Les Fourches caudines – Episode 48

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Le Sanhédrin n’avait jamais été aussi silencieux. Les visages des Onironautes étaient de cire ce jour-là. Défaits, ceux qui se trouvaient à côté de lui observaient la scène avec des yeux vitreux – un peu plus loin, certains avaient détourné le regard, quelques-uns avaient même cédé à l’indécence de pleurer.
Le ciel était presque noir. On avait dû allumer des torches dans l’enceinte des tribunes, mais les ténèbres absorbaient tout, à l’exception des lumières clignotantes du projecteur de rêves, cette machine monstrueuse qui ne s’était jamais si férocement dressée en contrebas. Nyx donnait l’impression de vouloir reprendre ses droits sur son jumeau, pour tout engloutir. On pourrait peut-être alors faire comme si rien n’avait jamais eu lieu. Effacer les dernières nuits, semaines, années, Constellations.
Le regard de Josef redécouvrait tout d’un œil nouveau et terrifié : il ne s’était jamais assis là, n’avait jamais vu les choses sous cet angle. Depuis l’endroit où il se tenait, tout paraissait bien plus austère et sinistre ; l’Onironautisme-même semblait drapé d’un halo de fureur vengeresse. Cela n’avait jamais été aussi inutile d’être un véritable Exégète. C’était même un paradoxe – métaphore assez parlante, se disait Tark X à présent- de n’avoir de vrai pouvoir que les yeux fermés.
Il avait la sensation d’un espace entre sa peau et ses muscles, comme de se recroqueviller en lui-même, et la sinistre voix qui résonna alors entre les murs n’arrangea rien :

– Pour l’ensemble des faits qui vous sont attribués, la Cité d’Oniria et la communauté des Onironautes ont conclu à la nuisance communautaire. Vous avez fait preuve d’égoïsme et avez risqué le bien-être de votre communauté au profit de votre plaisir personnel.

Josef n’avait jamais compris en quoi le plaisir personnel pouvait empiéter sur la vie des Onironautes. Mais trop de précédents dramatiques l’avaient empêché de faire changer ce Serment. Aujourd’hui, peu d’Onironautes connaissaient encore ces histoires de trahisons et de coucheries qui avaient parfois mis à bas des Constellations entières. La tradition seule, de tout son poids de cadavre, guillotinait les amours de Josef. La tradition seule installait Elör à la place de l’Exégète comme sur un trône qui avalait sa silhouette filiforme. Le Disciple tentait de poser ses bras sur les accoudoirs, de se redresser contre le dossier ; mais il peinait à remplir le siège, même en lâchant ces mots :

– Par Nyx, la sentence est l’exclusion du Conseil des Disciples Oneiriens, et l’Excommunication.

Certains membres du public se tournèrent vers Josef, avec des larmes de compassion au bord des yeux, et l’Exégète, malgré lui, dut retenir un élan de mépris : que pouvaient-ils savoir, eux, de ce qu’il perdait ? Bien sûr, ils avaient sans doute déjà connu l’amour, mais ils n’avaient jamais désiré cet homme-là, à lui seul un univers. Aimer quelqu’un et aimer Alistair étaient deux choses définitivement incomparables.
Josef finit par accueillir sa colère : elle lui servit de carcan pour conserver son calme.
La sentence, bien que lourde, tomba comme une plume sur les épaules de la Montagne, qui resta droit, sans ciller. Seuls le plaisir et les songes pouvaient faire ployer Alistair. Rien d’autre n’avait raison de lui.

– Toutefois, nous ne nous arrêterons pas là, continua Elör. Alistair, veuillez vous allonger dans le projecteur de rêves.

Un grand brouhaha s’éleva alors dans la salle ; il eut à peine le temps d’atteindre les tympans de Josef que ce dernier bondit de la tribune en hurlant à l’injustice, la tête pleine de souvenirs de paupières arrachées. Mais il put à peine se lever : un bras le saisit en travers du corps et le rassit sur son siège. Dans son dos, un garde inconnu – massif – trônait debout comme un pilier. Josef ne cessa pas pour autant de se débattre, et remarqua que d’autres gardes s’approchaient à présent d’Alistair, pour l’inciter à s’allonger dans la machine. Parmi eux, Amal avançait tête courbée, honteux.
– Ne faites pas ça ! Il est pur aux yeux de Nyx ! hurla Tark X. Arrêtez !
Certains relayaient ses cris ; d’autres, certainement friands à l’idée possible d’obtenir des détails sur les nuits que le membre du CDO passait avec l’Exégète, le huaient sans vergogne, troquant leurs traditions séculaires contre quelques minutes de vulgaires cancans. A cet instant seulement, Josef crut alors prendre la mesure de l’influence d’Edistyä sur sa patrie.

