Les Fourches caudines – Episode 47

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Artiste : Shawn Coss

 

 

Isaac se baladait en basse-population, le visage à découvert. On pouvait le reconnaître, l’arrêter qui sait, il avait après tout fui avec une ancienne élève, mineure au moment des faits. Et cela sans même prendre en compte ce qu’on aurait pu lui reprocher avant cela : d’avoir une conscience, par exemple. Peut-être avait-il même envie de provoquer le destin, ce soir-là, pour se prouver à lui-même son importance.
Mais rien n’arrivait. Guillaux s’était toujours imaginé qu’un jour, il franchirait la barrière de la légalité ; il lui semblait l’avoir toujours repoussée, et il ne comprenait toujours pas que personne n’ait semblé s’en soucier. Héliä serait de sortie, ce soir-là ; et il avait cru bon de sortir lui aussi, pour penser à autre chose, sans se rendre compte qu’il entreprenait là un véritable pèlerinage en nostalgie.

La basse-population, sa froideur flegmatique, le rappelaient à sa tardive adolescence, lorsqu’il avait lui-même quitté le foyer familial, en quête d’autre chose. Il avait d’abord voulu rejoindre les Artistes : il s’en sentait les rêves, mais ne se trouva aucun talent. Et au moment où il s’était décidé pour son grand départ, Edistyä avait fini de construire le Mur et transformé sa population en une meute de lions en cage. Les raisons de la fermeture étaient encore obscures : ne pas laisser entrer l’étranger, ne pas laisser sortir le citoyen imposable, il était impossible de savoir si les menaces venaient du dehors ou du dedans. Tout ce que l’on était autorisé à savoir, c’était que pour s’évader, il faudrait désormais une bonne raison, si possible à six chiffres. Sans cela, on était condamné à n’être plus que citoyen d’un pays que l’on n’avait pas choisi. L’Histoire se répétait ; seul le visage des castes privilégiées changeait. Isaac s’était retrouvé prisonnier de sa naissance et de son salaire misérable. Devenir enseignant, ç’avait été manquer d’ambition. Et en même temps, ç’avait été s’enchaîner au rocher.
Oui, Isaac était assez déprimé ce soir-là. La liberté de penser, parfois, ne remplace pas un horizon neuf.

Puisqu’il n’était pas artiste et ne pourrait être voyageur, puisqu’il ne se retrouvait nulle part ailleurs, puisqu’il ne connaissait pas encore l’existence d’Alias, Isaac avait donc été forcé de prendre racine au cœur même de la tempête, où il avait entamé des études de langue édistyenne sans intérêt aucun en elles-mêmes, mais durant lesquelles quelques rencontres éparses, puis quelques professeurs peut-être, désormais disparus du champ de sa vie, lui avaient donné l’envie, à lui aussi, d’éveiller les autres, de participer à leur développement, de faire qu’ils se posent les bonnes questions. C’était ainsi qu’il était devenu Monsieur Guillaux. Avec quelques détours, qui n’en étaient pas vraiment, maintenant qu’il y repensait.
Il déambulait à présent à travers un monde duquel il s’était coupé il y avait bien des années, lorsqu’il avait érigé autour de lui son autarcique appartement, un mur contre un autre. Plus il était allé en classe, moins Isaac avait supporté de fréquenter la population. Ce n’était pas de la faute des élèves : la rancœur qu’il éprouvait était toujours détachée d’eux. Non, il en voulait au monde d’avoir fait d’eux ce qu’ils étaient sans leur laisser d’autres choix. On ne crée pas d’humain ouvert sans firmament à contempler, et leurs naissances à eux avaient eu pour spectateur un gigantesque mur de machines, au-delà duquel il aurait voulu leur apprendre à regarder.

Isaac sortit quelques secondes de ses pensées pour s’intéresser au monde alentour. La technologie y évoluait à une vitesse folle et il ne reconnaissait rien : les robots avec lesquels se pavanaient hommes et femmes pouvaient désormais s’asseoir et écouter le récit d’une journée de travail, certains même étaient capables de commenter de manière positive ou négative, peu approfondie mais apparemment suffisante pour leur propriétaire. Ces quartiers-là étaient trop pauvres pour les modifications corporelles, on en n’était pas à pouvoir se créer un compagnon sur mesure. Alors on peuplait les rues de ces fantômes électroniques, qui même dans les récits fantastiques avaient remplacé les bons vieux draps portant boulet.
Il existait toujours de vrais couples, cela dit, entièrement faits de chair et d’os, mais qui ne duraient plus. Isaac lui-même avait renoncé à l’amour comme tous y avaient renoncé : les unions se faisaient et se défaisaient, on souscrivait au mariage comme on signait un bail, en évaluant le nombre d’années que l’on partagerait, et en quittant après un léger préavis celui qui nous avait donné un peu de lui. On vidait son corps et sa vie de nos meubles préfabriqués et on déménageait dans un autre destin périssable. Du moins, c’était ce que faisaient ceux capables de s’engager. Les autres n’avaient pas que ça à faire, ou n’avaient pas le temps, ou ignoraient tout simplement que l’on pouvait faire autrement.
Isaac se rappelait du moment où l’on avait identifié toutes les sources neurologiques de l’amour : à lui, cela semblait plus poétique que tous les poèmes romantiques jamais écrits. C’était comme si quelqu’un était inscrit en nous, dans notre chair, nos neurones : les liens tissés entre les êtres relevaient d’une homogénéité chimique. Mais ils étaient rares à percevoir la chose ainsi : bientôt, on put évaluer, grâce à des algorithmes suffisamment renseignés, les probabilités de fonctionnement d’un couple, comme on avait évalué, des siècles plus tôt, l’impossibilité pour l’huile de se mélanger à l’eau. Et ainsi mourrait l’amour, au contact de la même civilisation qui l’avait si longtemps porté aux nues.
Isaac posa un instant son regard sur sa propre solitude : elle lui sembla suspecte. Certains le regardaient comme s’il n’avait jamais rêvé. Et pourtant.

Guillaux passa devant une borne automatique bleue – les bornes culturelles. Cette « boutique »-là ne faisait guère plus de quelques centimètres de large, et proposait en deux dimensions les dernières œuvres « littéraires » parues. C’était un de ses guichets automatiques qui fleurissaient partout, et offraient, sous une même enseigne, des livres, des films, de la musique, des affiches, des matériaux de construction et des baskets – oui, des « baskets culturelles », allez savoir. L’enseignant, sans oser toucher l’objet, fixa un instant la publicité proposée : Leur rêve éternel, le dernier best-seller en date, racontait la relation qu’entretenait une jeune femme avec son hologramme de rêve, qui prenait lui-même conscience de sa condition et cherchait à devenir chaque jour un peu plus humain.
Isaac devina la fin : l’hologramme finirait par accéder lui-même à la possibilité de rêver et ensemble ils partageraient le plus beau des songes, dépassant leur impossible relation charnelle. Il soupira.
Le livre était classé dans la collection « Romance », c’est pour cela que l’enseignant en était venu à cette conclusion ; si c’eut été un « Suspens », le professeur aurait changé quelques détails : l’hologramme serait un espion envoyé par quelqu’entreprise aux obscurs desseins. Frappé par la beauté de la jeune femme qu’il devait éliminer, il se serait fait passer pour un hologramme traditionnel, jusqu’à l’inévitable moment où il aurait pris conscience que son corps ne lui était pas matière. Elle l’aurait une nuit invité à rêver, mais alors sa mission lui serait revenue en tête. Affolé par l’idée de devenir humain, il se serait retourné contre sa compagne qu’il aurait tuée, reliant dans un seul geste délétère ces deux idéaux éculés qu’étaient le devoir et l’amour.
Enfin, ce torchon aurait pu tout à fait être classé dans la catégorie « morale » et dans ce cas, les deux jeunes protagonistes n’auraient jamais songé à tomber amoureux. Les livres étaient devenus prévisibles, ce qui pour Isaac constituait une certaine vision de l’Asak. A dire vrai, certains proposaient même au lecteur de choisir ce qu’il voulait lire, parmi différents scénarii. Le concept même de surprise avait été nivelé.

