Les Fourches caudines – Episode 51

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Alistair était toujours profondément endormi, d’un sommeil artificiel qui l’avait gardé sanglé contre le lit du projecteur de rêves. La lumière braquée sur son visage ne le réveilla pas.
– C’est lui ? demanda Daniel.
– Oui, répondirent les deux autres à l’unisson.
– Je n’en reviens pas qu’on ait pu te confier la surveillance de quelqu’un que tu n’avais jamais vu, lâcha Tomàs.
– Certaines reconnaissances vont plus loin que les yeux, ponctua Alhassar de sa voix chaude. Tark X savait.
– Bon, on le réveille ?
Le narcoleptique émit quelques réserves :
– Je ne sais pas, les gens sont devenus fous là-haut. Et si c’était son cas aussi ? Si c’est pour ça qu’il est attaché à cette machine de l’Asak ?
– Il est costaud, en plus… ponctua Tomàs.
– On ne peut pas le laisser comme ça. Il va mourir de faim si on ne fait rien, argumenta Daniel, sentant resurgir dans sa voix ses vieilles amours pour le débat.
– Si tu insistes, dit son ami. C’est toi qui as les clefs.
Daniel s’approcha de la porte de la cellule, essaya plusieurs clefs avant de trouver la bonne.
La vieille grille grinça sur ses gonds.
– Je n’ai vu de prisons comme celle-ci que sur de vieilles photos, commenta le peintre.
Tomàs entra le premier dans la cellule. Endormi, le Disciple Oneirien paraissait moins imposant que les fois où l’ancien Onironaute l’avait aperçu au Sanhédrin. Sa carrure diminuait de n’être pas imposée à d’autres. Il semblait dormir de la même manière que n’importe quel humain.
Daniel suivit Tomàs, incertain encore de ses jambes qui ne l’avaient pas porté depuis si longtemps. Son ami eut l’air soudain surpris :
– Regarde ! Ça devrait le tenir tranquille si jamais il pète un plomb, lui aussi.
Tomàs avait à la main une authentique arme à feu. Daniel, par réflexe, s’écarta, ce qui le surprit lui-même. Les Artistes tels qu’il les avait connus ne rechignaient jamais devant une arme à feu. Oui, les balles tuent les mots, anéantissent l’Art, souvent – elles tiennent aussi la Milice à distance, si l’on sait s’en servir. Mais étrangement, de ne pas en avoir vu depuis qu’il était arrivé à Oniria, Daniel comprit à quel point la violence intrinsèque à la vie à Satyä ne lui avait pas manqué.
– Si tu sais t’en servir, garde-le, dit-il.
Alistair respirait régulièrement. Sous la lumière, Daniel remarqua néanmoins que son visage était creusé sous sa barbe épaisse ; les coins de ses yeux rougis. Le casque du projecteur écrasait son épaisse chevelure ; des leds scintillaient partout sur son crâne.
– Il n’a pas l’air en forme.
Le peintre secoua l’épaule du Disciple, mais n’obtint aucune réaction. Alors, il s’avança vers la machine, qui clignotait ostensiblement dans l’obscurité.
– Comment ça marche, ce cirque ? se questionna-t-il devant l’écran bleuté.
Fort heureusement, il eut vite raison de l’affichage ergonomique, prévu pour le néophyte qu’était Josef. S’il ne savait pas ce que la machine faisait exactement, il trouva néanmoins une fonction « arrêter tous les programmes en cours », qu’il activa.