De la même voix mesurée, le nouveau juge ordonna :
– Gardes, veuillez sortir l’Exégète. Raccompagnez-le à sa chambre et faites en sorte qu’il y reste jusqu’à son propre procès.
Mais Josef demeurait impossible à faire taire :
– Que cherchez-vous à prouver ? demanda-t-il enfin. Laissez-le ! Ça ne vous suffit plus d’évincer un Exégète après l’autre ? hurlait-il toujours, à s’en déchirer les poumons, quand bien même le garde tentait de lui mettre une main sur la bouche.

Soudain, Elör se leva de son siège, et se mit à vociférer avec une telle violence que tout le monde, y compris Josef lui-même, se tut :
– Il est temps d’en finir avec vous, votre Constellation Tark, vos cauques, vos Hécatombes et vos malédictions ! éructa-t-il. Voilà des siècles que votre simple présence est un Asak ! Votre existence nous éloigne chaque jour de l’Oniramahd ! Vous n’empêcherez personne de songer en paix !
Ayant fini de fulminer, il s’essuya la commissure des lèvres et se rassit, dans un calme désormais surfait.
C’était comme si la propre chair de Josef cherchait à se rétracter dans ses os. A chaque seconde, il se faisait plus sec, décavé. Le Sanhédrin lui-même paraissait plus sombre. Etait-ce ça, le pouvoir : une certaine consistance ? Josef n’aurait pas plus d’influence sur ce procès que n’importe quel autre Onironaute. Ses heures d’Exégète étaient comptées.

Le Docteur Lordan faisait une piqure à Alistair qui, une fois assis sur la machine, disparut totalement derrière un mur de gardes.
– Puisse Nyx vous guider et avoir la bienveillance de garder ouvertes pour vous les portes de l’Oniramahd, conclut Elör en faisant un geste vers la porte de sortie. Je vous avais pourtant conseillé de ne pas venir, Tark X. C’est mauvais pour vos songes.

Il leva une dernière fois les yeux vers Josef, et lui rendit enfin un sourire que l’Exégète ne reconnut que trop bien, pour l’avoir arboré lui-même, quelques années plus tôt, en condamnant son grand-père. L’image du vieillard aigri qu’était Elör lui apparut alors dans toute son horreur, et au-delà de l’homme érudit, fidèle à ses principes, Josef ne vit plus, derrière son gigantesque pupitre, dans son immense chaire de bois, qu’un petit débris rabougri qui avait peur de la mort.
Il comprit du même tenant que lui-même n’avait en réalité jamais accordé d’importance ni à la menace de l’Asak, ni aux promesses de l’Oniramahd. Délaisser l’Ecole des Exégètes, désigner une potentielle névrosée et douteuse – tout cela, il l’avait sans doute voulu. Seule l’existence terrestre comptait aux yeux de Josef : ce fut ainsi qu’il sut qu’il était en train de tout perdre.

La tribune s’ouvrit devant l’Exégète déchu.
Il ne parvenait plus à identifier les regards que l’on posait sur sa carcasse, qui se vidait doucement de sa substance. On le toucha lorsqu’il passa : il ne sut si c’était des coups ou des caresses. Pour la première fois, il se sentait séparé d’Alistair, ce que n’avaient su faire jusqu’à présent ni le sommeil, ni les cauchemars, ni l’absence.
Josef se débattit encore, mais tel un pantin ou un homme qu’on mènerait à la potence : sans plus d’espoir que les choses s’améliorent. Il ne céda qu’au moment où on le jeta sur le sol de sa chambre. Il resta plusieurs minutes allongé sur le parquet, comme mort, après que la clef eut tourné dans la serrure. Il ne lui restait plus qu’à attendre son tour.

