Les Fourches caudines – Episode 49

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[Bonjour tout le monde ! Finalement je reviens un peu plus tôt que prévu car je sens que cet épisode va me bloquer longtemps si je ne passe pas le cap rapidement ! Comme cela fait un petit bail qu’on ne s’est pas vu, je me permets de vous rappeler que nous avions laissé Josef dans la cellule de Daniel, au retour du procès d’Alistair. Alors que l’Exégète cherchait du réconfort en attendant son propre procès, une violente explosion avait retenti à l’étage…]

 

 

Josef revint aux prisons plus hagard encore que du procès d’Alistair. Peinant à tenir debout, il s’appuya quelques secondes contre le mur. Sous sa paume, le froid de la pierre l’aida à respirer à nouveau. Elle faisait mal, il le savait mieux que quiconque : les lapidations aigues déchiraient jusqu’à ses songes ; mais là aussi résidait sa force : la pierre nous survivait, et les murs des appartements de l’Exégète résisteraient certainement à la bataille, tant les humains semblaient faits de paille à côté d’elle.
Les cauques, tous agrippés aux barreaux de leur cellule, n’osaient dire un mot. A la surface, une deuxième explosion retentit. Il sembla que des cris se rapprochaient, mais ils s’évanouirent presque aussitôt.
Josef soupira une dernière fois et saisit, au fond de sa poche, un trousseau de grosses clefs anciennes. Son plan avait été élaboré en quelques secondes à peine, il comportait certainement des failles et plus encore de risques – mais il n’avait pas d’autre choix ; et, d’après ce qu’il avait vu en surface, trop peu de temps à accorder encore à la raison. Il se tourna alors vers les songeurs :
« Dans quelques secondes, bégaya-t-il, vous serez libres. Je vais ouvrir vos cellules, vous pourrez monter cet escalier et vous enfuir sans vous retourner. La porte est grande ouverte. Au-dessus…
Les images défilèrent à nouveau dans sa tête, et Josef crut reconnaitre en lui l’état de choc, moelleux comme du coton, d’une ivresse qui eût été engourdissante si elle n’avait été lestée d’une centaine d’enclumes lui donnant l’impression d’avoir les épaules dans les chaussures.

Un objectif, un seul : ne pas le perdre de vue.

– On ne vous accordera pas d’attention, reprit Josef. Il faudra faire attention à vous, mais on ne vous empêchera pas de partir, je ne crois pas.
– Par Nyx, Eridan, tu vas nous dire ce qui se passe ? demanda Carène.
– Je ne sais pas ce qui se passe, déclara l’Exégète.
– Libère-nous, qu’on en finisse ! cria une voix du fond du couloir.
Josef passa une main sur son visage pour dissiper les souvenirs de la surface.
– J’ai une dernière chose à vous demander, osa-t-il.
Il marchait le long du couloir, tentant de regarder les cauques dans les yeux : l’idée de pouvoir s’enfuir brillait déjà sur les visages de certains. Il savait que ceux-là ne lui viendraient pas en aide. Que ferait-il s’il se retrouvait seul ? Et même s’ils venaient, combien étaient-ils, au total ? Une quarantaine ? Son regard tomba à ce moment sur le corps d’un cauque narcoleptique, profondément endormi. Il envia son sommeil.
Le dos droit, les mains derrière le dos : Josef tentait de se remémorer la posture si impressionnante qu’avait son grand-père lorsqu’il sermonnait, mais se doutait bien que la terreur transpirait partout sur lui. Indépendamment de ce qui pouvait arriver, il se lança pourtant :
– Il n’y a plus de condamnés à mort, ni à l’insomnie éternelle, et ce depuis des années. Oui, j’ai pactisé avec Edistyä. Et oui, plusieurs d’entre nous, d’entre vous, y ont été envoyés pour que leur sommeil y soit étudié. On m’a promis qu’ils seraient bien traités, je n’ai eu aucune preuve du contraire jusqu’à présent.
– Ni aucune preuve que c’est vrai non plus, lâcha férocement une voix aiguë.
– C’est vrai. Je ne les ai plus jamais revus, admit Josef. C’est pourquoi j’ai décidé de protéger certains d’entre vous, en vous enfermant ici plutôt qu’en vous laissant partir.
– Si je comprends bien, tu as menti aux Onironautes pour nous donner puis menti aux Psychonautes pour nous garder ? cria une voix indignée. Tu n’as pas plus tordu, comme raisonnement ?
Jamais personne ici ne viendrait en aide à Josef. Il aurait pu dire qu’il ne savait pas, qu’à l’âge de dix-sept ans qu’il avait alors, la première fois qu’il avait rencontré Chloris, il n’avait pu voir ni à travers ses menaces déguisées ni à travers leurs envies véritables. Que oui, d’une certaine manière, il avait certainement été faible et impressionnable ; mais l’état de choc lui ôtait le désir de s’apitoyer une fois de plus. Une fois de trop.
– Votre Exégète a fait ce qu’il jugeait être le mieux pour vous, en ayant connaissance de tout ce qui vous échappe. Mais Tark X est fini, quoi qu’il advienne là-haut. Ce n’est pas en tant qu’Exégète que je demande votre aide.
A cet instant, une troisième explosion retentit : on entendit un bruit de verre brisé provenir de l’étage.
– Le songeur qui vous demande de l’aide est celui qui est venu à vous durant toutes ces nuits de cauques, toutes jusqu’à la dernière. Je ne vous demande pas de me sauver. Vous ferez ce que vous voudrez de moi, car sans cesse Nyx restaure notre bienveillance.
La prière fut reprise en chœur par quelques voix que l’on n’avait pas encore entendues. Saisissant d’une main ce qui lui restait de courage, Josef osa finalement :
– Par Nyx, aidez-moi simplement à sauver Alistair. Je suis certain que Lordan va l’envoyer là-bas, si on ne fait rien. Aidez-moi à sauver ceux que je n’ai pas pu encore sauver.
Josef se serait attendu à fondre en larmes en prononçant le nom de celui qu’il aimait, mais rien ne vint. Il comprit soudain qu’il ne cherchait pas à le sauver pour lui-même, tant il se pensait condamné à mourir avec Oniria. Non, s’il fallait sauver Alistair, c’était pour le reste du monde : il était trop précieux pour que d’autres vies soient amputées du miracle d’une rencontre avec lui. Il avait tant à offrir encore, quand Josef n’avait en lui plus qu’une seule chose de valeur : son amour pour un merveilleux somnambule qui, en marchant dans sa vie avec la même légèreté que dans ses songes, avait implacablement dessiné, au fur et à mesure, le seul sentier sur lequel pouvait désormais marcher Josef.