Tomàs et Daniel reculèrent hors de la prison, refermant la porte derrière eux. Au bout de deux minutes, Alistair n’était toujours pas réveillé. Les lumières du projecteur s’étaient toutes éteintes et les deux amis débattirent quelques secondes de la nécessité d’éteindre ou non la lampe de poche, quand ils furent interrompus par un bruit sourd, juste à côté d’eux : Alasshar avait disparu. Ou, plus exactement, il était tombé au sol, victime d’une crise de narcolepsie.
– L’un s’endort, l’autre se réveille… lâcha Tomàs, s’assurant rapidement que le prisonnier ne s’était pas blessé dans sa chute.
Alistair en effet commençait à bouger. Aveuglé par la lumière, il tira sur ses sangles puis, entendant les deux hommes murmurer derrière la lampe qui vacillait dans le noir, demanda :
– Qui est là ?
– Des amis, répondit Daniel.
– Vous vous sentez bien ? Vous n’avez envie de tuer personne ?
– Non. Je sors de songes remplis d’assez d’Endormis… dit Alistair d’une voix éteinte. Vous allez me regarder longtemps comme ça ? Où est Josef ?
– C’est lui qui m’envoie, continua Daniel sans révéler son visage, et sans s’approcher de la cellule.
– Il va bien ?
– On ne sait pas où il est, lança Tomàs.
– Comment ça vous ne savez pas où il est ? Vous savez ce qu’il s’est passé là-haut, au moins ?
– Oui, j’ai vu. C’est pour ça que je vous demande si vous allez bien.
– Vous voulez dire, est-ce que j’ai basculé dans l’Asak, comme le reste des Onironautes ?
– Appelez ça comme vous voulez. Nous ne prendrons pas le risque d’ouvrir avant d’être sûrs.
– Vous n’êtes que trois ici ? Quelqu’un respire près de vous.
Tomàs et Daniel échangèrent un regard aveugle, pris au dépourvu.
– Euh, oui. Un prisonnier de Josef est avec nous, expliqua Daniel.
– N’utilisez pas ce mot, s’il vous plait…Cela ne tiendrait qu’à lui, ces cellules seraient vides…
En parlant, Alistair commençait à tirer de plus en plus fort sur ses liens, manifestement agacé d’être ainsi entravé. Son regard s’arrêta sur la tour centrale du projecteur :
– Ça fait combien de temps que je dors ?! Détachez-moi, bon sang… J’ai mal.
Daniel se tourna vers Tomàs :
– Ça fait combien de temps ?
– Même pas vingt-quatre heures.
– Tu m’as retrouvé en moins de vingt-quatre heures ? demanda l’Artiste, surpris.
– J’ai eu de la chance, expliqua Tomàs. Puis il désigna Alhassar du menton : Si celui-là n’avait pas été affamé, je ne t’aurais sûrement jamais trouvé.
Alors Daniel se rendit compte que, dans sa torpeur, il avait omis de faire quelque chose : remercier Tomàs. Il se promit de le faire dignement dès qu’ils pourraient avoir un peu de répit.
Alistair coupa court à leurs égarements :
– Quand vous aurez fini de causer, vous me détacherez ? Vous n’avez aucun moyen de savoir si je suis fou, de toute façon. Je vous dis que je ne le suis pas, mais c’est ce que vous dira la plupart des cinglés. Allez, il faut que je retrouve Josef, sortez-moi de là.
Daniel s’avançait déjà vers la cellule, mais Tomàs l’arrêta en lui saisissant le bras.
– Dites-nous d’abord ce que vous savez. Sur ce qu’il s’est passé.
Le regard d’Alistair s’assombrit tout à coup.
– Il ne sait rien, dit Daniel. Il était en prison.
Mais Tomàs vit qu’Alistair baissait les yeux, gêné soudainement, plus qu’en colère. Il insista :
– Ca a à voir avec les Psychonautes, c’est ça ?
– Je ne sais pas si c’est eux ou juste le Docteur Lordan.
– Qui est le Docteur Lordan ?
Tomàs fit de grands yeux ronds. Il connaissait le nom de Lordan : c’était le médecin récemment arrivé chez les Onironautes, et qui s’était occupé de Daniel quand Tomàs l’avait emmené à l’hôpital.
– Un médecin Psychonaute. Un contrat qu’a établi Josef, pour sauver Oniria de la destruction militaire.
– Ca a bien marché, dites donc, commenta Tomàs.
Il regretta immédiatement ses paroles, car la colère envahit les yeux d’Alistair qui tira une fois de plus sur ses liens.
– Sortez-moi de là, ajouta froidement le Disciple. Ce petit jeu a assez duré. Lordan est un monstre. Josef ne pouvait pas le savoir. Je ne suis même pas sûr que les Psychonautes le savaient.
– Josef a fait ce qu’il a pu, Tomàs, crois-moi, conclut Daniel avant de glisser la clef dans la serrure.