 

 

 

« J’ai entendu les gardes dire qu’il était en prison, dans la grande prison. Je ne sais pas pourquoi il a été condamné. Voilà où j’en suis.
Josef se tenait assis, désemparé, contre le mur de la cellule de Daniel.
– Il y a bien quelque chose que je dois pouvoir faire ! Je suis Exégète, par Nyx ! Un vrai ! Toi-même, tu m’as…
Il soupira. Il n’avait pas même la force d’invectiver le dormeur, presque entièrement ecchymose désormais. Les hurlements qui avaient accompagné son expulsion du Sanhédrin avaient laissé place à un austère silence d’insomnie : l’effort qu’il fallait pour le briser lui parut brutalement surhumain, et il se sentait si minuscule qu’il n’y avait plus de place en lui pour davantage de cris.
Il savait pourtant que certains cauques, en plus de lui en vouloir, ne cautionnaient pas davantage sa relation avec Alistair que ne le faisaient les Disciples Oneiriens. Mais on ne pouvait enlever cela à ceux qui avaient pris l’habitude, chaque nuit ou presque, de partager leurs terreurs nocturnes : la compassion les étreignait comme un vêtement trop serré. En voyant dans quel état était Tark X lorsqu’il était entré, son corps fait de larmes ; en voyant avec quelle mollesse il s’était laissé tomber dans la cellule du somnambule, ils avaient d’abord cru à un grave accident, qu’il était passé sous une voiture, qu’il avait été passé à tabac, ou quelque chose du même genre. Finalement, quand Josef avait fait son récit, il avait eu conscience de le faire autant pour eux que pour Daniel, sinon plus ; et maintenant il aurait aimé pouvoir s’excuser de sa tenue, de son désarroi.

Josef lança un regard sur la tête de cheval peinte sur le mur : et si Daniel avait tenté de le mettre en garde, simplement contre ses propres démons ? Il se traina au sol pour se rapprocher du lit et saisit la main du peintre :
– Est-ce que tu vois quelque chose, de là où tu es ? Quelque chose qui puisse m’aider ?
L’Artiste demeura les yeux clos, respirant à peine.

La voix d’une vieille femme lui parla de l’autre bout du couloir :
– J’ai toujours détesté Elör. Du temps de votre grand-père déjà. Un arriviste de première catégorie. Vous savez comment il a obtenu sa place au Conseil ?
Josef leva ses yeux mouillés et secoua la tête pour toute réponse. Comme la vieille femme ne le voyait pas, elle finit par reprendre d’elle-même :
– C’est votre grand-mère qui l’a fait entrer. Elle l’aimait bien. Il l’a manipulée, comme il a manipulé tout le monde. A l’époque, la rumeur a même circulé que c’était lui qui l’avait tuée. Mais c’était faux, comme vous le savez. Un aveuglement pour un autre… Il est certainement responsable, d’une manière ou d’une autre…
Josef se laissa séduire une seconde par cette nouvelle genèse possible. Mais en effet, il savait de source sûre que ce n’était pas la vérité.
– Il croit voir au-delà de Nyx. Et après, on dit que c’est nous les Hérétiques. La Nuit se chargera de ce qui l’attend. Puisse-t-elle être clémente.
Josef ne se sentit pas plus rassuré quand il entendit une voix plus familière s’élever à son tour :
– On emmerde la clémence.
C’était Carène.
– Tu dois te venger, Eridan.

La vengeance était inconnue de Josef. Tenant toujours dans sa main la paume moite d’un Daniel transi, il prenait la mesure de sa gentillesse, que jamais auparavant il n’avait considérée comme une faiblesse. Le nom d’Eridan le ramenait toujours, malgré lui, à une sensation de liberté, de profond soulagement.
– Me venger de quoi ? J’ai enfreint les règles, répondit Tark X.
– Ne fais pas l’idiot. Tu sais comme moi que ces règles sont stupides. Les seules lois valables sont dictées par Nyx, dans nos songes. Le reste n’est qu’une absurde onirocritique. Tu n’as même pas trente ans. Laisse la Clef des Songes. Retrouve ton amant et prends plutôt la clef des champs.
– Et abandonner Oniria ? sanglota Josef. Je ne pourrai jamais… Vous ne méritez pas ça. Je ne peux pas.
– Oniria ne te rend pas heureux. Elle ne t’a jamais rendu heureux. Tu es fait pour la foi, tes songes le disent. Tu n’es pas fait pour la religion. Nous, les cauques, on le sait mieux que personne. On est pareils. La religion nous a laissé de côté ; la Foi, elle, ne nous a jamais abandonnés.
– Tu frôles l’Hérésie, concubin, murmura une autre voix.
– Lâche-moi, avec tes hérésies et tes hécatombes, lança la voix caverneuse de Carène. La seule hérésie consiste à vouloir empêcher le bonheur de naître pour chacun.
– Le romantique hérétique, lâcha quelqu’un d’autre.
– Vous me fatiguez, soupira Carène.
On entendit grincer les ressorts du lit vétuste sur lequel il se laissa lourdement tomber.
– Est-ce que tu imagines l’Asak que c’est, de ne plus pouvoir voir la Nuit ? demanda-t-il d’une voix ferme. Ce plafond est d’une laideur incommensurable.