La demande de Josef fut suivie d’un long silence, et il s’approcha des cellules une à une pour les ouvrir. Beaucoup n’osèrent pas tout de suite franchir la porte ; un trio seulement se jeta à toute allure dehors, escalada presque les escaliers en trébuchant plusieurs fois dans sa fuite. On entendit quelques chocs, puis l’on n’entendit plus rien.
Josef arrivait au bout du couloir lorsque d’autres osèrent finalement passer la grille, s’entendirent d’un regard honteux et passant devant lui, s’excusèrent presque en baissant la tête. Un seul s’arrêta, ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa alors que Josef posait une main sur son épaule :
– Vous pouvez partir tranquilles. Ma demande est égoïste. Je ne peux vous en vouloir de faire passer votre survie avant la mienne. Vous ne me devez rien.
Josef aurait pu passer de longues heures à parler d’Alistair, et les convaincre ainsi de le rejoindre. S’il avait existé des mots assez grands pour contenir la Montagne. S’il avait eu la force de les prononcer.

La silhouette de Carène sortit bientôt de sa cellule, s’approcha de Josef, le toisant d’une hauteur qui rappela à l’Exégète toutes les nuits où le cauque avait tendu ses mains ouvertes vers le ciel, presque à en toucher les nuages.
– Tu m’as trahi, dit-il de sa voix grave, éternellement enrouée. Tu nous as trahis.
Josef voulut baisser la tête à son tour, mais il lui sembla un instant que ce geste aurait été plus insultant que de soutenir son regard.
– Oui.
– Et puis tu m’as privé de la nuit. Tu nous as privés de la nuit.
Les yeux de Carène demeuraient insondables. Son regard, noir d’encre, absorbait Josef tout entier, comme l’aurait fait Nyx elle-même. Un instant, il oublia les murs autour de lui, les cris qui résonnaient désormais plus fort à la surface, et la présence des derniers cauques qui attendaient derrière Carène.
– Je n’ai pas confiance en toi, continua le cauque.

L’écœurement remonta dans la gorge de Josef. Il avait le goût d’un de ces sodas colorés bu en toute tranquillité dans la confortable mollesse du drone survolant la laideur édistyenne.

– Mais j’ai confiance en tes cauchemars, lâcha finalement Carène.

Josef leva un sourcil, incertain de ce qu’il devait penser de ces propos. Le cauque éclaircit les choses pour lui :

– Il n’y a qu’une chose qui pourrait me dégoûter plus que toi. C’est moi-même, si je te laissais avec des nuits pleines du souvenir d’avoir abandonné celui que tu aimes. Par Nyx, tu n’aurais pas fini d’en bouffer, des pierres.

Josef ne savait que faire de la lueur qui s’allumait à présent dans les yeux de Carène, alors ce dernier sourit pour dissiper les doutes qui subsistaient :
-Nyx t’a choisi, Eridan. Je ne suis personne pour m’opposer à ce que veut la Nuit.
Les cauques qui se tenaient derrière Carène acquiescèrent en silence. Un instinct séculaire les poussa à réciter ensemble :
– « A l’armée des déchus qui ne trouva pas le chemin
Et fut séduite par l’ivoire posé en la main
D’Epialès ; nous te pardonnons tes offenses
Sans cesse Nyx restaure notre bienveillance.
»

Josef ne se paya pas le luxe de l’émotion, quand bien même il avait envie de serrer ceux qui restaient dans ses bras.
– Suivez-moi, dit-il sobrement.

 

Au fur et à mesure qu’ils montèrent les escaliers, les hurlements provenant de dehors se firent de plus en plus denses et alarmants. L’armée des cauques déboucha dans ce qu’il restait de la chambre de l’Exégète : le sol était couvert des débris de verre provoqués par l’explosion de la fenêtre ; la porte, hors de ses gonds, reposait de travers contre le chambranle.
Josef aurait voulu ne pas regarder ce qui l’attendait, mais un ou deux cauques laissèrent échapper un cri d’animal en voyant ce qui se tramait dehors.

La rue était à feu et à sang. La façade de l’université brûlait ; l’étoffe des bannières onironautes se répandait sur le pavé, incandescente, piétinée par des badauds se ruant vers la sortie de la Cité. D’autres remontaient l’allée, l’air de ne pas savoir où aller. Les échoppes avaient été éventrées, et certains, saisissant des débris de bois qu’ils avaient enflammés, menaçaient quiconque passait près d’eux. Les vitrines, réduites en poussière, laissaient passer des familles entières qui hurlaient, des insultes, des prières.
Des pierres volaient de part et d’autre de la rue. Certaines frôlèrent une femme sur laquelle buta le regard de Josef : dressée au milieu de la route, elle priait, les mains vers le ciel. Ce ne fut l’affaire que d’une seconde, mais deux concubins passèrent à côté d’elle en courant et, l’instant d’après, elle fut à genoux dans une flaque noire : les cauques mirent quelques secondes à comprendre qu’on lui avait tranché les mains. Elle resta là, à se vider de son sang, sans que personne ne lui vienne en aide. Les criminels repartirent de plus belle. Quelques mètres plus loin, ils rencontrèrent un groupe d’enfants. Il y eut une mêlée indiscernable et, quand les gamins finirent par en sortir et s’éloigner, les deux hommes, à leur tour, reposaient dans une mare de sang, inanimés.
– C’est l’Hécatombe, murmura un cauque du bout des lèvres.
Josef sut qu’il ne fallait pas rester là : plus ils fixeraient ce spectacle, plus il y avait de chances que la fuite les prenne, à raison. Peut-être l’embarquerait-elle lui-même, sans son consentement.
– Par ici, dit l’Exégète en fermant soigneusement la porte de l’armoire.
Il crut qu’il avait réussi à n’en perdre aucun, mais le temps d’arriver à la porte de sortie de ses appartements, il vit qu’il en manquait deux, disparus par il-ne-savait-où.