Tomàs soupira et plaça une main sur le revolver, juste au cas où. Daniel s’avança vers Alistair et défit ses liens. Le Disciple massa ses poignets endoloris et se releva. Sa silhouette emplit soudainement toute la cellule : Tomàs lâcha le revolver dans sa poche.
– Merci, Daniel, dit le géant en posant une main sur l’épaule du peintre.
– Vous savez qui je suis ?
– Bien sûr. Avec tout ce que Josef m’a parlé de toi, j’aurais pu être jaloux si je l’avais moins bien connu… Mais…
Il attrapa le jeune homme et le fit tourner devant lui, dans la lumière. Daniel se laissa faire sans avoir peur. La lumière marqua un sursaut.
– Pardon, dit Tomàs. Mon tic.
– Tu n’as plus de taches bleues, continua Alistair sans lui accorder plus d’attention.
– Non. Elles ont disparu.
– J’imagine que c’est une bonne chose. Tu reparles notre langue, aussi ! C’est une bonne nouvelle.
Alistair considéra un instant le jeune garçon qu’était Daniel, puis il secoua la tête.
– Où sont mes manières ? dit-il en tendant la main. Alistair.
– Daniel, dit le peintre en tendant la sienne.
Le Disciple s’avança alors sans hésiter vers Tomàs, qui, braquant la lampe sur eux, était toujours dans le noir.
– Alistair.
L’ancien Onironaute mit quelques secondes à accepter la main qu’on lui tendait.
– Tomàs, concéda-t-il finalement.
Le géant saisit la lampe torche et braqua une partie du faisceau sur le visage du jeune homme, pour le voir. Il parut circonspect.
– Enchanté, ajouta-t-il malgré tout.
A cet instant, on entendit une voix maugréer : Alhassar se réveillait. En remarquant le trio autour de lui, il soupira :
– Je n’ai pas eu de songe, c’est ça ?
Comme ces interlocuteurs demeuraient interrogatifs, il précisa en se relevant :
– J’ai cru que j’étais toujours en cellule, que j’avais eu un cauque. Un cauque pire que la prison, je veux dire.
Le silence s’épaissit et Alistair le brisa :
– Mettons-nous en route. Il faut qu’on retrouve Josef. Je vous raconterai ce que je sais en chemin.
– Moi aussi, tenta Tomàs. J’ai quelque chose à vous montrer.

Les quatre acolytes quittèrent les prisons. Alistair s’arrêta à peine dans la chambre dévastée de Josef, et Alhassar insista pour qu’on prenne quelques provisions avant de quitter les appartements de l’Exégète.
– Ce n’est pas comme si tout cela allait disparaitre, commenta froidement Tomàs.
– On ne sait jamais.
Ils descendirent la rue de Nyx, à l’affut du moindre bruit. En vain. Il leur semblait parfois que quelques silhouettes se déplaçaient lentement dans le noir, mais qu’elles les craignaient plus qu’ils ne les craignaient eux. A chaque bâtiment détruit, à chaque tas de corps qu’ils croisaient, Alistair récitait une prière : il pria donc en continu, s’arrêta même au milieu de la rue pour lever ses paumes vers le ciel et se recueillir. Sa démarche semblait plus lourde à chaque fois qu’une prière finissait.
– Vous donnez tout ce que vous êtes, chaque minute de votre temps pour faire vivre une cité…Dans la joie, l’altérité… Et les appétits des autres viennent toujours contrecarrer votre utopie.
Tomàs et Daniel, ne comprenant que trop bien les propos d’Alistair, échangèrent un regard. De son côté, le cauque frappa nerveusement du pied dans un morceau de pierre trainant sur le pavé.
– Tous le même but, pas fichu de s’accorder. Faut pas s’étonner que mon corps ait choisi de dormir la plupart du temps, grommela-t-il.