« Oniria ne te rend pas heureux. »
Josef avait buté sur cette phrase et il n’entendait rien d’autre. C’était vrai : Oniria n’avait jamais, par elle-même, fait de Josef un homme heureux. Elle avait davantage remplacé sa vision du bonheur par une autre, plus restreinte, moins chatoyante. C’était là le pouvoir des malheurs véritables : redessiner de manière profonde, presque irrémédiable, nos extases. On était heureux lorsque le bonheur n’avait plus de formes précises.
Josef croyait ne pas pouvoir lâcher les Onironautes, de peur de les rendre malheureux ; mais ce faisant, il reconditionnait lui aussi leur quiétude ; il devenait leur Asak, en décidant pour eux. C’était ce qu’on faisait, quand on était misérable : on ne tentait que de contaminer les autres de notre indigence.
« Oniria ne te rend pas heureux. »
Voilà que les mots de Carène se glissaient dans le fin interstice entre les os et les muscles de Josef – ils y gonflait, lui redonnait consistance. Il lui sembla sentir de nouveau ses jambes, et il se mit à genoux.

Il allait se lever pour prier, mais la main de Daniel se serra brutalement autour de la sienne. Immobile sur son lit, le peintre ouvrit des yeux ronds. Le regard de l’Exégète buta une dernière fois sur l’œuvre : il avait jusqu’à présent vu dans l’oiseau bleu nuit la métaphore d’Oniria. Et s’il s’était trompé ? Si Oniria n’était rien d’autre qu’un cheval maudit ?
– Daniel ? demanda Josef. Qu’est-ce qui…

Il n’eut pas le temps de finir : les murs se mirent à trembler. Une brutale détonation résonna à la surface.
Au milieu des hurlements des cauques, Daniel lâcha la main de Josef pour se recroqueviller.

 

 

 

 

 

Les verres s’entrechoquaient fort ; le bruit lui donnait des maux de tête qu’il soupçonnait à peine, et qui le galvanisaient plus qu’autre chose. D’étranges odeurs le rendaient nauséeux, mais il s’efforçait de se concentrer sur les visages, sur les expressions heureuses : elles étaient déjà si rares, si fugaces, qu’il aurait aimé être capable de saisir leur mouvement. Du haut de ses six ans, il l’avait remarqué, qu’elles disparaissaient, même s’il demeurait encore incapable d’expliquer d’où les adultes tiraient leur capacité à passer sans transition du rire aux larmes d’une heure à l’autre, de la violence à l’amour selon qu’il fasse jour ou nuit.
Deux jours plus tôt, par exemple, sa famille avait dû quitter précipitamment leur maison. Des hommes en combinaison étaient entrés en forçant la porte – il se souvenait de la fumée, des hurlements, et du fait que, parmi tous ceux qui habitaient avec lui, certains n’étaient plus revenus, comme Camille, par exemple. Il aimait bien Camille, pourtant ; mais il avait déjà l’habitude, ses parents le lui avaient répété : il ne faut pas trop s’attacher aux gens.
Et maintenant, voilà qu’ils ouvraient d’énormes caisses et le contenu qu’ils en tiraient –quelques livres, parfois des crayons, essentiellement des bouteilles colorées – semblaient les rendre heureux au-delà de toute mesure. On faisait la fête comme si rien ne s’était passé.

« Daniel vient voir par ici !
Un sourire se dessina sur le visage de Daniel. C’était toujours le cas lorsqu’il entendait la voix de sa mère. Se frayant tant bien que mal un chemin dans la foule qui s’agglutinait autour de la table, il la rejoignit et se jeta sur ses genoux.
– C’est pour toi, dit-elle en lui tendant un carré de papier blanc sur lequel était esquissé un oiseau.
On eût dit un poisson ailé : son corps oblong se terminait par une queue en V qui n’était pas sans évoquer une nageoire.
– C’est quoi ? demanda-t-il.
– Un martinet. C’est un oiseau qui ne se pose jamais. Il est comme toi, toujours en vol, glissa sa mère à son oreille en même temps qu’elle refermait les mains de son enfant autour du précieux carré de papier.