Il y avait encore quelques humains derrière les histoires, même s’ils n’étaient plus très utiles et souvent, offraient juste un corps de chair à des œuvres qui quant à elles, comme l’amour, s’écrivaient à l’avance. Certains de ces histrions avaient forcément été d’anciens élèves, pas forcément les siens, mais d’autres, sortis de la basse-population, peut-être même d’anciens Artistes, recrutés pour les besoins financiers d’une des maisons d’édition nationales : ces dernières se devaient de produire plus de deux mille cinq cents romans par an afin d’obtenir au moins la centaine de prix qui permettait de maintenir une bonne place à un certain niveau de médiocrité internationale. Pour ça, et pour endormir les Edistyens, leur faire oublier qu’eux-mêmes n’étaient plus réellement matière, à coups d’imaginaires surcotés et d’histoires en toc.
Bien avant, du temps où son propre père était gamin, on assommait le consommateur avec de gigantesques vitrines, avec des rayons chaque fois plus hauts qui dégueulaient d’articles bariolés. Aujourd’hui, on n’avait plus vraiment la place, d’une part ; de l’autre, penché sur cette interface de trente centimètres sur quarante, vous étiez une proie encore plus facile, en vous tenant dans l’illusion de tout dominer.
Isaac quitta le magasin et marcha un peu plus loin.

 

Partout, les écrans renvoyaient des images de stars jetables qui réussissaient le pari d’être à la fois différentes et complètement identiques. Isaac ne savait même pas s’il s’agissait là de personnes réelles, tant les héros de pixels, qui à travers l’écran imitaient si bien la chair et les sentiments, étaient adulés de la même façon. Les surfaces clignotantes des façades habitaient la ville davantage que ses citoyens. On avait l’impression d’être des fourmis sous les pieds de célébrités géantes dont le pouvoir dépendait de la taille des immeubles.
Cette publicité-là était soulignée du mot « bonheur », montrant le dernier sportif à la mode en train de s’entraîner sans presque bouger derrière un écran, faisant l’éloge des méthodes du rêve lucide et de leur capacité à améliorer les performances diurnes. Une autre montrait l’un des dix penseurs de l’année, choisissant avec soin trois mots qui permettaient selon chacun de résumer l’espèce humaine pour trouver satisfaction : « rêve », « partage », « évasion ». On voyait certains passants marquer un mouvement de recul, lorsque leur jaillissait au visage, dans leurs lunettes, une publicité un peu trop enhardie, ou un rappel qu’existait à dix mètres de là tel centre d’intérêt. Ils avaient l’air de drôles de pantins toqués.
Guillaux pensa à la complexité de ses élèves, à la difficulté de dire l’ombre d’une seconde, quand la révolte prend le contrôle, quand l’horizon se déchire et ne révèle qu’un monde de pixels blancs s’étendant à l’infini, paysage de neige sans montagne ni aspérité. Il passa sa main dans sa nuque et enfouit son visage sous une capuche.
La nécessité de communiquer, les jeunes -ceux qu’ils avaient connus en basse-population -la ressentaient pourtant de plus en plus tôt. Non pas qu’ils eurent plus de choses à se dire, mais ils voulaient parler. Ils n’avaient plus grandi avec un, deux ou trois grands frères, grandes sœurs, mais avec un grand frère ou une grande sœur qui passait ses journées à communiquer avec ses deux cents ou deux mille amis virtuels. Dans leur prime enfance, voulant imiter les grands, ils pianotaient sur ces engins qu’ils ne connaissaient pas, et dont parfois, pour les plus chanceux d’entre eux, on leur expliquait le fonctionnement. Ils parlèrent longtemps, et apprirent trop tard la grammaire qui leur aurait permis de systématiser leurs propos. De fait, ils s’étaient entre temps rabattus sur le système phonétique, qui leur était le plus immédiat, et ainsi l’orthographe avait commencé de se liquéfier, puis le vocabulaire : oui, les êtres communiquaient davantage, mais ils n’en partageaient que moins de réalité. Alors que les ancêtres d’Isaac avaient eu tout le temps, en grandissant, de soupeser une certaine solitude qui leur donnait tout le loisir d’apprécier les nuances des mots et des sentiments, de décrypter les informations envoyées par l’entourage, ses élèves, eux, avaient labellisé toutes les subtilités de la même étiquette.
Depuis une dizaine d’années, le son s’était éteint au profit du mot-clef, puis de l’image : les édistyens traduisaient leurs émotions par les images des autres, puisées dans les films, les séries télévisuelles, le life streaming. On revenait à quelque chose d’à peine plus évolué que des gribouillis sur les murs des cavernes ; un graffiti pour la tribu, la tribu soumise à la représentation. La réalité et les rêves en étaient nivelés et, sous couvert de civilisation, on ne faisait rien de plus que manger et dormir, animaux dépouillés d’instinct.
Mais pourtant, irrémédiablement, à l’adolescence, on remettait tout cela en cause pendant quelques années. Jusqu’alors, cela ne nous avait pas frappés, tant qu’on obtenait des autres. Mais lorsqu’il se fut agi de dire ce qu’il se passait lorsque nous croisions le regard de celui ou celle qui remettait tout ce que nous étions en question, lorsque nous commencions à nous sentir insuffisants et à remettre en cause les frontières du pays et celles de notre corps, les mots soudain semblaient tous trop étroits. Plus tard, il faudrait travailler, et l’idée nous abandonnerait alors ; mais là, entre treize et seize ans, nous étions rebelles sans le vouloir ni le voir, nous questionnions l’univers comme des Humanistes ressuscités ; et si l’égocentrisme ne nous permettait pas d’y voir clair, au moins nous refusions de nous contenter de ce que le monde offrait. L’adolescence n’était-elle pas le dernier éclair de lucidité que nous ayons ? L’ultime moment où l’on y voyait clair, avant de basculer définitivement de l’autre côté, d’être finalement « dressé » ? Certaines adolescences se prolongent, d’autres s’anticipent. Ceux qui ont su rester fous disent souvent ça, qu’ils « se sentent encore adolescents. » – Isaac le pensait lui-même. C’était là qu’on pouvait s’en sortir. Si le déclic n’avait pas lieu à ce moment-là alors plus tard, c’était trop tard déjà.

 

Guillaux finit par se laisser tomber sur le banc d’un bar où il s’assit en compagnie du souvenir éthéré de sa propre adolescence. Repérant sa solitude, une jeune femme s’approcha de lui et lui proposa sa présence pour la soirée. Elle pouvait même le ramener chez lui s’il buvait trop, à condition qu’il prouve qu’il avait dix-huit ans minimum.
« Assieds-toi, dit le professeur.
– Profil ? demanda la jeune femme.
– Surprends-moi, répondit le professeur.
Devant son air interrogateur, il soupira et ajouta :
-Aléatoire.
Elle ressemblait un peu à cette jeune femme aux cheveux verts qu’il avait rencontrée par hasard bien des années auparavant. Autour d’une tasse de pavot, qu’il avait partagé avec elle, tous les deux assis sur le trottoir, elle lui avait raconté sa vie, d’un ton détaché, comme si tout était simple.
Elle avait travaillé quelque temps dans une bijouterie artisanale, extrêmement ancienne et prestigieuse, remplie de kyrielles de bracelets dorés à s’en brûler les yeux, lorsqu’on troquait sans transition le gris permanent de la ville contre cet empire du clinquant. Et puis, parmi tous ces oripeaux, il y avait les rêves d’union. A l’origine ce n’était que de simples dessins, parfois des tissus brodés, qu’on s’offrait pour se déclarer le dernier stade de l’amour. Ils étaient censés symboliser le partage des rêves avec quelqu’un d’autre, une ou plusieurs personnes. Maintenant, c’étaient de vrais bijoux personnalisables, qui pouvaient même représenter un rêve de votre choix.
Le pire, avait dit Nat, la femme aux cheveux verts, ce n’était pas de voir que les gens n’en achetaient plus que rarement. Bien sûr, il fallait être fou aujourd’hui, pour oser encore dans un monde si périssable déclarer un amour éternel. Non, le pire, c’était celles et ceux qui revenaient bredouilles, ceux desquels la demande s’était soldée par un échec et qui rapportaient, les épaules voûtées, l’objet du délit, neuf comme à l’achat. Ceux-là qui avaient tenté de jouer ce que d’autres avaient perdu de folie, qui portaient le monde et en eux un empire brisé, qui se dirigeaient en silence vers le comptoir en traînant des débris de songes dans leur sillage. C’était stupide, de toute façon, de continuer à s’offrir cet objet rituel. C’était stupide de croire.
Nat n’avait été témoin que de deux ou trois retours, en sept ans de travail – mais deux ou trois de trop. Elle avait démissionné et fini par s’enfuir avec son amant et son amante, en emportant elle-même l’un de ces bijoux, qu’elle n’avait jamais offert.