Ils arrivèrent finalement devant les portes de la cité, et la lumière de leur lampe s’échoua sur le cheval, toujours neuf. La mâchoire de Daniel se décrocha devant cette vision.
– Ne t’emballe pas, dit Tomàs. C’est…
– Un hologramme, je sais, le coupa l’artiste en se précipitant vers la bête, si rapidement que les autres durent courir à sa suite.
Le peintre aux oiseaux s’était penché sur l’animal, passait sa main à travers la crinière, émerveillé. Un instant, il tenta même de saisir les deux morceaux du petit cotinga, et, ne pouvant y parvenir, lança un regard triste vers Tomàs.
– Quel travail d’orfèvre… commenta Daniel. Regarde cette précision… Il n’y a que la lumière qui pose problème. Son absorption. Mais sinon, tout est parfait, l’illusion est parfaite.
Daniel et Tomàs avaient complètement oublié Alhassar et Alistair, bouche bée devant cette créature sortie tout droit de l’Asak.
– Ne craignez rien, dit Daniel. Elle n’est pas réelle.
– J’avais compris, merci, je ne suis pas stupide, répondit farouchement Alistair. Mais comment peut-on créer une telle horreur, avec tant de réalisme ?
– Arrêtez de nommer ça des horreurs, grogna Alhassar. Les songes en sont remplis. Rien de ce que les songes nous transmettent peut être considéré comme une horreur.
– Pardon, s’excusa immédiatement Alistair. Je n’ai rien contre les cauques, vous savez.
– Ce serait une belle hypocrisie que de sortir avec l’un d’entre eux, c’est sûr.
Alistair marqua un temps d’arrêt, fronça les sourcils. Il savait que Josef faisait des cauchemars. Il ignorait manifestement qu’il allait les partager la nuit durant avec d’autres que lui.
– Ne soyez pas vexé, essaya Alhassar, qui avait compris. C’est toujours plus difficile de montrer nos parts d’ombre à ceux qu’on aime.
Abasourdi, Alistair ne dit rien, et reporta son regard sur le petit cotinga décapité que Daniel, en toute connaissance de cause, cherchait néanmoins toujours à caresser.
– Fascinant… s’extasiait le peintre.
Tomàs s’agaçait et le fit comprendre par un soupir ostentatoire.
– Tu n’oublies pas quelque chose ? s’énerva-t-il. Ça ne t’inquiète pas, de voir un hologramme qui représente tes songes ?
– Tu devrais t’inquiéter, Daniel, c’est vrai, ajouta Alistair en passant une main sur sa barbe.
Daniel se releva.
– J’ai rêvé de cela, je l’ai peint. Tu m’as emmené à l’hôpital, les Psychonautes l’ont su. Ils ont représenté mon cauchemar pour ajouter à la peur des Onironautes et à la débandade générale. C’est tout.
– Daniel… essaya Alhassar. Tu sais ce qu’il représente, le cheval ?
– L’Hécatombe, complétèrent Tomàs et Alistair d’une seule voix.
– Le songe de Tark IX. Sa vision de la fin du monde.
– J’ai dû en entendre parler, sans le savoir.
– Impossible, dit Alistair. Les livres qui le mentionnent sont interdits au grand public depuis que Josef est Exégète. Seuls les Disciples et l’Exégète peuvent y accéder.
– Les cauques en ont aussi quelques exemplaires. De vieilles Clefs des Songes, expliqua Alhassar.
Le Disciple acquiesça :
– Voleurs que vous êtes.
– L’héritage de Nyx appartient à chacun, commenta Alhassar en souriant faiblement.
Mais le peintre ne voulait pas admettre que son rêve eut un sens quelconque pour les Onironautes :
– C’est certainement le fruit du hasard. L’oiseau, le cotinga, ajouta-t-il en se tournant vers Tomàs, tu sais bien que ça n’a de sens que pour nous.
– Je sais aussi qu’il est mort, répondit froidement l’ancien Artiste, son visage à nouveau secoué par un tic. Et tu vas me dire que ton corps s’est couvert de taches bleues par hasard ? Que c’est par hasard qu’on a fait des centaines de kilomètres tout ça pour s’entendre dire par un grand Marcheur Sentinelle qu’il n’y comprenait rien non plus ?
– Vous avez fait le pèlerinage de la Route de Corne ? demanda Alistair, surpris. Je croyais qu’il n’existait plus.
– Vous avez découvert quoi ? questionna à son tour le cauque.
Mais, peu enclin à répondre à leurs questions, Tomàs sortit soudainement de ses gonds et se mit à hurler, les yeux trempés :
– Ce qu’on a découvert ?! Mais rien ! Absolument rien ! Puisqu’il n’y a rien à découvrir, sinon que Monsieur Daniel transporte des choses plus grandes que le monde en lui et qu’il refuse de le voir, comme toujours ! Et qu’il s’en fiche, et que sa personne seule compte ! Il est fini, le temps où ça n’engageait que toi, tes petits croquis, et tes petits échecs amoureux ! Par Nyx, ouvre les yeux : on est entouré de cadavres ! J’ai vu des gens se coudre les paupières n’importe comment aujourd’hui, pour ne pas voir cette horreur de cheval fou ! Et toi tu es là avec ton « hasard », avec ta fascination stérile d’Artiste ! Tes songes ont tué, Daniel !
 