Le groupe de cauques manqua tomber à la renverse comme un seul homme lorsqu’il sortit du bâtiment : une dizaine de corps, allongés en cercle, couvrait le macadam devant eux. Josef remarqua que les Endormis avaient tous une plaie sur le côté du crâne, comme s’ils s’étaient eux-mêmes donnés la mort. Partout, ceux qui vivaient encore glissaient sur des lits de viscères. Josef ramassa une lourde barre de fer sur le sol et fit signe aux cauques de le suivre dans une ruelle adjacente, qu’il espérait moins fréquentée.
Des graffitis y avaient recouvert les murs : ils faisaient pour la plupart allusion à des cauchemars, et un instant Josef douta de ses compagnons de bataille. Une rébellion de cauques était-elle à l’origine de ce chaos ? Ceux qui le suivaient avaient pourtant l’air aussi effaré que lui et s’efforçaient de regarder droit devant eux, pour ne pas voir leurs chaussures clapoter dans l’épais liquide rouge.
Les prisons publiques n’étaient pas loin du Sanhédrin, il suffisait de prendre la rue de Muhat, puis de traverser la place d’Hécate. Avec un peu de chances, ils passeraient inaperçus dans le tumulte. Josef était plus inquiet de ce à quoi ils devraient faire face lorsqu’ils arriveraient à destination.

La place s’ouvrit bientôt devant eux, mais l’horreur qu’ils y découvrirent les força à stopper leur course et à se jeter derrière les premières protections qu’ils trouvèrent : de malheureux containers à ordures, quelques gigantesques pots de fleurs, des bancs. Le petit groupe fut ainsi dispersé.
Au milieu de la place, des potences avaient été érigées. Au bout des cordes, des corps pendaient, yeux exorbités, sans paupières. Autour d’eux dansaient quelques membres de la garde, qui jetaient leurs mains au ciel en même temps que des prières insanes. Hël brillait de mille feux ce jour-là et ses rayons dansaient nonchalamment sur les cadavres.
Rien ne pouvait expliquer ce qui était en train de se passer. Les Onironautes avaient tous perdus la raison. Tark X avait senti venir la fin d’Oniria, mais jamais, y compris dans ses pires cauchemars, il n’aurait pu imaginer une telle brutalité. Une révolution larvaire lui avait-elle échappée ? Etait-ce sa propre condamnation, celle d’Alistair, la fin des Tark, qui avait pu provoquer une telle… Hécatombe ?
La porte des prisons battait dans le vent, à une vingtaine de mètres de Josef. Les gardes avaient l’air pris dans leur ronde absurde, et Josef calcula sa trajectoire. Mais de l’autre côté de la place, Carène surprit l’Exégète, lui fit un geste pour qu’il s’arrête. Josef ne voulut rien entendre et, alors qu’il sortit de sa cachette pour filer le plus vite possible, il n’eut que le temps d’entendre un groupe de cauques hurler pour faire diversion. Les gardes se lancèrent à leur poursuite et Josef se jeta en avant. Il avait atteint la porte lorsque se dressa devant lui une silhouette bien connue, qu’il avait mille fois distinguée dans le noir comme un soulagement : Amal.
Amal n’avait plus de paupières non plus. Le sang dégoulinait partout sur son visage, ponctué d’un sourire atrocement affable. Josef recula.
Tout semblait avoir changé en Amal, jusqu’à sa démarche, jusqu’à la forme de ses épaules. Son maintien de garde loyal avait laissé place à une assurance démesurée qui faisait son costume trop étroit et terrorisa l’Exégète. Josef resserra sa main autour de sa barre de fer, espérant ne pas avoir à s’en servir.
– Amal, c’est moi, Josef, essaya-t-il sans grand espoir.
Amal ne marqua pas un temps d’arrêt. Il avança doucement vers lui et tira son couteau.
– Les songes ne sont pas les plus forts, Exégète, dit-il finalement. Laissez-moi vous montrer.
Josef reculait doucement, resserrant son étreinte autour de sa barre, aussi effrayé à l’idée de l’utiliser qu’à celle de ne pas le faire quand soudain, une détonation fendit l’air, et Amal tomba lourdement au sol. Josef retint un cri, in extremis, et essuya les larmes folles qui brouillèrent son regard. Ne cherchant pas à savoir d’où provenait le tir, il se précipita à nouveau, à quatre pattes, vers les portes de la prison, tentant de dissiper le souvenir du bruit que fait un crâne lorsqu’il éclate.

 

Les prisons publiques étaient plus modernes que les cellules privées que Tark X cachait sous ses appartements – un secret d’Exégète. Elles étaient agencées en gigantesques cours circulaires, cerclées de petites cages, qui ne servaient pas à la détente des prisonniers. Pleines de sièges, ces cours permettaient aux Onironautes de venir voir ce que cela faisait, de vivre en animal piégé. Comme au Sanhédrin venaient ici se mélanger familles des détenus et spectateurs avides de leurs souffrances.
Dans la première cour, Josef trouva toutes les cellules ouvertes et vides. Il en fut de même dans la deuxième.
Et dans la troisième – qui était aussi la dernière.

Josef demeura un instant interdit, avec toutes ces cages ouvertes sur sa carcasse immobile, qui ne savait quoi faire. Où trouver Alistair dans l’immensité de la ville ? Etait-il seulement encore ici ? Encore vivant ? L’Exégète se dressa le plus droit qu’il put, s’apprêtant à faire tout ce qui lui restait à faire : prier. Mais des bruits se firent entendre derrière lui. Il jeta un regard à droite, à gauche : les barreaux des cages ne lui permettaient aucunement de se cacher. Il n’avait plus qu’une solution : se coucher par terre et feindre la mort.
Mais à peine s’était-il exécuté qu’il reconnut la voix de Carène, qui bientôt vint le secouer, inquiet. Josef se releva :
– J’avais peur qu’ils t’aient pris, dit-il.
– Même pas en songe, dit Carène. Mais ils sont en train d’emmener Alistair, il faut faire vite. Suis-moi.