– Raconte-moi plutôt les nouvelles du quartier, lâcha Isaac à celle assise en face de lui.
– Rumeurs ou nouvelles officielles ?
– Les rumeurs, il n’y a que ça qui m’intéresse, moi.
La jeune femme marqua un temps d’arrêt, une brève lueur traversa ses yeux vides.
– Mots-clefs ou syntaxe complète ?
– Mots-clefs.

La petite amie de Nat avait fini par mourir, prise au piège d’un de ces quartiers où la police ne venait plus. Quand elle avait essayé de déposer une plainte, de faire en sorte que l’on recherche son tiers, elle s’était vu répondre que les forces de l’ordre n’y pouvaient rien : il s’agissait de ce type de quartier, elles auraient dû le savoir et ne pas s’y aventurer.
La jeune femme aux cheveux verts avait raconté son histoire à Isaac, sans ciller, l’invitant d’un regard à faire de même. Mais Isaac n’avait pas d’histoire d’amour à raconter. Il avait été élevé par une famille classique ; il n’avait jamais trop pensé à cela. Son cœur n’était empli que de quelques chimères, d’illusions trop fragiles pour être qualifiées de rêves.
Ce soir-là, le passé le collait comme un vieux vêtement mouillé.

– Homme voiture automatique suicide, déclara la jeune femme du bar, sortant Isaac de sa torpeur. DesCors promet d’améliorer son modèle.
Le professeur imagina la scène : il voyait parfaitement cet homme perdre soudain contact avec la réalité, se convainquant que s’il lâchait le volant de son véhicule, ce ne serait pas lui qui serait responsable d’un accident, mais sa voiture ; comme ces jouets du passé, téléguidés, qui parcouraient encore quelques centimètres indomptables après qu’on eut lâché la commande. Ce serait l’histoire de « la voiture dysfonctionnelle », pas celle d’un homme qui s’était donné la mort. C’est ce qu’il avait pensé, du moins ; car de toute façon, la compagnie automobile aurait fait croire à un suicide quelles que fussent les véritables raisons de sa mort.
– Quoi d’autre ?
– Programme naissance échec.
– Lecture, ordonna le professeur.
– Basse-population, jeune couple plainte onirologue. Cause : naissance bébé différent attentes. Programme 3e génération. Continuer ?
– Oui.
– Déclaration mère : « Nous avons demandé les yeux d’Oslan, vainqueur saison 18 de « Qui d’entre vous est un rêve ? ». Mon enfant a yeux bleus, bleu banal Tiffany, de « Réalise-toi » finale saison 7.»
A la syntaxe, le professeur reconnut qu’il s’agissait là d’un adulte qui avait fait des études longues, mais pas trop, trois ans tout au plus.
– Lecture intégrale ?
– Oui.
Le professeur Karmäl était chirurgien onirologue depuis six ans. Il avait ouvert son cabinet après avoir été sélectionné par l’un des vingt programmes d’excellence existant. Sa place dans la chaîne de réalisation du rêve était la seconde. D’abord, le couple voyait un psychologue qui identifierait ses besoins parentaux, pour établir, avec l’aide d’un des artistes homologués par Edistyä, une image la plus proche possible de l’enfant désiré.
Ensuite, c’était à lui, le chirurgien, d’appliquer ces paramètres à la peau : il étudiait les caractéristiques physiques des parents, lançait des algorithmes, calculait des probabilités, et établissait jusqu’à quel point il était possible de recréer l’image souhaitée. Il se vantait d’avoir déjà atteint des perfections : il cita quelques noms qui ne dirent rien au professeur.
– Procès en cours. Verdict dans quarante-sept heures et trente-deux minutes.
L’article ne disait rien de ce qu’avait pu ressentir les parents, lorsqu’ils s’étaient aperçus, après neuf mois d’attente durant lesquels le rêve avait pris de plus en plus de place sur les hanches de Madame, que leur enfant n’était pas celui qu’ils avaient demandé. Cette sensation précisément identique à celle que vous aviez en étant sorti par le réveil d’un rêve longtemps attendu. Il imaginait leur visage d’abord fatigué mais soulagé, puis congestionné à la rencontre de ce petit être qui, avant même de commencer à pleurer, avait déjà perdu une centaine de destins.
La baisse de la natalité dans Edistyä était due à plusieurs facteurs : le manque de temps, d’abord, qui avait naturellement muté en un manque d’envie. Les perturbateurs endocriniens, ensuite : il avait fallu combler la disparition des abeilles, et les microbots, trop chers, n’avaient pas suffi. Alors on avait continué à empoisonner la nourriture à grande échelle, en dépit des enfants qui naissaient avec des bras en moins ou des cerveaux amputés. Les ventres devinrent stériles, aussi. Enfin, le manque d’argent et de perspectives d’avenir, tout simplement, avaient eu raison des derniers désirs d’héritage.
Il était donc logique que le programme d’enfants sur-mesure en soit à sa troisième génération, et qu’il continuât d’avoir du succès en dépit de ses échecs : si on ne pouvait avoir qu’un enfant, alors autant qu’il soit celui qu’on voulait.
Toutes ces réflexions touchaient Isaac de trop près, et il secoua la tête.
– Autre.
– Disparition Oniria.
– Lecture, ordonna-t-il, intrigué.

Les horreurs qui paraissaient plus complètes étaient toujours reléguées aux rumeurs. A chaque fois qu’il était question de la remise en cause du pouvoir étatique, les crimes n’engendraient jamais d’informations en tant que telles : les entreprises qui géraient les médias tenaient à leurs intérêts. Si l’on voulait connaître les véritables mouvements du gouvernement, il fallait alors regarder dans les replis humides de la population la plus éloignée de lui : celle qui chaque jour l’engraissait. La basse-population était peut-être, finalement, la mythologie de son pays : elle semblait irréelle, mais parlait pourtant de ce que les êtres ressentent au fond d’eux de manière immémoriale. Les rumeurs avaient leur place : elles entretenaient la peur qui liquéfiaient le courage de désirer autre chose ; et de temps en temps, elles menaient en ligne droite à la vérité.
Cela ne suffisait pas pourtant : les informations de première et de seconde mains étaient rapidement manipulées, tournées selon divers avantages. S’informer, c’était désormais comme d’implanter des nerfs dans une chair à ressusciter. La vérité tombait fréquemment dans le domaine du simple récit. C’était ainsi « l’histoire de… », formule autrefois magique qui servait désormais à ne pas se sentir coupable des occasions ratées, des événements sans cesse repoussés, des vies manquées.

La voix neutre de la femme de fer expliquait qu’Oniria avait été rayée de la carte et allait être rachetée par Edistyä en vue de la construction d’un gigantesque musée, entre autres choses.
Isaac garda le visage le plus neutre qu’il pût : outre le fait que cette nouvelle lui semblait aberrante au vu de ce qu’il savait, il ne put s’empêcher de penser d’abord à Daniel, qui avait rejoint la communauté quelques deux ans plus tôt.
– Autre chose ? demanda la jeune femme.
Il la regarda un instant. Ce type de robot fréquentait les bars à longueur de temps, certains étaient même financés par l’Etat, mais ce n’était pas le cas de celui-ci. Toute la journée, ils proposaient aux esseulés de la vie de leur raconter quelques blagues, les derniers potins du quartier et, parfois, exposaient les dernières opinions politiques -comme s’il en avait existé toute une variété- sur le dernier scandale en date. Mais ce que la population ignorait, c’est qu’elle alimentait à son tour ces données, et qu’Edistyä s’informait par le biais des citoyens plus encore qu’elle ne les informait elle-même.
– Suivant. Officiel.
– Projet « Clef des Rêves », santé publique.
Une fois de plus, Isaac retint la moindre émotion.
– Demande citoyens collecte songes.
Il hésita une seconde, craignant de se trahir.
– Syntaxe complète, demanda-t-il finalement.
La grammaire seule fit la voix du robot plus mélodieuse, en dépit de ce qu’elle lui annonça :
– Pour endiguer la menace terroriste, les citoyens édistyens sont priés de se rendre au centre de collecte le plus proche de chez eux.
Isaac n’eut pas besoin d’en savoir plus ; c’était suffisamment clair comme ça.