L’écho d’Oniria désertée renvoya les derniers mots de Tomàs sur le silence qu’ils avaient provoqué. Alhassar, Alistair et Daniel demeuraient tous trois interdits et muets. Tomàs essuya la bave aux commissures de ses lèvres, et s’éloigna de quelques pas pour reprendre son calme.
– Bon… dit le cauque au bout d’une bonne minute. Ça, c’est dit. Si nous sommes de trop…
Daniel leva les yeux vers Alistair, qui regardait Tomàs d’un regard attendri, comprenant sans doute le deuil qu’il avait à faire et qui était aussi le sien. Mais déjà l’ancien Onironaute revenait vers eux :
– Il n’y a rien à régler. Je n’ai pas dormi. Je suis épuisé. Je suis inquiet.
Il reporta une seconde son regard vers Daniel avant d’ajouter :
– Je suis humain.

Alistair leva les mains, dans un geste qui voulait calmer les ardeurs de chacun :
– Nous avons tous des raisons d’être inquiets et anéantis. Essayons de les mettre en commun plutôt que de les laisser nous séparer. Tu dis que tu as croisés des gens, aujourd’hui, Tomàs ?
Tomàs essuya son visage d’un revers de manche.
– Oui, bougonna-t-il.
– Comment se sentaient-ils ? Avaient-ils l’air fou, dangereux ?
– Qui ne serait pas fou devant ce carnage ? répondit d’abord Tomàs, encore sur la défensive. Puis, sous le regard bienveillant et patient d’Alistair, il repensa finalement à Larsen, les classa lui et sa proposition de se coudre les paupières dans la catégorie des sains d’esprit :
– Non, je ne crois pas.
– Josef était sain d’esprit. Les cauques que j’ai vus avaient l’air sains d’esprit, récapitula Alistair.
– Ils le sont. Nous sommes les seuls sains d’esprit dans ce monde étriqué, commenta Alhassar.
– Daniel et toi allez bien, continua Alistair, en sondant Tomàs du regard pour savoir si, en effet, il allait bien. Qu’avons-nous tous en commun ?
– On a évité l’hôpital depuis plusieurs semaines ? proposa Daniel.
– Nous étions tous soumis à des tests, au sein du Conseil. Josef y échappait. Pas moi, dit Alistair.
– Vous étiez proche de Josef. Ils vous ont peut-être épargné.
Le visage d’Alistair se contracta, mais il ne contredit pas ouvertement Josef, corrigea simplement :
– Je suis proche de Josef.
– La rumeur sur la collecte des Rêves circule depuis longtemps à Edistyä.
Alhassar et Alistair ouvrirent des yeux béants :
– La quoi ?
– Un de mes profs m’en parlait souvent. C’était un bruit de couloir, comme tout, là-bas.
Le cauque et le Disciple échangeaient des regards muets, mais aucun d’entre eux ne parvenaient à concevoir la chose. Plus il réfléchissait, plus Alistair se décomposait. Il osa finalement :
– Avant la prison, Lordan… Il m’a…
Ses sourcils se froncèrent ; le géant se fit minuscule soudain dans l’immense nuit noire. Ses yeux furent traversés de tant de terreurs que Daniel se dit qu’il aurait aimé les peindre ; mais le regard de Tomàs, qu’il croisa à ce moment, eut raison de ses aspirations. Alistair se ravisa finalement :
– Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’il m’a fait. Mais je n’ai envie de tuer personne. Je crois toujours en Nyx. Je n’ai pas peur de ce cheval. Pas une peur déraisonnable, en tout cas.