Josef bondit sur ses deux pieds et vit que son groupe s’était amenuisé : ils n’étaient plus que sept à présent. Carène conduisit le groupe jusqu’à l’arrière du bâtiment, où il leur fit signe de se faire les plus discrets possibles. Josef se pencha pour voir ce qui se passait de l’autre côté du mur : trois colonnes d’Onironautes pénétraient lentement dans autant de gigantesques drones. Au bout de quelques secondes, Josef put également distinguer les silhouettes de deux gardes et de Lordan, occupés à charger les prisonniers. L’indécence de ces véhicules volants, sur les pavés mêmes d’Oniria, avait des airs d’invasion extraterrestre. Il ne fallut pas beaucoup plus de temps à Josef pour distinguer la silhouette d’Alistair : bien que légèrement courbé, il restait deux fois plus massif que les autres, et avançait lentement, mains liées devant lui.
– Ils ne sont que trois, on les prend de force, suggéra quelqu’un. Les prisonniers nous aideront, dit quelqu’un.
– Pourquoi ils ne bougent pas, d’ailleurs ? demanda un autre. Même attachés, ils pourraient leur faire leur fête !
Josef comprit rapidement pourquoi les prisonniers se laissaient faire : à la main, les gardes avaient des revolvers, d’un genre que l’Exégète n’avaient jamais vu.
– Des armes psychotroniques, commenta Carène.
Josef connaissait ces armes, mais de réputation seulement. Une chose épouvantable, qui pouvait vous tuer sans laisser de trace visible. A ce qu’il paraissait, elles pouvaient même prendre le contrôle de vos songes, voire les abolir à jamais.
– On dit qu’elles peuvent mettre votre cerveau en bouillie et vous transformer en esclave, commenta Larsen, un des cauques, particulièrement jeune et certainement terrifié à l’idée que sa jeunesse eût pu disparaitre d’un coup de gâchette.
Une voix discrète se fit alors entendre, qui provenait de la queue du groupe :
– Moi, j’ai ça.
La jeune femme tenait dans les mains un vieux pistolet, une authentique arme à feu. D’un regard Josef comprit que c’était elle qui avait abattu Amal, et, ne sachant que faire de ce fait, s’assit contre le muret, interdit. Les armes à feu n’avaient plus cours à Oniria depuis des années. Si les membres de la garde disposaient de quelques fusils et autres couteaux de chasse, la population, elle, s’était tenue éloignée de ce genre d’engins depuis qu’elle avait constaté les dégâts qu’ils provoquaient dans le monde moderne. Du moins, c’était ce qu’avait toujours cru Josef, avant de voir la tête de son garde s’ouvrir en deux devant lui, tous songes dehors.
Rapidement, la femme vérifia le contenu du chargeur.
– Sept balles, constata-t-elle. C’est notre jour de chance.
Puis elle se fraya un chemin à l’avant de la file, reléguant Josef et Carène derrière elle.
– Je m’appelle Dolores. Si jamais je ne m’en sors pas et que vous voulez prier pour moi.
Elle jeta ensuite un œil sur le ballet des gardes, qui avaient l’air étrangement peu inquiets des folies qui se déroulaient partout ailleurs en ville. La rue dans laquelle les trois drones étaient gardés demeurait d’ailleurs extrêmement calme.
– Je crois que les armes psychotroniques n’ont pas une longue portée, pensa Dolores tout haut. Je tire, j’essaie d’en avoir un, il faut que vous autres, vous fassiez encore diversion pendant que j’essaie d’en avoir un deuxième. On avisera pour Lordan, il est armé lui aussi. Avec un peu de chance, les prisonniers essaieront de faire quelque chose. On a l’avantage du nombre, et je sais tirer.
Les autres cauques se regardaient en silence. Ils savaient que certains ne se reverraient plus. Josef se rappela des nuits passées aux côtés de cette masse silencieuse, informe, anonyme. A l’exception de Carène, il n’était pas certain d’avoir déjà partagé ses cauchemars avec ces cauques-là, mais cela ne faisait aucune différence. Il allait proposer de participer à la diversion quand Carène l’arrêta :
– N’y pense même pas, Eridan. Je ne te laisserai pas faire.
– Moi, j’y vais, lança Larsen. Mais je ne veux pas y aller seul.
– Je viens avec toi, dit un homme d’une cinquantaine d’années. Je ne survivrai jamais à cet Asak, de toute façon. Autant mourir pour une cause juste.
Josef songea qu’en effet, sa cause était juste. Pour autant, il n’avait pas la sensation de mériter un tel sacrifice. Alors, il pensa à nouveau à Alistair, et à la simple image de la Montagne qui resterait vivant, au bien qu’il continuerait à faire autour de lui, à tous les Kosmika qui continueraient de naitre sur ses épaules – et le sacrifice devint un devoir. Peut-être était-ce ainsi que Josef, en bon Tark, perdait à son tour la raison : par amour. Par souci de justice, lui aussi, comme son grand-père, à sauver pour la même raison que lui avait tué.

Josef se couvrit les oreilles lorsque Dolores prit le garde en joue et, lorsqu’il revint à la réalité, des cris retentissaient de partout. A l’autre bout de la place, Larsen et son acolyte insultaient les gardes ; enfin, l’un des gardes, puisque le deuxième était couché au sol. Les prisonniers observaient partout autour d’eux et Alistair le premier sembla comprendre ce qu’il se passait. Immédiatement, il jeta ses bras liés autour de Lordan et l’entrava avant qu’il ait le temps de dégainer. Le second garde se précipita vers Larsen, qui eut le temps de s’enfuir : il n’en fut pas de même pour son concubin.
– Tire, Dolores ! Vise-le ! hurla Carène, alors que les autres se précipitaient à la rescousse des prisonniers. Bientôt, Lordan disparut sous une masse de coups et les cauques cherchèrent un moyen de détacher les prisonniers.
Josef voulut se lever pour leur venir en aide, mais ses jambes refusèrent de le porter. Il demeura ainsi prostré, pendant ce qui lui parut de longues minutes, à observer le tumulte autour de lui comme il aurait pu regarder une coccinelle escalader la tige d’une fleur.