Combien de temps cette violence pourrait-elle lentement s’exacerber avant de s’effondrer sur elle-même ? Combien faudrait-il de jeunes sacrifiés pour qu’elle cesse ? Isaac avait déjà entendu beaucoup de ces récits, de personnes qui, accusées de ne pas rêver, ou de rêver différemment, s’étaient fait tabasser au fond des ruelles. D’autres qui ne comprenaient pas leur propre violence, et qui d’ailleurs n’avaient jamais pensé faire partie des ennemis, jusqu’à ce que l’Etat leur prouve le contraire. Combien faudrait-il d’Incubes, ou pire, de Refouleurs ? Le professeur en conçut un frisson d’apocalypse.
Il se leva et quitta le bar, où la population affluait désormais. L’androïde s’éloigna et alpagua un autre client, sans transition.

 

La nuit était étonnamment chaude ce soir-là. L’air peinait à circuler entre les murs et Isaac laissa vite tomber sa capuche. A chaque seconde, il se sentait avant toute chose précipité dans un espace-temps dont il ne voulait plus, et s’il ne vivait en réalité qu’à deux cents kilomètres de là, il comprenait qu’il ne serait plus jamais à sa place ici. Fracturé de l’intérieur, Isaac recelait des dizaines de patries éloignées l’une de l’autre comme des continents, chacune ayant ses propres traditions, ses propres croyances, sa propre violence. Il voulut en croire la sienne exemptée, passa une main moite sur un visage déjà humide : il ne lui restait plus qu’à rentrer, il n’apprendrait rien de plus ici. Ses pas le reconduisirent vers le vieux bâtiment où il avait caché sa moto.
Ce fut au croisement de la rue suivante que quelqu’un appela son nom – son prénom et son nom, et que, sentant quelqu’un courir derrière lui, il eut à peinte le temps de pivoter sur un autre chemin pour fuir.

 

A peine eut-il pris le virage que le changement d’atmosphère le frappa de plein fouet. Les ruelles étroites qui permettaient aux grandes artères de se rejoindre étaient étrangement silencieuses, trop peu spacieuses pour les écrans. Quelques humains s’agglutinaient là, en groupes, pour profiter de la soirée ou dormir dehors. Isaac suait dans sa veste et la voix qui l’appelait zigzaguait entre les murs comme une sirène. Une voix d’homme, portée par un bruit de bottes trop lourdes, qui avaient certainement déjà fait leur baptême des côtes cassées.
Lorsque la voix le somma de s’arrêter, Isaac fut certain qu’il devait courir encore plus vite, trébucha contre une poubelle et se rattrapa de justesse en éraflant sa main sur le mur, pour mieux reprendre sa course. La douleur cingla jusqu’à son épaule dans son corps qu’il sentit vieux soudain, comme une carcasse délaissée.
Quelques personnes tournèrent leurs regards vers lui, et il comprit qu’il s’enfonçait dans un étrange quartier sans musique, sans presque de lumières, là où les gens, trop pauvres pour garder un appartement toute l’année, passaient six mois dehors pour partager leur surface habitable avec une autre famille. Au fur et à mesure qu’il parcourait les ruelles, il voyait la pauvreté s’installer devant lui, apparaître et disparaître à la faveur des lampadaires grésillant, perdant ses couleurs au profit de murs délavés sur lesquels des messages de détresse haineuse s’effaçaient, comme s’ils essayaient eux-mêmes de s’échapper. Et plus les rues avalaient Isaac, plus la voix se faisait menaçante, plus il lui semblait que les pas le talonnaient et que ses poumons brûlaient. Plus il s’enfonçait parmi les yeux qui brillaient à peine dans l’obscurité, plus il sentait qu’il n’appartenait pas à ceux-là non plus, qu’il n’en avait jamais vraiment fait partie.
Il aurait tout donné pour tenir quelques secondes dans sa main le feu dont Héliä rêvait la nuit.

Certains habitants s’étaient penchés aux fenêtres et observaient silencieusement la course d’Isaac : était-ce l’un d’eux qui l’avait dénoncé ? Était-ce cet androïde qu’il avait pourtant cru inoffensif ? Il ne tiendrait plus longtemps, et il s’éloignait à chaque pas un peu plus de l’endroit où il avait garé sa moto. Il ferma les yeux un instant à peine, et ceux-ci ne voulurent plus se rouvrir. Ses jambes tiraient. Il s’arrêta et posa ses mains sur ses genoux, le souffle coupé.
Il ne crut qu’une seconde avoir semé son assaillant, lorsque quelqu’un cria « Il arrive ! ». Soudain, quelqu’un le saisit au col et le tira en arrière.

Isaac voulut se débattre, mais une main se plaqua sur sa bouche, un bras retenait ses épaules : un bras fort, habitué à la chasse. La voix qui parvint à son oreille, pourtant, lui sembla extrêmement rassurante et douce :
« Chut. Tiens-toi tranquille.
Il lutta encore quelques secondes : autour de lui, du lierre sauvage grimpait sur un muret. Sous ses pieds qui glissaient encore un peu en réclamant la fuite, un vieux carrelage fissuré ne le laissa pas prendre appui. Il parvint à poser une main sur l’épaule de son assaillant et ne comprit pas comment il en vint à cesser tout à fait de bouger. Le silence revint brutalement à ses oreilles comme s’il avait soudain arrêté de hurler, alors qu’il n’avait en réalité pu émettre un seul son.
La cavalcade reprit sans lui dans la ruelle. La personne qui le tenait cherchait à le coucher au sol un peu plus, à l’abri du muret. Isaac finit par comprendre qu’on était en train de le protéger, et il retint son souffle, de peur à présent de trahir celui qui lui venait en aide.

 