Le silence revint entre eux, une fois de plus brisé par les sarcasmes d’Alhassar :
– On est bien avancé.
– Josef pourra nous éclaircir, conclut Alistair en ramassant la lampe qui était restée par terre. Il faut qu’on le retrouve. Le plus vite possible. Hël se lève bientôt. Reposons-nous d’ici là, et mettons-nous en route dès l’aube.

Le petit groupe se reforma, guidé dans la nuit par la large silhouette d’Alistair. D’un commun accord, ils retournèrent aux prisons : c’était l’endroit le plus sûr pour eux.

 

Tomàs s’était enfermé seul, à un bout du couloir. Il fallut deux heures à Daniel pour venir le trouver. Deux heures qu’il avait passées à ruminer la colère de son ami, sa rancœur, qui avait semblé terrée depuis plusieurs années ; sa terreur aussi, qui avait fait remonter en lui les pires souvenirs de leur vie d’Artiste – et il y en avait.
Pour le peintre, les dernières semaines étaient on ne pouvait plus floues. La dernière chose dont il se souvenait clairement, c’était la mollesse du lit de l’appartement de Synkre, où Tomàs et lui avaient patienté avant de revoir le Marcheur Sentinelle. Il se rappelait très précisément de cette sensation de soulagement qui l’avait pris en entendant Tomàs se doucher, en sentant la fraicheur des draps contre son corps souillé des kilomètres avalés durant des mois. La sensation de l’aboutissement, quand bien même cette quête n’était pas vraiment la sienne, quand bien même il se fichait de savoir ce que signifiaient ces chevaux fous mangeurs d’oiseaux.
Daniel savait qu’il existait des Artistes Onironautes, qui ne vivaient à Satyä que parce qu’ils pouvaient s’y exprimer librement, quand seul l’art religieux avait cours à dans la cité de l’Exégète. Ces Artistes-là étaient convaincus que quelque chose les dépassait, quelque chose de plus grand, auquel la sensation même de l’Art faisait appel. On lui avait donné différents noms à travers les siècles : voix des Oneiroi, foi, Amour, inspiration, talent… Les étiquettes changeaient avec les siècles mais le désir qu’elles labellisaient était toujours le même : celui que nos œuvres dépassent nos carcasses, nous survivent. Celui que notre vie n’ait pas été vaine. Voilà pourquoi Daniel mettait dans la même catégorie l’Artiste et le Soldat et donc, à certains égards, et même si ça le terrorisait – les Artistes et la Milice qui les exterminait.
Mais la vie à Satyä, son caractère irrémédiablement éphémère, avait eu raison, pour Daniel, de toutes les visions pérennes de l’Art. Les croyants s’étaient faits moins nombreux au fil des générations, et dans sa famille, il n’y en avait pas du tout. Comme l’amour, les oiseaux n’étaient pas destinés à voler pour toujours, peu importait combien le peintre en dessinait chaque jour. Et si l’Art, après tout, n’était pas fait pour nous survivre ? S’il ne voulait plus rien dire après notre passage ? S’il ne devait avoir de sens que pour nous ?
Que puisse mourir un cotinga, Daniel savait ce que cela signifiait pour lui, quelle terreur cela traduisait : celle de perdre à nouveau Tomàs. Et cette peur n’avait jamais été plus concrète que ce soir-là.

