La folie dans Les Fourches caudines

Bonjour tout le monde !

Aujourd’hui, je voulais aborder un thème central dans l’épisode 47 :  la folie.

 C’est un thème qui m’a toujours intéressée, comme il m’est déjà arrivé de le mentionner. Dans ma salle de classe, j’interdis le mot « fou », car sa définition n’est pas claire et est surtout très normative. De nombreux comportements ont été, au fil de l’Histoire, classés dans la catégorie de la folie, parfois parce qu’on manquait d’explications scientifiques, et d’autres fois parce qu’ils étaient simplement en dehors de la norme, à savoir ce qui est fait par le plus de personnes. Et disons que j’ai des comptes à régler avec la norme, qui est vraiment, pour moi, pardonnez mon langage, l’une des pires saloperies au monde. Sans elle, beaucoup de conflits se régleraient d’eux-mêmes…

Aujourd’hui, même si l’on semble avancer en termes de tolérance sur certains points, il me semble que les gens se jugent encore très vite entre eux : rien de tel qu’une cour de récré pour l’observer. Très tôt, les jeunes se qualifient de « bizarres » (mot également interdit) dès qu’ils font face à un comportement qui sort du lot. « Il/elle est fou/folle » disent-ils. Ce qui n’a de cesse de me faire entamer des diatribes enflammées. J’ai toujours admiré (ironie) cette capacité humaine à se dire que parce que quelque chose est à contre-courant de la norme, c’est une mauvaise chose, alors que beaucoup des meilleures inventions et des meilleures créations de ce monde sont allées, par définition, à contre-courant de ce qui existait déjà lorsqu’elles ont germé.

Je me suis donc tout naturellement posée la place de la folie dans le monde futur, et de nombreuses œuvres ont influencé les choix que j’ai fait. La première, c’est sans conteste possible, une fois encore, Alice au pays des merveilles, où la notion de folie et d’absurdité est un défi lancé à la logique. « Nous sommes tous fous ici » déclare le Chat de Cheshire à Alice. Je crois même pouvoir dire que c’est la première histoire qui ait vraiment déclenché chez moi une fascination de l’ « autre », de la différence et des espaces limites de conscience.

 

La folie comme exploration des limites et questionnement de l’autre

La folie est pour moi une remise en question de soi, dans l’interrogation que nous pose soudain l’autre dans la « déviance » de son comportement. Elle pose la question de nos limites, physiques, psychiques et intellectuelles. Je peux ici utiliser pas mal d’exemples tirés de Twin Peaks de David Lynch, notamment, à deux opposés, celui de la Log Lady et celui de Bob. La première est un peu la loufdingue du coin, qui se promène avec une bûche en bois qui soi disant lui parle. Ainsi, elle aura accès à des vérités que les autres ne voient pas. Son opposé, Bob, est une entité qui semble prendre possession des gens en les confrontant à leurs pires démons, sa plus belle prise restant Leland Palmer qui ira jusqu’à violer et tuer sa fille (wrapped in plastic, tmtc).

Leland Palmer.gif

Bien sûr, beaucoup d’œuvres fantastiques, depuis « Le Horla » jusqu’à La Quatrième dimension en passant par certains récits de Lovecraft, explorent la folie comme un état  atteint lorsque l’on prend conscience de notre insignifiance et de l’existence de quelque chose de plus grand que nous. A mon sens, on pourrait aussi, à un certain degré, rapprocher la folie des protagonistes d’En attendant Godot de celle-ci.

Ann, l’infirmière rencontrée par Isaac dans l’épisode 47, peut elle-même être considérée comme atteinte de cette folie, dans la mesure où elle n’hésite pas à passer tout son temps à observer celle des autres, dans la même fixité qu’eux, n’hésitant pas à conclure que le monde est malade, et non eux.

 

La folie comme espace de créativité

J’ai déjà confessé un goût certain pour les films ayant trait à la folie, et particulièrement à la folie dans son lien avec la créativité et la liberté, telle que l’envisageaient les Surréalistes, comme André Breton lorsqu’il écrit Nadja. Ainsi, la folie m’apparait également comme un espace qui, libéré des contraintes quotidiennes, peut aussi être dédié à une créativité débridée. Il y a d’ailleurs un peu de folie dans la passion de créer, dans le fait qu’elle puisse complètement nous absorber jusqu’à nous perdre tout à fait. De la même époque que les Surréalistes, je pourrais citer Antonin Artaud, et la folie qu’il décrit dans L’Ombilic des Limbes, la mettant au profit de l’écriture de ses poèmes, avec une écriture fracturée comme l’est son esprit.

Cette folie, c’est celle d’Angèle, patiente mentionnée par Ann dans l’épisode 47, mais c’est aussi un peu celle de Bastien, capable de s’oublier totalement lorsqu’il crée.