Lorsque la rue retrouva le silence total, la main libéra sa bouche. Il crut qu’il allait avoir mal, aux épaules peut-être, mais il n’en fut rien. Il se redressa, se retourna, et tomba nez-à-nez avec une femme, un peu plus âgée que lui.
– Tu attendais quoi ? demanda celle-ci, qui trouvait qu’Isaac avait l’air surpris.
– Je…euh, balbutia Isaac, embarrassé. Je n’attendais personne, en fait.
– Viens avec moi, lui indiqua la femme qui s’avançait, courbée, pour ne pas s’exposer aux regards indiscrets. Le professeur mima sa conduite et s’exécuta.
Ils avancèrent vers un bâtiment délabré, dont la façade n’avait pas été ravalée depuis des années. Une vieille fontaine remplie de vase reposait devant, cerclé par un petit jardin de ronces. Son guide posa l’index sur le détecteur à l’entrée, patienta quelques secondes, sortit de sa poche un pass qu’elle donna également à vérifier ; et les portes automatiques leur cédèrent le passage. Isaac ne put s’empêcher de remarquer la présence de caméras.
– Ne t’inquiète pas, le devança la femme, elles ne sont pas connectées. C’est moi qui m’en occupe. Je suis Ann, je suis de garde.
– Merci, Ann, balbutia Isaac… Moi, c’est…
– Ne me dis rien, le coupa-t-elle. Si on m’y force, je veux pas pouvoir te dénoncer. Je t’aurais moi-même menti sur mon nom si tu ne l’avais pas déjà lu sur ma blouse. Mais moi je n’ai rien à cacher d’important, de toute façon.
Isaac sourit de la manière la plus assurée qu’il put, laissant croire qu’il avait en effet repéré ce détail. Ann avança dans le couloir principal du bâtiment : on aurait dit une clinique désaffectée. Ils passèrent devant un comptoir d’accueil – Isaac sentait à présent cet air à la fois extrêmement oxygéné et irrespirable, typique des hôpitaux. Il laissa ses pieds glisser sur le sol carrelé. L’infirmière le conduisit vers une petite pièce où elle lui fit signe de s’asseoir, puis disparut. Le siège où s’assit Isaac manqua lâcher sous lui. Un néon grésillait péniblement au-dessus de sa tête.
La pièce était la salle de garde, un minuscule réduit de six ou sept mètres carrés, envahi par les écrans de surveillance. Il repéra qu’en effet, toutes les caméras avaient été éteintes, qu’elles donnassent sur la rue ou sur les chambres, à l’exception de quelques-unes. Isaac s’approcha de l’image pour tenter de déterminer dans quel type de clinique il se trouvait. Ce ne fut que lorsqu’il remarqua cet homme, qui ouvrait la porte de son placard pour s’y tenir recroquevillé dans l’obscurité, qu’il eut ses premiers doutes.
– T’es chez les fous, lui dit Ann qui revenait en lui tendant en même temps que ses explications un verre d’eau tiède qu’Isaac engloutit d’un trait.
Il la remercia d’un regard. Elle lui parut moins trapue que quelques secondes plus tôt, alors qu’elle lui avait sauvé la mise.
– Chez les fous ? questionna-t-il lorsqu’il eut fini de boire.
Ann saisit son verre vide et le posa sur un petit meuble. Isaac fut subitement frappé par le manque d’espace destiné à poser des objets. Alors qu’il avait rétabli chez lui l’usage du papier, qui partout s’agglutinait, il se rendait compte que les ordinateurs ne nécessitaient pas tant de surface. Plus que cela, ils ne vous en laissaient pas.
– L’asile du quartier, expliqua l’infirmière. T’es pas d’ici.
– Non, en effet, admit Isaac, coupable d’être lu si facilement, et sans savoir ce qu’elle entendait véritablement par « ici ».
– Lui, dit Ann en montrant du doigt l’homme toujours recroquevillé dans son placard, c’est Théan. C’est l’un de nos plus dangereux patients. Soi-disant.
Isaac posa ses yeux sur le dénommé Théan. A le voir ainsi tenter de se faire tout petit comme s’il espérait disparaître, il avait du mal à comprendre ce que cet homme pouvait avoir de dangereux.
– C’est pour ça que son écran est allumé ?
Ann eut un sourire à la fois coupable et satisfait.
– Oui, le sien et quelques autres.
– Pourquoi pas tous ?
– Je connais mes patients. Je n’ai besoin de garde un œil que sur quelques-uns. La plupart ne s’échapperait pas, même si on leur ouvrait toutes les portes et qu’on les payait pour ça. Je ne sais pas à quoi sont branchés ces écrans. Qu’est-ce qu’il te voulait, le type en combinaison ?
– Quel type en combinaison ? lança Isaac lorsqu’il parvint à détacher son regard de la vue obsédante de Théan, persuadé comme lui qu’il pourrait peut-être, après tout, disparaître au fond de l’armoire.
– Le type qui te poursuivait. Il portait une combinaison. Noire.
– Je ne sais pas. Je n’ai même pas eu le temps de le voir. Peut-être que vous êtes en train d’aider un tueur en série, qui sait.
La tentative d’humour d’Isaac tomba à l’eau :
– Je sais reconnaître un tueur en série, dit Ann sans même sourire, et tu n’en as ni le regard, ni le cou, ni les mains. Je t’ai attrapé suffisamment difficilement pour le savoir. Tu me croiras peut-être pas, mais il y a dans les épaules des tueurs en série une impassibilité totale, inattendue. Comme une prédisposition physique à la reddition. Je sais aussi que dans ce quartier, quelqu’un qui est poursuivi par une combinaison noire ne peut avoir que de bonnes choses à se reprocher.

Isaac reporta ses yeux sur l’écran, tentant de comprendre ce qu’on lui disait. Théan n’était plus dans l’armoire ; il tentait à présent de se glisser sous son lit, comme un enfant essaierait d’échapper à un intrus entré dans sa maison durant l’absence des parents.
Ann sembla vouloir se justifier, ou s’excuser de ne pas avoir su rire :
– Ils observent tout ce qu’il se passe ici. Ils leur ont déjà pris la raison, je ne peux pas les laisser en plus voler leur intimité.
– Qui ça, « ils » ?
– Tous ceux-là, les types en combinaison, les flics, Edistyä.
Isaac crut un instant qu’il allait obtenir des informations de première main sur une conspiration ultra-secrète. Mais lorsqu’il se tourna à nouveau vers Ann et croisa ses yeux humides, il comprit : ce qu’elle voulait dire par là, ce n’était pas qu’on les espionnât -quelles informations pourraient-ils bien trouver dans ce lieu oublié ? Non, ce qui rongeait Ann, c’était qu’on pouvait les espionner, et c’était déjà suffisant.
– Certains ajouteraient à votre liste ceux qui portent des blouses blanches, ironisa Isaac.
– Ils auraient certainement raison, concéda Ann en soupirant. Il y en a tellement, des traîtres, dans nos rangs. Ils sont tellement plus fous que nous…
Isaac remarqua que l’infirmière avait dit « nous », qu’elle s’incluait plus volontiers dans le groupe de ceux-là qu’on jugeait plus qu’on ne les regardait, plutôt que dans la catégorie des médecins rangés qui ne faisaient que leur travail.
L’infirmière continua comme si elle avait entendu les pensées d’Isaac.
– La folie qui vit ici, c’est une forme de liberté, tu sais.
– Faites-moi visiter, osa Isaac.

 