Tomàs ne dormait pas du tout. Dans un coin de la pièce, il avait allumé des bougies glanées à l’étage et était assis sur le lit, les jambes repliées sous son menton, les yeux grands ouverts. Il frissonnait ostensiblement, mais ne se couvrait pas. Son regard, inquiet, était le même que le jour où il était venu voir Daniel, plus de deux ans plus tôt, pour lui dire qu’il avait fait un rêve, une « révélation ». L’artiste s’assit à ses côtés ; Tomàs ne réagit pas.
– Tomàs…
– Ca y est, le temps des excuses est arrivé ? demanda froidement l’ancien Artiste, sans bouger.
– Non. Je n’ai pas l’impression d’avoir à m’excuser. Je suis venu pour te remercier.
Tomàs sembla revenir à lui, et l’inquiétude déserta quelques instants ses yeux.
– Il est temps.
– Tu admettras que je n’étais pas très en état de le faire jusqu’à présent. Mais je ne serais sans doute plus là du tout si tu n’avais pas pris sur toi de me ramener ici.
– C’est vrai.
Daniel fixa un instant son ami : il ne sut si c’était la pénombre, mais il avait du mal à le reconnaitre. Tomàs paraissait avoir vieilli de dix ans en quelques semaines à peine.
– Je ne voudrais pas que tu te fasses de fausses idées. Je ne t’en veux pas, pour l’hôpital.
– Tu serais mort, sans l’hôpital. Crois-moi. C’est un miracle que tu aies survécu au retour. Que nous y ayons survécu. Mais ça, tu ne t’en souviens pas, bien sûr. Tu dois te souvenir des aubes et du crépuscule, de la lumière rouge des drones dans la nuit noire, de la fossette du sourire de Carmin quand il se foutait de nous, de la ligne sublime du dos d’Agathe, de la couleur des cocktails bus durant nos rares moments de répit, de la fraicheur des draps les nuits où on a eu la chance d’en avoir.
Daniel baissa les yeux. Il se souvenait en effet parfaitement de tout cela.
– C’était quelle nuance de bleu, tes taches ? ironisa Tomàs.
– Ecoute, j’ai compris, reprit Daniel. Je ne cherche pas à gagner le débat cette fois. Il n’y a pas de débat à avoir. Tu m’as ramené en vie, au détriment de la tienne. Je voulais que tu saches que je suis conscient de tes sacrifices.
Tomàs se dressa sur le lit, desserra ses jambes, interloqué :
– « Conscient de mes sacrifices ? »
– Oui, reprit Daniel. Du danger que tu as affronté pour revenir jusqu’ici. Même si je ne sais pas trop pourquoi nous sommes revenus là…
Cette fois, Tomàs se leva et fit un effort pour ne pas crier, afin de ne pas être entendu d’Alhassar et Alistair :
– Tu te moques de moi ? Tu m’as supplié de revenir ici. C’est tout ce que tu m’as répété, du moment où je t’ai ramassé sur l’escalier de l’Halapak de Synkre, jusqu’au moment où tu étais sur le lit d’hôpital ! Tu ne me disais que ça, « il faut rentrer, quelque chose de terrible va arriver, il faut rentrer » !
Tomàs s’aperçut qu’il utilisait un ton geignard pour imiter Daniel. Le peintre, lui, ne se souvenait clairement pas d’avoir été si suppliant.
– Je… Je n’étais pas moi-même…bégaya-t-il.
– C’est ce que je me tue à te faire comprendre ! Ce que tu refuses d’entendre ! reprit Tomàs en pointant un doigt accusateur vers son ami. Quelque chose qui te dépasse a pris possession de toi ! Et tu t’es toujours tenu éloigné de toute intrusion médicale : ne me dis pas que ce sont les Psychonautes. Tu as été inconscient pendant plusieurs semaines ! Tu étais bleu, Daniel ! Par Nyx ! Abandonne ta foutue raison cinq minutes, elle ne fait pas le poids ! Tu n’es pas ce qu’il y a de plus grand en toi-même !