Le dessin était à peine composé de quelques traits sombres, certains plus marqués, d’autres inachevés ; et pourtant, Daniel eut l’impression que s’il jetait ce papier dans les airs, l’oiseau en sortirait pour s’envoler, et il fut triste un instant que la cave où tous se terraient ne comportât aucune lucarne par laquelle l’oiseau eût pu s’échapper s’il lui était venue l’envie de le relâcher.
– Merci, répondit l’enfant.
Daniel avait du mal à comprendre en quoi cet oiseau et lui étaient si similaires. Il n’avait pas l’impression lui-même de voler, et cette perdition métaphysique dut transparaître dans son regard, car lorsqu’il leva les yeux vers sa mère, cette dernière sourit encore et, achevant de reposer un verre de liquide rouge sur la table, elle tendit à son fils le crayon avec lequel elle avait dessiné :
– Tiens, garde-le.
La minuscule main de l’enfant se referma autour du fin bâton, avec une dextérité déjà marquée. Soudain, il se sentit basculer : son père arrivait, plus dynamique qu’à l’habitude, avec un regard également plus flou.
– Comment vont mes inertes d’amour ?
Son haleine était aigre et il ne parvenait pas à éteindre tout à fait, malgré une joie apparente, le désespoir qui transparaissait ces derniers temps dans sa voix. Cela suffit à Daniel pour comprendre que beaucoup, ici, n’étaient que temporairement heureux, et que ce bonheur nocturne n’effaçait aucunement les douleurs diurnes – au mieux, elle les recouvrait, et, comme une couverture, leur tenait chaud.
– Voilà pour toi, lâcha son père en lui tendant une feuille de papier grisâtre.
Daniel ouvrit de grands yeux : le papier était rare. Il avait pris pour cela l’habitude de dessiner et de peindre sur des coins de mur, des portes, des panneaux publicitaires ou solaires. La virginité de ce support, l’idée de conquérir tout entier ce pur espace, le séduisirent d’avance.
« Les inertes », c’était ainsi que son père les appelait, sa mère et lui, lorsqu’il voulait les titiller : Monsieur était danseur, et se vantait de toujours habiter l’espace, que c’était cela qui faisait avancer, qu’il fallait bouger sans arrêt, ne jamais se contenter d’être statique. « L’inertie, c’était le renoncement » disait-il souvent. Daniel n’y avait jamais rien compris. Ce n’était pas très grave car, de toute façon, son père ne le disait plus trop ces derniers temps. Pas depuis qu’il y avait eu l’accident dans l’explosion et que sa jambe lui faisait mal.

Daniel surprit une gêne palpable sur le visage de sa mère. Il la serra dans ses bras pour la remercier du cadeau, mais son étreinte se délassa rapidement et elle le déposa vite par terre pour se resservir un nouveau verre. De son côté, son père s’éloignait lui aussi.
Voilà des jours que ses parents ne s’étaient plus parlé. Daniel aurait aimé comprendre pourquoi, mais savait que certaines nuances échappaient encore à son jeune âge.

Le jeune Artiste s’éloigna dans un coin de la pièce afin de dessiner, quand il remarqua la présence d’un autre petit garçon, déjà installé au fond de la cave. Derrière une caisse de bois, il était à l’abri des regards, mais observait la scène d’un œil inquisiteur, à la fois curieux et nerveux. Daniel avait ce même regard quand il ne voulait pas être dérangé ; il le savait car une fois sa mère l’avait dessiné et lui avait montré plus tard le portrait. Mais le bruit sembla se taire soudainement autour du futur peintre, et précisément parce qu’il arborait parfois la même façon de toiser le monde, il s’octroya le droit de s’approcher du petit garçon, qui ne le vit même pas approcher, tant il était concentré.
– Salut, lâcha Daniel.
Ses yeux gris-verts clignèrent une seconde lorsqu’il les leva vers lui.
– Salut, répondit-il d’une voix enrouée.
– Qu’est-ce que tu fais ? continua l’artiste au regard bleu.
Le petit garçon leva à nouveau son visage vers Daniel. « Quel air sérieux », pensa le gamin, au fur et à mesure que l’autre le dévisageait.
Il n’obtint pas de réponse. Son interlocuteur resserra ses jambes sous son menton et continua d’observer le ballet des adultes. A la façon que celui-là avait de considérer ce qui l’entourait, Daniel eut l’impression d’être au théâtre – ses parents l’y avaient emmené plusieurs fois, souvent en plein air, et Daniel adorait regarder les spectateurs, ce qui énervait son père qui passait son temps à enserrer sa tête de ses grandes mains pour le forcer à se concentrer sur les acteurs et leurs mouvements.
Il s’assit alors en silence à côté du petit garçon, glissa à son tour ses genoux sous son menton et regarda comme de l’extérieur les autres qui s’affairaient en tous sens, se lançant des plaisanteries qu’il ne comprenait pas toujours. Dans un coin, plusieurs personnes s’étaient regroupées autour d’une vieille guitare désaccordée pour chanter tous ensemble, à grands renforts d’enthousiasme et de fausses notes. De l’autre côté, quelques personnes sommeillaient sur des piles de vieux tissus. Un verre de liquide transparent fut renversé et se brisa, sur le sol et sous les huées.
Plusieurs minutes passèrent en silence. Soudain, Daniel sentit quelque chose qui lui picotait le bras : c’était une feuille de papier que l’autre lui tendait. Il s’en saisit, et ce qu’il y vit le sidéra, sans qu’il le comprît immédiatement.