Le personnel se faisait de plus en plus rare. Dans ce genre d’institutions, on ne pouvait pas remplacer les employés par des robots, si perfectionnés soient-ils. Ces cerveaux en cage trouvaient toujours un moyen de les contourner. Non, il fallait encore de vrais humains pour ce métier, comme pour celui d’enseignant et celui de milicien : il fallait la chair pour façonner la chair. Mais ce « métier », plus personne ne postulait pour le faire : les études étaient trop longues, ceux qui avaient empilé les années d’examens estimaient ne pas avoir à gâcher leur temps à récurer des chiottes et des boites crâniennes.
Ann passait donc d’innombrables nuits, en compagnie souvent de Luca, son stagiaire, dans ce petit bâtiment abritant une trentaine de patients. Elle les connaissait tous : ils avaient chacun leurs habitudes, leurs manies. Par exemple, Hippolyte ne buvait que de l’eau ou du champagne -on en avait introduit dans sa chambre pour Noël, ça n’avait pas été une mince affaire- ; Christie n’acceptait de dormir que debout ; Angèle, elle, dormait couchée, mais le jour ; la nuit, elle était trop occupée à peindre, à écrire, à chanter dans le noir. Ann prenait soin d’eux comme d’une famille.
– Ils ne sont pas plus fous que tu étais coupable d’être poursuivi, lui dit-elle alors que leurs pas résonnaient dans les couloirs étroits.
Malgré le curieux pèlerinage dans lequel il s’engageait, Isaac peinait à se dépêtrer de l’impression d’être toujours surveillé et se retournait parfois sans raison, ce qui arracha à Ann un sourire.
– Personne ne viendra te chercher ici. Et puis, si ça arrive, je te défendrai, non ?
Ils passèrent devant des chambres. Certaines portes ne possédaient qu’une minuscule fenêtre.
– Ils sont de plus en plus nombreux à être enfermés, tu sais. Et je sais que je pourrais être à leur place. Les cinglés sont dehors. Pour survivre à ce monde, il faut être réellement fou. Pour accepter tout ce qu’on nous fait subir. Eux, ils n’y arrivent pas, et je les comprends. Quand le jour il m’arrive de sortir, pour vivre une de ces vies qu’ils appellent « correctes », je n’ai qu’une seule envie : revenir. C’est plus authentique, ici.
Ann disait « eux », à présent, consciente que le fait qu’elle puisse aller et venir entre la folie et le réel constituait un avantage ou une malédiction qu’elle se devait en tout cas d’assumer.
Isaac jetait de temps à autre des regards vers les portes closes. Alors, il pourrait se trouver derrière l’une d’elle, lui aussi. Combien de potentiels habitants d’Alias étaient ici enfermés ? Combien de Bastien, combien d’Héliä ? Combien qui n’avaient commis que le crime de ne pouvoir s’adapter à un système malade ?
– Bien sûr, ce ne sont pas des anges. Leur lucidité n’excuse pas ce qu’ils ont pu faire. Certains ont tué, d’autres tentent chaque nuit de se donner la mort. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce n’est pas de leur faute.
Meurtres mis à part, Isaac avait l’impression qu’on parlait de ses élèves. De ses anciens élèves. Ceux qu’ils pensaient parfois avoir lâchement abandonnés. Il regarda Ann de longues secondes, et elle lui parut belle, plus forte que lui, et pas seulement physiquement. Elle devait avoir une quarantaine d’années, ses longs cheveux bruns étaient attachés en arrière et au coin de ses yeux, de profondes rides laissaient deviner des nuits trop blanches et trop longues passées à contempler toute la détresse du monde à travers des écrans éteints ou des fenêtres minuscules.
– Il y en a quelques-uns qui vivaient dans le quartier. Dans la chambre 214, par exemple, j’ai admis un de mes anciens voisins, Jëns. Il a perdu la mémoire dans un accident, et ils ont voulu lui mettre une autre puce, en plus de celle de naissance, et de celle qu’ils lui avaient prescrite à la mort de sa rêveuse. Je lui ai conseillé de venir ici, à la place. Une seule puce, c’est déjà une puce de trop ; alors trois, vous imaginez…Qu’est-ce qu’il reste de nous, dans tout ça ? Je sais que c’est commun, maintenant, tout le monde en a, au moins une GPS, ou pour l’organisation… Mais je n’ai jamais aimé ça.
Ann poussa une double porte battante et continua de marcher jusqu’au fond du couloir. Elle s’arrêta devant une chambre dont le quatrième mur était entièrement transparent. Au fond, une armoire avait été laissée ouverte, et Isaac reconnut la chambre de Théan. Demandant sans un mot la permission à l’infirmière qui acquiesça, il se pencha jusqu’à se coucher par terre, et, à travers la paroi de verre, rencontra le visage du patient, toujours recroquevillé sous son lit, et qui ne parut pas surpris de rencontrer subitement cette paire d’yeux inconnus.
Isaac fut d’abord saisi par ce bruit de fond inidentifiable : sur la vidéo muette, il n’avait pas perçu les murmures du garçon, qui ruminait quelque prière insoluble, évoquant des rêves qu’il ne voulait pas avoir, parce qu’on les lui volerait.
– Vous n’activez pas le son, sur les écrans ? demanda Isaac.
Ann ne répondit pas, et il comprit seul que c’était là une manière de préserver une fois encore l’intimité des patients, quand leur violence autodestructrice ne lui permettait pas d’éteindre toute surveillance. Tout ce qu’on entendait ici, c’était un profond silence rythmé de temps à autre par ces murmures et par les chants fébriles d’une autre patiente. Ann n’avait pas besoin, elle n’avait pas le droit de savoir à qui Théan parlait, ni la teneur de « leur » conversation.
Le patient était beaucoup plus jeune que ce qu’Isaac avait pensé. Vingt ans, peut-être moins. Les quelques lumières du dehors éclairaient difficilement son visage, mais il sembla au professeur reconnaître une certaine tension dans les épaules, dans la tétanie presque imperceptible du corps, qui lui rappela Wilhelm. Qui lui rappela fortement Wilhelm.
– Êtes-vous certaine qu’il s’appelle Théan ? demanda Guillaux.
– C’est une étrange question.
– J’ai l’impression de le connaître, murmura Isaac sans quitter du regard la forme allongée sous le lit.
– A dire vrai, je n’en sais rien, c’est ainsi que je l’ai nommé, mais je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler. Cela fait quatre ans que je travaille ici, et je n’ai jamais pu voir réellement son visage. Il se douche seul, il refuse de sortir. Quand je me suis engagée ici, on m’a dit qu’il ne fallait pas l’approcher. Et malgré cela, je ne sais pas pourquoi, c’est un de mes patients préférés. Je passe souvent mes nuits là, à le regarder. Il n’a pas l’air gêné par ta présence. Je crois qu’il t’aime bien.
Une fois de plus, le visage collé contre le carrelage froid, Isaac eut l’impression qu’Ann parlait de ses élèves. Peut-être était-ce Wilhelm, après tout – non, c’était impossible ! Mais Isaac eut soudain peur et préféra ne pas le savoir. Tant de vies, désormais, étaient identiques.
– Ne pas rêver, pas rêver, disait Théan, fermant les yeux pour crier un peu. Il ne faut pas que tu sois là-bas, il ne faut pas que tu dormes. Ils sauront. Ils sauront.
– Les autres patients, ils vous parlent ? demanda Isaac.
– Oh, très souvent, dit Ann dont l’émotion était palpable. Je sais que dehors, c’est devenu impoli de parler aux gens, c’est vu comme une agression. Nous-mêmes, on le subit comme une agression : on s’enfuit dès que ça arrive. Pourquoi se met-on à courir quand quelqu’un hurle notre nom dans la rue ? Cela vous paraît être une réaction normale ?
Isaac voulut souligner la singularité de sa propre situation et des circonstances dans lesquelles il s’était retrouvé là à contempler un fou dans les yeux ; mais il s’abstint, se contenta de se redresser sur ses genoux.
– Alors oui, on discute, on est plus libres de parler que ne le sont les gens qui vont et viennent, conclut l’infirmière, hésitant à nouveau dans le choix de ses pronoms.
Isaac se releva, s’époussetant.
– Pourquoi est-il ici ? demanda-t-il, en désignant du menton la chambre de Théan.
– Ah, sourit Ann. C’est une histoire étrange que mon collègue de jour adore raconter. Il parait qu’il est arrivé là de son plein gré, on ne sait comment. Du jour au lendemain, il était apparu dans une cellule. On dit qu’il a tué ses parents.
La nouvelle sembla tomber dans la gorge d’Isaac comme un aveu impossible à faire. Il jeta un dernier regard vers le lit impeccable, pas même défait, comme s’il n’avait jamais servi, et eut peine à croire que ce jeune homme puisse être à la fois le monstre et l’enfant terrorisé.
– Je n’ai jamais pu savoir ce qui était vrai, mais je lui ai donné un prénom, au moins. L’« asile », à l’origine, désigne « le refuge », vous savez. On disait ça, « l’asile » avant de dire « Institut », ou pire : « centre Inapte ».
Isaac sentit les larmes lui monter aux yeux et il secoua la tête pour les cacher.
– Oh, ça ne sert à rien de te cacher, lui dit Ann. Je pleure toutes les nuits lorsque je les regarde.
Décidé à ne pas se laisser prendre par les sentiments, Isaac se mua tant bien que mal en enquêteur froid et distant :
– Est-ce que vous avez des patients qui souffrent de troubles du sommeil ?
– Oui, bien sûr. Théan lui-même souffre de sévères insomnies.
– D’autres troubles ?
– Non, simplement des humains qui n’osent plus fermer les yeux de peur de se réveiller de l’autre côté de la porte. »
Isaac ne savait pas réellement ce qu’il cherchait. Mais ces questions lui permirent de ravaler ses larmes.

 