Une seconde détonation retentit ; la balle frappa le garde à l’épaule. Avant qu’une autre ne touche sa tête, le vieux cauque s’effondra sur le sol, pris de convulsions. Bientôt, tous deux gisaient sur le sol, sans plus bouger.
Josef retrouva finalement l’usage de ses jambes et, trébuchant encore d’un pas à l’autre, sans plus leur accorder d’attention aux deux corps, se rua vers Alistair, au pied duquel Lordan était inconscient, le visage ensanglanté.
Alistair ne vit pas Josef, ou il l’ignora : il le poussa même de son chemin pour se diriger d’un pas ferme vers Dolores, fendant la foule comme si elle n’eût pas existé. Arrivé devant la tireuse, il tendit une main vers elle. Considérant l’ombre de la Montagne qui obscurcissait son horizon tel un ouragan, Dolores lui tendit le revolver. Du même pas décidé, Alistair revint vers Lordan et le visa à bout portant.
Les jambes de Josef menacèrent à nouveau de le lâcher. Ce ne fut pas la peur, cette fois-ci, qui faillit avoir raison de lui, mais l’incompréhension : le regard d’Alistair, d’ordinaire si illimité, semblait rempli de murs. La haine qui l’habitait le rendait méconnaissable, et faisait sa main sûre autour de l’arme à feu. Josef n’avait pourtant aucun souvenir qu’Alistair eût un jour tenu un tel engin, qui à présent semblait achever son bras de manière toute naturelle. Alistair demeura ainsi sans bouger, sans quitter Lordan du regard, jusqu’à ce qu’un prisonnier s’approchât, qui prit le pouls de Lordan puis posa sa main sur le bras de la Montagne :
– Il est déjà mort, concubin. Ne gâche pas tes balles.

Josef s’approcha à nouveau de son amant, prêt à le cercler de ses bras, mais hésita finalement. Alistair baissa les yeux vers lui, mais pendant de longues secondes, rien ne laissa penser qu’il le voyait. Quelque chose s’était éteint dans le regard d’Alistair.
Finalement, la Montagne posa ses mains sur le visage de Josef et sourit. D’un sourire brisé, tragique, mais il sourit.
– Tu es là, dit-il d’une voix abîmée. Où que je marche, tu es toujours là.

En fouillant les poches de Lordan, Carène avait trouvé le moyen de détacher les prisonniers, dont les menottes étaient scellées électroniquement. Bientôt, tous se dispersèrent plus vite encore qu’ils ne les remercièrent.
– Vous serez plus en sécurité dans les prisons secrètes, lança le cauque à Josef en revenant vers lui. Quelqu’un d’autre que vous sait qu’elles existent ?
Sur la place d’Hécate, le corps d’Amal, aux paupières dégoupillées, le crâne dispersé, gsait toujours sur le sol.
– A part Alistair, non, personne.
A cet instant, les drones se mirent à vrombir : Josef reconnut le bruit du décollage. Or on n’avait pas fini d’en sortir tous les prisonniers.
– Sortez, vite ! cria un cauque.
Les drones commencèrent à s’élever dans les airs ; un prisonnier sauta trop tard, et s’écrasa devant eux sur le bitume. Les portes se refermèrent et les engins volants disparurent, redonnant à Oniria ses airs de vieille cité médiévale.
– Ils savent, dit Josef. Ils savent ce qu’il se passe ici.
– On s’en va d’ici, ordonna Alistair. Monte sur mon dos.
Josef leva les yeux vers son amant, mais ce ne fut pas ce dernier qu’il reconnut : derrière son regard rougi et lacéré, c’était l’adulte, l’ainé de douze ans, qui s’adressait, d’une voix autoritaire et sans ambages, à l’adolescent qu’avait été Tark X, qui semblait avoir à peine grandi. Voilà pourquoi Josef ne se fit pas prier, et escalada Alistair qui resserra sa main autour de l’arme à feu.

 

Le groupe se remit bientôt en marche. Alistair, lesté de Josef, néanmoins en tête du groupe, avançait à grandes enjambées. Ils retrouvèrent bientôt la rue principale.
Josef avait toujours été convaincu que perché là-haut, on ne pouvait que voir des miracles, des myriades d’étoiles loquaces ; mais le spectacle auquel il assista alors du haut de son perchoir n’avait rien d’un Kosmika. La rue s’était en grande partie vidée. Les fous qui tout à l’heure couraient en tous sens avaient laissé place à un tapis de morts, à des murs couverts de monstres de cauchemars, chevaux et autres oiseaux décapités, à des Endormis dont les visages difformes, aux yeux vitreux, s’étaient vu arracher le rideau de leurs paupières.
Quelques Onironautes continuaient de circuler entre les corps et les mares de sang, l’air absent. Mais ils n’étaient pas plus sains que les autres : lorsque la petite troupe s’approcha d’eux, certains partirent en courant, d’autres feulèrent, tels des animaux sauvages, avant de se jeter sur le sol.
Il sembla à Josef perdre connaissance un instant, mais il ne sut si c’était à cause du terrible spectacle qui s’étendait sous ses yeux, ou à cause de l’agilité avec laquelle Alistair zigzaguait entre les différents obstacles, morceaux de cadavres et échoppes en feu qui remplaçaient les merveilles ayant jusque-là peuplé ses songes.
Soudain, quelqu’un hurla : « Sale cauque ! »
Josef sortit brusquement de sa torpeur : une énorme pierre se dirigeait droit vers son visage. Fort de ces milliers de nuits passées à tenter de les esquiver, il eut juste le temps de se pencher en arrière, manquant tomber du dos d’Alistair qui le retint in extremis. Mais lorsqu’il tourna la tête, il vit Carène, allongé, inerte, le visage en sang.
– Alistair, attends…
– Pas le temps, Josef.
Et la Montagne continua de courir vers les appartements de l’Exégète ; Josef ne put détacher son regard du cauque, qui ne se releva pas.