 

La folie comme violence

J’ai moins abordé l’aspect sanglant de la folie, et, pour ainsi dire : shakespearien, car il va de soi que des œuvres comme Hamlet ou Le Roi Lear ont également eu une grande influence sur ma perception de la folie. En repoussant les limites, la folie peut aussi repousser notre morale et conduire à de fascinants bains de sang. On pourrait également utiliser l’exemple de mon personnage préféré de Game of Thrones, shakespearien par bien des aspects, à savoir la grande Arya Stark. Si attachante qu’elle puisse être, elle n’en est pas moins monomaniaque dans son désir de tuer tous les gens de sa liste avec un acharnement sans précédent.

Hé, j’ai réussi à ne pas citer American Psycho. Oups.

Je vais me rattraper en évoquant le classique La Bête humaine de Zola, qui a le mérite extraordinaire de tenter de disséquer la folie d’un point de vue presque scientifique, en se penchant notamment sur la question de l’hérédité.

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Dans Les Fourches, cet aspect est mentionné par Ann : certains de ses patients ont tué, elle le sait. Et dans le doute que ressent Isaac face à Théan, lorsqu’il pense reconnaitre Wilhelm, git aussi la possibilité que ce dernier ait tué ses parents pour se libérer d’eux, un peu à la manière des enfants dans Sauvagerie de Ballard. La violence de Lysandre/Kaël à l’égard de Layla, même si cette dernière est virtuelle, n’est pas exempte d’une forme de folie, presque induite chez lui par les machines. De son côté, profondément marqué par la folie de sa Constellation et en particulier de son grand-père, Josef interroge cette notion tout au long du premier tome : plus que de la folie des autres, il craint celle dans laquelle il pourrait tomber. Pourtant, il n’hésite pas à prendre des risques inconsidérés pour laisser Alistair courir dans la nuit.

 

La folie comme lucidité

J’aime aussi percevoir la folie en tant que « truc en plus » plutôt que « maladie » : en effet, pourquoi la norme, sous prétexte d’être la plus répandue, serait-elle la plus juste, la plus raisonnée ? Le personnage du bouffon du roi, toujours dans Le Roi Lear, jette justement un flou : appelé « fou », il est néanmoins celui qui met le Roi face à la réalité, avec ses discours qui, sous couvert d’absurdité, se révèlent fichtrement pertinents. Et sur ce point, s’il y a bien une œuvre qui a changé à jamais ma vision de percevoir le monde, c’est Caligula d’Albert Camus. Outre le fait que le protagoniste est considéré comme fou car il applique à la réalité la logique la plus implacable, il se mue en un intempestif philosophe, d’une terrible lucidité quant à l’absurdité de la condition humaine. « Les gens meurent et ils ne sont pas heureux »…

C’est sur ce type de folie qu’insiste le plus l’épisode 47 des Fourches, dans la mesure où les patients de l’asile n’ont pas été contraints d’y venir, mais s’y sont pour la plupart enfermés afin d’échapper à un monde qui, s’il est la norme, est certainement plus fou qu’eux, dans sa violence. La « folie » qui est la leur est une forme de lucidité, elle en est même la conséquence. A la manière dont Lol V Stein devient folle dans Le Ravissement de Lol V Stein après avoir vu un amour fou se tisser sous ses yeux, eux sont devenus « fous » de ne plus pouvoir supporter une violence pure et brutale, qui nie l’individu. J’aimais beaucoup l’idée que des gens puissent s’être réfugiés dans un asile, à l’abri du reste, que les espaces soient inversés et que surtout, la folie devienne la norme, comme cela semble être le cas dans beaucoup de dictatures.

Je dois avouer qu’il y a aussi là une expiation personnelle, une incapacité toute mienne à me sentir en adéquation avec le monde et l’époque qui m’entourent – et souvent, de fait, avec les gens qui la composent. A ce titre, Isaac, mon alter ego, n’est pas si loin des patients de l’asile – ne pouvant tout à fait perdre espoir, il a simplement préféré Alias à une cellule. Lysandre lui-même, avec ses propres aspirations, n’hésite pas à s’enfermer dans son caisson pour y retrouver une réalité qui fasse plus sens pour lui. Et de manière plus générale encore, chacun(e) ou presque se réfugie dans ses rêves, incapable d’être véritablement heureux dans le monde actuel.

Alors, qui est le plus fou, dans cette histoire ? A moins que nous ne le soyons tous… Une réflexion à compléter quand j’aurai enfin lu Histoire de la folie avant la psychiatrie, de Patrick Lemoine et Boris Cyrulnik, qui m’attend patiemment sur mon bureau !

 

cheshire mad.gif

AM/Lil.

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