Guillaux se faufila dans la nuit sous un costume qu’Ann lui avait donné, des vêtements de clown ridicule, un pantalon un peu bouffant, d’un vert délavé, un épais pull bleu gris dont les mailles s’échappaient. Au mieux, il passerait pour un SDF et personne ne porterait les yeux sur lui, comme la coutume le voulait – pour peu qu’il fasse gaffe aux quartiers par lesquels il passait.
Il retrouva sa moto, qui n’avait pas bougé du parking désaffecté, l’enfourcha sans tarder et fila dans la nuit. Son pull était détrempé de sueur, tant il avait peur que soudain, des phares meurtriers ne jaillissent de l’extrémité d’une rue et ne mettent fin à tout ce qu’il avait entrepris, ne l’empêchent de dire à Héliä tout ce qu’il n’avait pas encore pu lui dire, tout cela à cause d’une stupide promenade durant laquelle il n’avait rien appris, vraiment, et qui ne l’avait laissé qu’un peu plus dégoûté du monde et désireux de rentrer dans son paradis, périssable mais juste.
MaisLa deuxième partie de sa soirée ne l’avait pas non plus laissé indifférent. Le regard à peine visible de Théan. La fine pellicule de lumière qui brillait sur ses cornées et laissait deviner deux gouffres béants ouverts sur la nuit. La nuit qui tapissait le fond de son crâne fatigué.
Mais où étaient-elles, ces voitures, bon sang ? Pourquoi Isaac avait-il l’impression qu’il n’y avait personne d’autre que lui, la nuit, pour rouler sur l’une des innombrables routes du monde ? Des échecs, la vie en était pavée, bornée de grands incendies d’espérance et couverte de pluies acides ; d’évitements, elle était noyée plus encore. Il n’était pas exempt lui-même de ces suicides massifs d’espoirs exsangues. A quoi bon tout cela, s’il allait une fois encore droit dans le mur ?
Ses pensées allaient trop vite pour lui.
D’abord, il commença par accélérer pour les rattraper, puis il comprit qu’il fuyait d’éventuels poursuivants invisibles. Et alors que le bitume défilait de plus en plus vite sous ses roues, il se rendit compte que non, il ne fuyait pas ses ennemis. Ce qu’il fuyait, c’était le souvenir de la course poursuite, le souvenir de la peur qu’il avait ressentie lorsqu’on avait appelé son nom dans la rue, et le souvenir de la honte d’avoir eu peur. Il accéléra à nouveau – sa sueur figée lui donnait froid à présent, et il fuyait désormais ce qui l’avait trahi, il ne savait quoi. Sa moto avalait maintenant les kilomètres, son genou manquait de frôler le béton lorsqu’il prenait les virages. Il fuyait sa propre fuite, il fuyait le regard de Théan et celui de Wilhelm mêlés, il fuyait ce qu’il n’avait osé affronter, les larmes qu’il n’avait pas osé verser un peu plus tôt et qui maintenant jaillissaient de ses yeux sans lui demander son avis, floutant sa vue, transformant les lampadaires automatiques en feux follets affolés, donnant à la route l’aspect d’un cauchemar instable et terrifiant.

Isaac avait toujours su que la menace était là, qu’ils étaient observés, mais le danger était toujours resté hypothétique, jamais il n’avait résonné entre les pavés d’une ruelle sombre, jamais il ne l’avait fait fuir au point de s’incruster dans ses bronches. Jamais il ne s’était incarné derrière une frontière de verre entre l’inconscience et la déraison.
L’était-il, inconscient ? Ce fut la dernière question qu’il se posa lorsque, s’engageant sur un semblant de ligne droite, il accéléra une fois encore, et ferma les yeux.

La route s’abîmait lentement sous lui, il décolla de son siège à plusieurs reprises, mais ne laissa pas la lumière pénétrer sous ses paupières trempées. C’était Bastien qui avait raison : que pouvait l’Humain contre le béton, que pouvaient les êtres contre la gravité et les espaces infinis ? Y avait-il une issue, valait-il mieux tout arrêter ? Le guidon de la moto vibrait à tel point que ses coudes puis ses épaules lui firent mal. Que voyaient Wilhelm, Daniel, Lysandre, Théan, Héliä, lorsque les rideaux de leurs paupières déchiraient l’écran de leurs rêves pour se s‘ouvrir sur l’obscurité ?
Isaac ouvrit les yeux à son tour, respira à nouveau : sa vue était à nouveau nette, et il commença à freiner.

 

L’accident n’avait pas eu lieu. L’accident ne devait pas avoir lieu. Sa roue avant n’avala qu’un peu plus lentement le serpent jaune qui découpait la route. Plus rien ne serait jamais aussi rapide que cela, jusqu’à la course finale.
Il n’était pas seul et ne devait pas mourir.
Une chose était certaine : son prochain aller-retour hors d’Alias serait le dernier. Edistyä n’était plus qu’un gigantesque cimetière. Il ne restait plus rien à sauver là-bas.

 

 

Isaac avait fini par s’arrêter, avait branché sa moto à un générateur situé derrière la maison. Il était resté encore quelques instants dehors, dans l’obscurité, à observer le ciel informe en buvant du pavot. En rentrant, il trouva Héliä assise sur le canapé, seule, perdue dans un tee-shirt trop grand, réveillée – malgré l’heure tardive. La lumière du plafonnier la surprit et elle se cacha les yeux. Isaac éteignit et alluma à la place une petite lampe posée sur le comptoir de la cuisine.
« Tout va bien ? demanda-t-il. Comment va Jonàs ?
– Il va bien, répondit Héliä. Il dort.
– Et toi, pourquoi tu ne dors pas ?
Elle ôta lentement sa main de son visage, lui révélant des yeux rougis qui l’inquiétèrent.
– Qu’est-ce que c’est que ces vêtements ? demanda-t-elle.
– Une longue histoire. Ne change pas de sujet, soupira Isaac.
– Je ne sais pas, je n’arrivais pas à dormir, ou plus, répondit-elle, s’étonnant du degré zéro de la question.
– Ce n’est pas bon pour toi, tu sais, de ne pas dormir.
– Oui, je le sais, mais apparemment, dit-elle en ramenant ses jambes sur le canapé, les entourant de ses bras, je ne suis pas la seule. Ne me force pas à te refaire la leçon sur les pauses du sommeil et les rêves lucides.
Le professeur sourit timidement. Il lui semblait redécouvrir à chaque fois cette voix qu’Héliä avait la nuit, un peu enrouée, farouche, comme inhabituée à communiquer et comme plus dure, plus rauque, pourtant blessée de plus de ces mensonges qu’on avale comme des pilules. Peu importait comment il se sentait : en la présence d’Héliä, tout redevenait toujours neuf.
– Qu’est-ce qui te taraude ? demanda-t-il en s’asseyant.
Elle avait reculé juste un peu pour lui laisser de la place, mais rapidement son corps s’était renfoncé dans le canapé et elle glissait sur le tissu.
A travers la fenêtre, derrière eux, l’aube de Petil, la saison la plus chaude, se levait en éclairant d’une lumière solide et franche les murs hétéroclites, des murs simples abritant des vies simples. Ici, chez les Autres, on avait simplement voulu fuir ce qui n’était plus acceptable. On avait commencé par renoncer à tuer nos congénères ou à les torturer pour leurs différences. On s’était dit que tout le monde vivait sur le même sol et que si quelqu’un de ceux qu’on appelait « différents » parce que leurs rêves l’exigeaient venait à demander de l’aide, il fallait la lui donner comme à n’importe qui. On refusait de croire que ceux qui étaient d’accord pouvaient quand même se haïr, que l’on puisse s’ignorer pour toujours et ne plus jamais savoir ce que c’était de ne pas savoir.
Puis les Autres avaient compris qu’ils n’étaient que de passage, et avaient refusé de manger les derniers rares animaux présents sur leur territoire. Ils avaient recréé autant que possible, sur des sols plus jamais vraiment fertiles, une nature qui les nourrirait. Persécutés, laissés pour compte par d’autres qui les jugeaient trop rêveurs, ils s’étaient exilés et regroupés sur quelques kilomètres carrés de terre restés à l’abandon.
 

Le soleil se levait à présent sur les jardins minuscules, les maisons où cohabitaient des familles hétéroclites qui s’étaient croisées, durant une nuit ou cinq cents, sur les trottoirs de la vie. On avait voulu se voir pour se parler. On avait voulu se sourire pour se dire merci. On avait voulu se toucher pour se dire qu’on s’aimait, et se rencontrer par hasard. Et c’était si merveilleux, se dit Isaac en se rappelant du dernier Feu auquel il avait assisté, c’était si merveilleux de voir tant de gens si différents, de tous âges, tous horizons, partager ce qu’ils avaient appris sur la route.
Leur Phare trouvait pleinement sa place ici, dans la tolérance, le respect de l’autre et du verbe. Parce qu’après tout, on en revenait toujours à lui, le Verbe. Non, pas le Rêve : les monstres rêvent aussi. C’était bien le Verbe qui les avait éloignés davantage encore de la bête. En professeur de « littérature » – comme il ne pouvait cesser de se nommer – Isaac était convaincu de cela : si l’on comprenait vraiment, profondément et presque intuitivement les mots, on devenait étanche à la barbarie. Si on perdait le Verbe, on redescendait un à un les échelons de l’évolution pour retomber dans notre propre inachèvement. Combien d’Asak l’Humain pouvait-il ainsi supporter avant de se sentir mourir ?
La lumière du soleil devenait plus franche maintenant, et Isaac se rendit compte qu’il avait tardé en ville beaucoup plus longtemps qu’il ne l’avait pensé, ou qu’il avait fait des détours en conduisant. Peut-être s’était-il finalement lui aussi perdu sur le chemin des enfers quotidiens ; peut-être était-il allé s’égarer sur une route où l’accident, finalement, avait été un plan convenable.

