journées fassent 72 heures. Je pense qu’il faut savoir dire stop à un moment donné, car sinon on risque de ne pas avancer. La science progresse tellement vite que certaines inventions deviennent rapidement obsolètes, et de fait notre récit aussi si l’on cherche absolument à être au plus proche de la réalité. A un moment donné, il a donc fallu me forcer à dire : « Niet, fini, je ne me documente plus. » Et à présent, quand je fais la liste des éléments traités, je me dis que c’est déjà un bon début.

 

 

  1. Accepter les erreurs éventuelles

Dans un film comme Equilibrium de Kurt Wimmer (pas que dans celui-ci, d’ailleurs), on remarque une imperfection : tout y est très modernisé, mais les archives tiennent toujours des registres papier à l’entrée. Je me souviens que ça m’avait marquée en voyant le film. Voilà ce que j’en ai tiré comme leçon : on ne peut pas tout prévoir. Je sais que ça parait évident, mais il m’a fallu un certain temps pour l’accepter. Il y aura des imperfections et des choses improbables qui ne se réaliseront jamais. Mais advienne que pourra, la science-fiction est une affaire d’hypothèses et non de justesse. Par ailleurs, certaines loufoqueries peuvent être plus symboliques et plus parlantes que des réalités éventuelles, à l’image du monde dingue que Terry Gilliam dépeint dans Brazil, avec ses machines à écrire et ses milliers de fils qui pendent de partout. Certains mondes évoqués par Lovecraft pourraient être mis dans le même panier.

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Terry Gilliam, Brazil (1985)

 

Je sais aussi qu’il y a encore à creuser du côté du contraste entre les technologies édystiennes et leur usage grandissant dans Oniria, qui s’est développée sans. J’aime assez voir le projecteur de rêves comme un objet incongru dans cet univers religieux, mais j’ai peur qu’il paraisse trop peu probable qu’Oniria ait pu conserver sa population en restant si longtemps si peu développée, surtout qu’elle est voisine d’Edistyä. Ici, la question du sommeil m’a permis de renforcer la fracture entre un monde moderne qui n’en a cure et un monde religieux qui en fait son fondement. J’ai pu ainsi accréditer un peu la chose. Mais je ne suis pas encore satisfaite du contraste, et du cliché que cela constitue de voir toujours la religion associée à un refus de la technologie (d’où la création de l’Halapak où se rendent Daniel et Tomàs au bout de leur pèlerinage).

 

 

  1. Laisser place à l’imagination

Ce sont paradoxalement les œuvres d’Alain Damasio, notamment Aucun souvenir assez solide ou encore La Zone du dehors, où toute une vie se développe sur une autre planète, qui m’ont fait prendre conscience que la précision dans le domaine scientifique, la crédibilité du décor de fond, ne devaient pas faire passer l’histoire que je voulais raconter au second plan. Paradoxalement, car l’univers de Damasio est cohérent et précis, mais j’ai senti justement, dans certains passages, que cela empiétait sur le développement des personnages, et ça m’a frustrée en tant que lectrice (même si cela n’engage que mes goûts personnels).

Damasio m’a également permis d’amorcer une réflexion sur la langue employée. Puisque notre perception du monde est fondée sur notre langage, il me fallait y réfléchir. Dans Aucun souvenir assez solide, Damasio propose ainsi une nouvelle, « Les Haut-parleurs » dans laquelle les noms communs sont devenus des marques, qu’il est impossible d’utiliser sans verser des droits. Alors, un collectif révolutionnaire décide de créer de nouveaux mots pour se réapproprier le monde. Ce n’est ni plus ni moins qu’une idée de génie, qui plus est traitée avec brio. Si vous n’avez pas lu cette nouvelle, jetez-vous dessus !

 

 

Voilà les trois humbles leçons que j’ai tirées de mon approche néophyte de la science-fiction, et je pourrais les résumer ainsi : il faut savoir se déculpabiliser lorsqu’on aborde un genre aussi codifié. La science-fiction est un genre extrêmement exigeant en termes de documentation et de cohérence, mais il faut aussi savoir s’en détacher par souci de ne pas entamer l’histoire. Du moins, c’est l’approche que j’ai en tant que débutante : quand j’aurai fini les trois tomes et que je relirai cet article, je me dirai peut-être que j’étais simplement une grosse feignasse qui cherchait à en faire le moins possible…

C’est tout pour aujourd’hui ! Mes excuses pour les éventuelles redites par rapport à d’autres de mes articles qui traitent de sujets proches !

Si jamais, en tant que lecteurs/lectrices, vous remarquez de grosses incohérences ou des éléments qui vous choquent dans l’élaboration de ce monde futur, n’hésitez pas à me le dire, pour que j’améliore le tout !

Par ailleurs, rien à voir, mais je profite de cet article pour remercier celles et ceux qui suivent Les Fourches caudines de près et likent régulièrement ses contenus. Cela m’encourage grandement à continuer ! D’autant plus qu’il reste moins d’une dizaine d’épisodes avant la fin de ce premier tome ! Merci encore.

AM/Lil.

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