Ce fut alors qu’au coin d’une rue perpendiculaire, Tark X aperçut une silhouette qui ne lui était pas inconnue : c’était celle du vieillard aveugle qui tenait la bibliothèque du quartier. Caché derrière un énorme conteneur à ordures, il semblait observer la scène de ses yeux blancs, et, lorsqu’il s’éloigna, sa démarche laissa à penser qu’il était cent fois plus sain d’esprit que les autres. Lui seul semblait en réalité savoir où aller, quand bien même il n’y voyait rien.
Josef, déboussolé, laissa courir ses regards sur les visages qu’il voyait autour de lui, tentant de comprendre comment une folie si brutale avait pu saisir la quasi-totalité de la ville, et surtout comment quelques-uns semblaient y avoir échappé, lui le premier. Les cauques qui couraient autour de lui, ceux des prisons cachées, donnaient eux aussi l’impression d’échapper à cette insanité : certes, eux aussi assénaient des coups de tout ce qu’ils trouvaient à tous ceux ou presque qui croisaient leur chemin ; mais leur regard était exempt de l’espèce de désir destructeur qui habitait les yeux ennemis. Ils se défendaient.
– Alistair ? demanda Josef qui brinquebalait toujours sur son dos. Comment tu te sens ?
Alistair ne répondit pas. Il continuait de filer droit devant lui, les yeux grands ouverts.
Ils arrivèrent bientôt au pied des appartements de Josef : la grande porte du Sanhédrin avait été complètement saccagée, la façade était partiellement noircie. La grande porte de Corne qui trônait sur cette dernière comme un blason avait été arrachée et reposait au sol en milliers de morceaux, que Josef foula en descendant du dos d’Alistair.
Les cauques s’arrêtèrent en bas des escaliers : ils n’étaient plus que trois désormais. Josef, ses pieds crissant sur la corne, comprit. La rue principale semblait se dégager, et Carène ne les menaient plus : ils allaient tenter de quitter la Cité. Alors Tark X les remercia d’un hochement de tête, et mille prières furent dites entre eux, en une seconde, dans le plus grand des silences, avant qu’ils ne s’éloignent sans demander leur reste.

Josef et Alistair s’engouffrèrent dans le bâtiment : les murs étaient salis de graffitis, les tableaux tombés à terre étaient éventrés. Ils retrouvèrent la chambre de Josef dévastée, l’armoire ouverte de part et d’autre gisait éclatée sur le sol. Cependant, le passage secret, impossible à ouvrir sans la clef de Josef, était resté fermé, malgré les nombreuses tentatives d’effraction qui avaient marqué le mur. Tark X jeta un œil par la fenêtre : au loin, dans la chambre supérieure de la tour du Cénacle, il lui sembla remarquer les silhouettes de plusieurs personnes, qui attendaient sans bouger. Il cligna des yeux, croyant à une vue de l’esprit.

 

 

Le silence ouaté des cellules tomba lourdement sur l’Exégète et le Disciple lorsqu’ils descendirent l’escalier. Devant Josef, la large silhouette d’Alistair bouchait le couloir d’un mur à l’autre, faisant les prisons plus sombres qu’elles ne l’étaient déjà. Le Disciple avançait doucement désormais, du même pas qu’il affectait lorsque finissaient ses errances nocturnes et qu’il fallait soudainement reparcourir l’obscure réalité. Une fois la porte fermée derrière lui, Josef respira profondément.
– Alistair, réessaya-t-il. Tu te sens bien ?
La Montagne tourna d’inquiétants yeux rougis vers son amant.
– Est-ce que tu sais ce qu’il se passe ? continua l’Exégète.
– Il se passe ce qu’il s’est toujours passé, Josef, articula Alistair d’un air las. Juste sous tes yeux.
Il ne dit rien de plus, continua d’avancer dans le couloir, jetant un regard sur chaque cellule. A l’intérieur de l’une d’elles, le narcoleptique dormait encore ; un peu plus loin, Daniel, toujours recroquevillé, semblait respirer plus facilement. Lorsque son regard tomba sur la tête de cheval peinte sur le mur, Alistair répéta, sans se retourner :
– Juste sous tes yeux.
L’homme que Josef suivait dans le couloir n’était pas Alistair. Il en avait la carrure, la beauté, mais quelque chose dans son maintien s’était brisé. Son élasticité de Marcheur nocturne semblait s’être envolée. Il était lourd désormais. Un humain parmi d’autres.

Arrivé au bout du couloir, Alistair remarqua, dans la cellule, la forme d’un étrange objet aux yeux vairons : le premier prototype de projecteur de songes, qui n’en projetait aucun. Il tourna un regard inquisiteur vers Josef, qui se sentit obligé de se justifier :
– Personne ne l’a jamais trouvé, ici.
La cellule était ouverte et Alistair en poussa la porte.
– Josef…
Quelque chose d’implorant se dessinait dans sa voix, comme le soir où il s’était éveillé, dans le cimetière, les mains pleines de sang.
– Il y a un monde de l’autre côté du songe. Je l’ai vu. Ils l’ont vu aussi.

Les épaules d’Alistair se gonflèrent soudain, et il resserra sa main autour de son arme. Son ombre couvrait presque tout un pan de mur, mais il vit sans doute se dresser, au-dessus de lui, la barre de fer que Josef tenait toujours. Il la vit, et ne se retourna pas.
– L’autre côté des songes est plus rapide à parcourir que ton corps, Josef, dit-il simplement.
La barre de fer frappa avec un bruit sourd sur le crâne d’Alistair, qui tomba au sol en lâchant son arme. Josef se précipita pour retenir le corps autant qu’il le pût : fort heureusement, la Montagne respirait toujours.