– Tu es allé vérifier ? demanda Héliä.
– Oui. La maison est vide. Plus personne n’y vit.
Héliä soupira longuement, frotta négligemment ses yeux secs.
– Elle doit habiter Leiko, maintenant. Peu importe.
Isaac extirpa sa bouteille de pavot de sa poche et en but une gorgée de plus. Il la tendit à Héliä, qui refusa d’un geste. Son regard se posa sur son propre accoutrement : il aurait voulu en rire.
– Crois-tu qu’il existe de vraies solutions ? demanda alors la jeune femme, en portant à son tour son regard à travers la fenêtre.
Coupant court à ses divagations, elle entama une discussion :
– Je veux dire, le Phare, c’est un rêve devenant vrai, mais sur le long terme, cela ne sauvera que quelques centaines d’enfants, tout au plus. N’y a-t-il pas autre chose que nous puissions faire ? demanda-t-elle d’un ton un peu suppliant.
– Rappelle-moi quel est ton quotient onirique, déjà ? demanda Isaac en souriant, saisi soudain par cette expression, assez tourmentée pour être adulte, qui s’emparait du visage de celle qu’il avait encore peur, parfois, de briser dans ses bras.
– 412. Et le tien ? osa Héliä.
Elle lui avait posé la question des dizaines de fois, et il n’avait jamais voulu répondre.

Le professeur ferma les yeux, puis il se rassit au fond du canapé en passant une main dans sa nuque. C’était son geste à lui quand il était tracassé, elle le savait. Avait-elle elle aussi développé de ces habitudes qui trahissaient ce qu’elle cherchait parfois si fort à cacher ?
– J’espère qu’il y a des solutions, Héliä. Je l’espère sincèrement.
Isaac revit la route se dérouler sous ses yeux. Que se serait-il passé, alors, s’il était mort cette nuit-là ?
– Il y en a forcément, lâcha-t-elle. J’espère que c’est celles que nous avons trouvées.

Héliä posa sa tête sur le dossier du canapé et regarda Isaac. Jamais l’inquiétude ne l’avait tant fait vieillir. C’était un sentiment qu’elle avait toujours connu sur son visage, à part peut-être ces quelques rares fois où, quand la fin de l’heure avait sonné et que la quasi-totalité des élèves étaient partis, il se permettait de laisser retomber l’expression d’effroi permanent qui envahissait son visage, pour enfin sourire franchement. A quel âge, exactement, revêtait-on ce masque grossier, imprécis, supposé nous anesthésier de nos désirs ? Héliä ne le sentait-elle pas prendre lentement possession de son visage à elle, mordant parfois son sourire, ravalant ses sanglots ?
En six ans déjà qu’elle connaissait Isaac, quelques sillons s’étaient d’abord dessinés au coin de ses yeux ; ces derniers mois, il s’en était creusé autour de sa bouche. Depuis qu’ils étaient arrivés ici, il s’était ouvert au monde, et cela la tétanisait parfois. Découvrir qu’il était un être humain, avec ses aspirations mais aussi ses traumatismes, avec ses théories mais aussi ses envies et besoins, la fascinait et la dérangeait. Comme sa manie de compter les couteaux avant d’aller se coucher, en ouvrant parfois à peine le tiroir, faisant mine de croire qu’elle ne le voyait pas.
Elle était partie avec son professeur, mais dans cette petite maison, elle vivait avec un homme solitaire, ses doutes et ses faiblesses. Elle se demandait quels espoirs il avait portés sur ses épaules lorsqu’il avait son âge, et quelle part elle avait dans l’accomplissement purement égoïste de cet homme. Qui poignardait-il dans la nuit ? Seraient-ils tous deux à la hauteur ? Héliä rabattit ses cheveux sur son épaule.
Même s’il était difficile d’en trouver la réponse, ces questionnements faisaient néanmoins qu’Héliä se sentait comme de plus d’utilité : elle se réjouissait de pouvoir parfois remonter le moral d’Isaac, le rassurer ou lui servir un thé, qu’elle faisait meilleur que lui. Elle était heureuse de pouvoir parfois compléter son travail, qu’il puisse tout autant compléter le sien. Cette simple pensée les tenait elle et lui debout sur le même chemin, face à toutes les tempêtes.
Mais il arrivait aussi qu’elle le sente faible, et s’affaiblisse à son tour.

– Tu sais, reprit Isaac, dont les mains jouaient maintenant avec une flasque qui sonnait creux, c’est très étrange, car je me souviens précisément de ce moment comme s’il avait eu lieu hier et, pourtant, il s’éloigne dans mon esprit.
Elle se demanda de quel moment il parlait mais ne posa pas la question, sachant que Guillaux finissait toujours par développer et reformuler son propos.
– Il est tellement plein du moindre détail, du bruit de ton étui à lunettes qui se referme, de ta façon de tenir ton stylo ou de pianoter sur ta tablette avec la même aisance ; ce souvenir est tellement vivant que je me demande s’il prend bien ancrage dans la réalité, si je n’ai pas inventé de toutes pièces ce trompe-l’œil trop précis pour être réel. Si je ne t’ai pas inventée.
– Quel prétentieux tu fais, dit Héliä. Tu aurais bien du mal à faire un trompe-l’œil, tu ne sais dessiner que des plans.
Ils rirent un instant.
– Non, vraiment, Héliä… Ce n’est pas drôle… Tu sais…Il arrive un moment dans la vie d’adulte où l’on se regarde agir seulement. Cela fait moins peur. Qui sait ? Je t’ai peut-être rêvée, après tout, lâcha Isaac d’une traite, et lâchant du même coup maladroitement sur leurs sourires une tonne de sérieux.
Héliä ne comprit que trop bien ce qu’il voulait dire. Mais « Je ne pourrais pas savoir, tu n’en parles jamais, de tes rêves » fut ce qu’elle choisit de répondre.
Le professeur prit une grande inspiration. Il dirait bientôt quelque chose de difficile à dire pour lui, elle le devinait à la tension de ses épaules.
– Il y en a un qui revient toujours…
Il buta un moment sur des mots pourtant simples.
– Le décor est toujours variable, incertain. Mais tout y est assez calme pour qu’on puisse tout y recommencer, depuis le début.
Héliä le regarda, puis elle couvrit sa bouche de sa main, et bailla. Il craint de l’avoir lassée par le récit d’un rêve somme toute banal.
– On raconte qu’Oniria a été rayée de la carte, dit-il pour changer de sujet. Il y a quelqu’un à qui je tiens là-bas. A qui je tiens comme à toi, si on peut dire ça. Je vais devoir partir quelque temps.
– J’ai l’habitude.
– Un peu plus longtemps que ça.
– Je prendrai soin de moi.
– Je le sais. Je ne partirais pas sinon.
– Ne rate pas l’inauguration.
– Oh, ça… Pour rien au monde.
Héliä bailla à nouveau.
– Allez, dit Isaac en se frappant le genou de la paume de la main. Si tu restes éveillée trop longtemps, tu ne te rendormiras pas. Va te coucher. »
Et il se leva, invitant Héliä à le suivre.
Alors qu’elle se serrait contre son épaule, il l’entendit demander, à moitié endormie :
« Et toi, un jour, tu vas me dire ce qui te tracasse, vraiment ? » mais ni elle ni lui ne fut certain qu’elle avait parlé.


 

 

 

Le malheur est dans le choix. Nous n’avons pas les épaules pour savoir quoi faire de cette liberté qui nous est donnée. Nous voulons être tout et tout autre à la fois, incapables de savoir de manière certaine si nous sommes en train d’échouer ou de réussir. On fait du mieux qu’on peut, c’est ce qu’on dit ; on est heureux ainsi, croit-on. Mais à chaque seconde qu’on traine le cortège de nos choix passés, il menace toujours de se renverser, de foutre toutes les alternatives au tapis, les redistribuant pour, sous un autre angle, nous montrer nos absurdités.
La mort a ceci de rassurant qu’elle n’a jamais laissé le choix à personne.

***

 

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