A d’autres yeux que les siens, le panorama qui s’étendait devant lui eût pu paraitre banal. Certains traits devaient encore gagner en précision, certains aplats de couleurs débordaient maladroitement de leurs contours, le dégradé du – comment appelait-on ça, déjà ? Clair-obscur ? – le dégradé du clair-obscur manquait de nuances malgré l’usage de l’aquarelle, mais de l’ensemble de la scène se dégageait quelque chose qui subjugua Daniel. Il reporta son regard vers le petit garçon, mais ce dernier s’était à nouveau perdu dans sa contemplation.

L’image devant lui correspondrait au souvenir que Daniel garderait de la soirée, mais cela, il l’ignorait encore. Car ce qui le frappa davantage, c’était la présence, parmi la multitude de gens représentés, de son père, à gauche, et de sa mère, à droite. Lui, qui s’appuyait maladroitement sur un meuble, un verre dangereusement penché à la main, et dont l’apparent sourire contrastait avec un regard néant qui, malgré le cercle de discussion dont il était entouré, ne rencontrait aucun interlocuteur.
De l’autre côté de la pièce, sa mère le fixait. Elle tenait un crayon, en suspens au-dessus d’une feuille sur laquelle s’apprêtait à certainement naître l’oiseau, qui reposait maintenant sur le sol à côté de son fils. Le regard que sa mère avait alors, Daniel ne l’avait jamais connu, mais il n’y avait pourtant pas de doute : il s’agissait bien là de sa mère, et cette expression lui ressemblait.

Daniel, du haut de ses six ans, ne savait rien de l’amour, véritablement. Bien sûr, on entendait à ce sujet plus d’histoires chez les Artistes que probablement nulle part ailleurs. Toutes les mêmes, toutes différentes. Et puis, il avait entendu dire ça, que « les parents de Camille ne s’aimaient plus », quelques mois plus tôt, quand ils avaient crié plus fort que d’habitude et que le père de Camille était parti en claquant la porte et qu’on ne l’avait plus jamais revu. Mais Camille et sa mère avaient alors peint et dessiné plus que jamais et Daniel n’avait pas bien saisi en quoi la fin de cet « amour » devait être dramatique, puisqu’elle engendrait tant de si belles œuvres.
Ce que, du haut de ses six ans, Daniel comprit, il le comprit avec les termes qui lui séaient alors : ses parents n’étaient pas des martinets. Ils ne voleraient pas pour toujours. Et il fut soudain très triste, comme face à un pot de peinture presque vide.
Il redonna le dessin à son auteur.
– Il faut travailler tes nuances, conseilla Daniel d’un air assuré.
L’autre artiste acquiesça, observa son dessin avant de le reposer délicatement sur la caisse de bois.
– Tu peux m’aider à faire ça ?
– Oui. Bien sûr, répondit le peintre.
Daniel regarda à nouveau les adultes : le dessin avait envahi l’espace. C’était étrange de se dire ça, mais il semblait à présent plus « vrai » que ne l’était la vraie vie.
Sentant le regard de son acolyte posé sur lui, il osa finalement demander, sans tourner la tête :
– Comment tu t’appelles ?
– Tomàs, répondit l’autre. Et toi ? »

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