Josef ne put installer Alistair sur le lit du projecteur, alors il y sangla tant bien que mal ses poignets, tentant en même temps de défaire la terreur qui l’avait pris. S’il avait assommé Alistair, ç’avait été autant par peur que celui-ci ne s’en prenne à lui que par peur qu’il essaie de le défendre.
Quand Alistair fut solidement attaché, Josef saisit le casque et l’installa sur son crâne. Même inconscient, le visage de la Montagne paraissait encore contracté, contrarié. Ce qui l’avait atteint l’avait atteint plus loin que la chair. Josef embrassa ses lèvres sèches comme s’il le faisait pour la dernière fois, passa une main sur le visage hirsute, à la barbe irrégulière. Ces épaules lui manqueraient, et il les pressa dans sa paume humide, reprenant contenance au contact de la peau épaisse et humide.
Il enclencha la fonction « sommeil forcé » de la machine et sortit. Le loquet se verrouilla automatiquement derrière lui.
Il savait ce qu’il lui restait à faire.

Josef ouvrit la cellule de Daniel, qui demeurait sans connaissance. La tache bleue semblait s’être résorbée, mais il était difficile d’en être certain. Il s’agenouilla à côté du peintre et lui prit la main.
– Daniel ?
Pas de réponse.
– Daniel… Je dois faire quelque chose. Quelque chose que je suis seul à pouvoir faire. Je sais que tu vas te réveiller, que tu dépasses tout ça, j’ai envie de le croire. Quand tu seras en état de marcher, il n’y aura probablement plus rien à la surface… Si je ne reviens pas, sauve Alistair, si tu le peux. Au nom de l’Onironautisme, même s’il est tout ce qui doit en survivre. J’ai peur qu’il devienne fou. J’ai peur que ce soit de ma faute. J’ai peur d’être fou moi-même. J’en ai toujours eu peur, tu le sais. Quant à toi, s’il avait dû rester des Exégètes, nul doute que tu aurais été le prochain. »
Un instant Josef resta là, la tête appuyée contre la main de Daniel, dans l’espoir vain qu’il se réveille.
Mais cela n’arriva pas ; alors il se leva. Cette cellule-là aussi se ferma derrière lui ; et il remonta les escaliers.

 

Il ne restait plus rien de la rue principale, la rue de Nyx. La Nuit aurait pu venir tout recouvrir et enrober d’un même voile d’obscurité les feux renversés, les débris de verre, les morceaux de bois brûlés, les corps endormis, les yeux grands ouverts. Devant l’université, des centaines de livres avaient été jetées et incendiées ; autour du feu, quelques badauds priaient en silence, qui, les mains braquées vers le ciel, n’accordèrent aucune attention à Josef, passant à côté d’eux pour s’engouffrer la rue de Morpheus.
Au bout de la rue, la silhouette du Cénacle se dessina, dressée par-delà toutes les Hécatombes. Cette fois-ci l’Exégète ne vit personne aux fenêtres, mais avança néanmoins. Personne ne l’empêcha de passer la porte principale. La stupeur ne le frappa qu’une fois qu’il fut entré dans la cour centrale.

Des centaines d’Onironautes, en costume de cérémonie, se tenaient là, les mains vers le ciel, les yeux braqués sur lui. Lorsqu’il les vit, Josef se jeta à l’abri d’un pilier, mais ils ne bougèrent pas, restèrent là, le regard fixe, paumes ouvertes. Alors l’Exégète se montra à nouveau et avança vers eux, pas à pas, terrifié à chaque seconde par l’idée qu’ils puissent bondir soudain et tout bonnement le mettre en pièces, serrant sa Clef de Corne contre lui pour se rassurer. Mais ils ne firent pas un mouvement, ne le suivirent même pas du regard. Même quand il passa juste à côté de certains, les frôlant pour se frayer un passage jusqu’à la Tour, ils demeurèrent de marbre, bras levés vers la toile bleue, obscurcie de fumée. C’était comme s’ils ne le voyaient pas, ou comme s’ils attendaient quelqu’un d’autre que lui.
Peut-être avaient-ils eu le même instinct, peut-être étaient-ils là pour l’aider, après tout, car il ne restait plus qu’une chose à faire à Josef : avoir un Kosmika et, pour cela, se rapprocher du ciel.

Mais quelqu’un l’attendait en haut des escaliers, dans la Chambre du Cénacle.

A peine eut-il passé la porte qu’il reconnut la silhouette assise sur le lit, au centre de la pièce. Il avait passé assez peu de temps aussi souvent en tête à tête avec une femme pour distinguer celle-là entre mille.
« Bonjour, Josef.
– Bonjour, Chloris.

Chloris n’était pas seule ; mais il s’en rendit compte seulement lorsqu’il fit un pas dans la pièce et que deux silhouettes se détachèrent du mur.
– Ça ne sert à rien d’essayer de partir, si jamais vous en aviez l’envie.
Chloris fit volte-face. Mais alors qu’il se serait attendu à percevoir sur ses traits une expression de victoire consommée, il la trouva légèrement déconfite – « désolée » fut précisément le mot qui lui vint à l’esprit.
– Vous saviez que j’allais venir ? demanda-t-elle.
– J’ai eu mes doutes, répondit Josef.
– Vous avez fini par grandir.
– Un peu tard, certainement.
– Ça ne sert à rien d’être trop pressé, croyez-moi.
Sous le regard froid des gros bras qui attendaient de l’autre côté de la Chambre, Josef vint s’assoir sur le lit. La lumière qui tombait ce jour-là dans la pièce était sublime. La Nuit serait claire, peut-être même un peu étoilée. Une Nuit parfaite pour un Kosmika.
– Qu’est-ce que vous avez fait ? demanda l’Exégète.
– Rien de personnel.
– Ce n’était pas ma question.
– Je sais. Je tenais simplement à vous le dire.
Chloris se leva du lit où elle était jusque-là restée assise. C’était un lieu étrange, en effet, pour avoir cette discussion. Elle fit quelques pas dans la salle, leva les yeux vers le ciel, puis revint et reporta ses regards vers la rue dévastée, en contrebas.
– C’est un triste spectacle.
Au-delà des larmes, Josef éclata de rire.
– Votre constat arrive un peu tard. Vous êtes responsables, qui que « vous » soyez.
– Vous voyez, lâcha Chloris d’un ton faussement dédaigneux, c’est une chose que j’admirais presque, chez vous, les Onironautes : vous avez un bouc-émissaire pour toute chose. Votre capacité à toujours revenir vers Nyx, à tout lui pardonner et à croire dur comme fer qu’elle vous pardonne tout en retour. C’est un monde sans responsabilités. D’une certaine manière, nous avons certainement tiré nos plus beaux enseignements de vos plus brillantes Constellations. L’« héritage culturel », quelque chose comme ça.
Elle se tourna enfin vers lui, pour déclarer :
– Mais il n’y a plus de places pour les échappatoires, aujourd’hui. Un monde juste passe par la responsabilité de chacun. Edistyä ne peut risquer de laisser de petits modèles de pensée s’ériger contre elle.
Josef passa une main sur la couverture du lit. La literie de la Chambre du Cénacle était changée chaque semaine. Cela faisait des mois qu’il n’y avait pas dormi, cependant.
– Vous considérez que cette action est morale ? C’est moral, tous ces Endormis, toutes ces paupières arrachées, tout ce sang dans les rues ?
– Il est moral d’offrir à son peuple ce dont il a besoin.
– Et en quoi notre disparition sert-elle votre peuple, précisément ? articula Josef d’un ton enragé. Edistyä se fiche éperdument d’Oniria, et ce depuis toujours.
– J’aimerais vous croire, continua Chloris en reportant son regard à travers la baie vitrée. Mais là n’est pas la question, de toute façon.
Puis, se tournant vers Josef, elle sortit un écran liquide de sa poche. L’Exégète avait appris à les reconnaitre, au fur et à mesure des années, mais il n’en avait jamais vu d’aussi compact.
– Vous tenez vraiment à savoir ce qui est arrivé aux Onironautes ? demanda Chloris.
Josef n’osa dire oui, mais hocha faiblement la tête. La Psychonaute appuya sur l’écran et une lumière scintillante se répandit bientôt entre eux deux. L’Exégète reconnut les portes d’Oniria, grand ouvertes sur la cité qui quelques heures plus tôt, était encore digne de ce nom. Mais d’où provenaient ces images ?

Il n’eut pas le temps d’élaborer des théories pour répondre à ses interrogations. Un bruit de cauque caractéristique retentit bientôt : le bruit d’un galop.
Il se faisait plus intense, plus rapide, plus menaçant à chaque seconde : et bientôt, la silhouette musculeuse d’un cheval envahit l’écran. Tout, dans le mouvement arqué des pattes, dans la force des articulations qui assuraient avec légèreté les centaines de kilos de l’animal, dans l’élégance avec laquelle il bondissait, tenait de la bête de cauchemar. Josef bondit du lit.
Quand l’écran montra la tête de l’animal, il dut mettre une main sur sa bouche pour ne pas hurler : sous la crinière hirsute, les yeux révulsés. Sous les yeux révulsés, la gueule immonde, obscène, aux dents ensanglantées. Dans la gueule immonde, obscène, aux dents ensanglantées, un petit oiseau bleu au ventre rouge, aux ailes déchirées, à la colonne brisée.
La bête désormais se cabrait devant les portes de la Cité, béantes.
.

On entendit retentir un premier signal d’alarme, le cri d’une corne que Josef n’avait jamais eu l’occasion d’entendre pour de vrai. Cette corne en appela une autre, et bientôt le concert des échos recouvrit le bruit des sabots, plus calme désormais. Le cheval s’ébroua avant d’entrer, soudain moins menaçant. Partout dans la rue de Nyx, les passants s’arrêtèrent, tremblants, face à l’image du cheval qui entrait nonchalamment dans leur cité, un messager de Nyx entre les dents.
L’animal fit un pas, puis deux ; à chacun d’entre eux, il paraissait plus faible, désormais prêt à succomber, comme si la cavalcade effectuée quelques secondes plus tôt n’était plus qu’un lointain souvenir. Après avoir parcouru une dizaine de mètres, chacun plus difficilement que le précédent, la bête s’effondra au beau milieu de la rue et tomba raide morte, sans pour autant lâcher sa proie, qui fut sectionnée en deux sous le poids des mâchoires.

Josef tomba au sol en même temps qu’elle, prostré tel un enfant, incapable d’ôter sa main de sa bouche, comme si quelqu’un d’autre le bâillonnait. Visiblement touchée par sa réaction, Chloris coupa la vidéo et lança maladroitement, d’un ton qui semblait pourtant consolateur :
– Rien de tout cela n’est réel, Josef. C’est arrivé, mais ce n’est pas réel.
Tark X lança vers elle un regard d’incompréhension qui dut être si fort qu’elle détourna les yeux et rangea son écran liquide. Elle lança un mouvement de tête à ses acolytes avant d’ajouter :
– Votre peur seule était réelle, et c’est tout ce qui compte. »

Les deux épaisses silhouettes se dirigèrent vers Josef. Comprenant qu’il était trop tard, il se débattit néanmoins, jusqu’à ce qu’un violent mal de tête ne lui coupe la circulation dans les jambes. Il tomba à nouveau, docile soudain, conscient qu’on l’emmenait mais incapable de vouloir s’en sortir. Il sentit ses pieds glisser sur les marches de l’escalier.
La dernière chose qu’il vit, avant de perdre connaissance, était l’ensemble des Onironautes, toujours debout mains vers le ciel, et au-dessus desquels planait la silhouette silencieuse d’un drone psychonaute.

 

[NB : Je ne suis personnellement pas très satisfaite de cet épisode. C’est de l’action d’un bout à l’autre et c’est clairement un domaine dans lequel j’ai des difficultés. Plus que jamais, n’hésitez pas si vous avez des suggestions ! Je sens notamment que le rythme de l’ensemble peut être largement amélioré…]

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