Daniel n’avait aucune explication à son état des semaines passées, certes, mais il refusait d’admettre que ce qu’il lui était arrivé avait existé hors du champ des possibles. Certains possibles demeuraient encore inexplicables, à cause d’un savoir trop étroit : c’était tout.
– Le bleu n’existe pas dans la nature, dit-il simplement.
– Quoi ? cria Tomàs un peu trop fort.
– Le bleu n’existe pas dans la nature. Tu te souviens ? C’est ce que m’a dit le Marcheur Sentinelle. Et si je n’avais été bleu, en réalité ?
– Bon sang Daniel, tu préfères te prendre pour un papillon plutôt que d’admettre que tu as tort ? Tu n’as donc rien compris ? Tu es revenu vers moi, après treize mois d’absence, en n’ayant rien compris ?
Daniel serra la mâchoire, contrit, et répondit avec la plus grande honnêteté possible ce qui était pour lui la plus raisonnable et logique des réponses :
– Je suis revenu parce que tu me manquais.
L’Artiste le vit distinctement : Tomàs ravala des larmes avant d’ajouter froidement :
– Tu es revenu car tu te manquais. Tu te manquais à travers mes yeux, mon admiration.
– Je ne peux pas te laisser dire ça Tomàs, le contredit Daniel en se levant son tour. Je t’ai toujours admiré et tu le sais.
– Tu as toujours admiré l’Artiste en moi. Certaines qualités que j’avais et que tu n’avais pas. C’est tout. A la première minute où il n’a été question que de moi, des mes songes, de mes désirs, tu m’as laissé seul avec mes doutes. Tu m’as abandonné derrière toi. Mais c’est une habitude pour toi, n’est-ce pas ?
Daniel blêmit d’un coup et ses bras tombèrent le long de son corps.
– Ne fais pas ça, Tomàs…
Tomàs poussa un grognement de colère et fit volte-face en secouant la tête. Il tremblait de plus en plus.
– Tu es mort de froid, couvre-toi…suggéra le peintre et, sans oser s’approcher, il jeta la couverture du lit sur les épaules de son ami, qui ne cessa pas pour autant de trembler. Tomàs murmura alors :
– J’avais une vie ici, avant que tu reviennes. Une vie sans toi, oui, mais une vie à moi. Une vie stable. Avec un but précis. Tes songes ont tué la première ville où j’aie choisi de vivre. Tes songes ont tué la cité où j’étais venu éclaircir les miens.

Ce fut au tour de Daniel d’avoir les larmes aux yeux. Il tenta de se rapprocher de Tomàs, voulut poser une main sur son épaule, se ravisa.
– Par Nyx, lâcha amèrement l’ancien Onironaute. Quel naïf je fais…

L’Artiste ouvrit la bouche, mais rien ne vint : pour la première fois de sa vie, Daniel éprouva l’abyssale et tragique sensation de n’avoir plus rien à dire.

Tomàs conclut alors le débat :
– Notre problème a toujours été le même, Daniel : tu penses que l’Art est une fin. Mais il n’est qu’un moyen comme tant d’autres. Lorsque tu seras capable de l’admettre, peut-être qu’il y aura de la place pour quelqu’un d’autre que toi dans ta vie. Peut-être même que tu seras enfin heureux. Que tu rendras heureux les gens autour de toi. Que tu créeras pour de bon. »

Complètement hébété, Daniel se sentit à court d’arguments comme de supplications. Il s’éloigna doucement, sortit de la cellule de Tomàs pour regagner la sienne. Il s’allongea sur son lit, tenta de se concentrer pour se souvenir des raisons qui l’avaient poussé à dire qu’il fallait de toute urgence rentrer à Oniria. Mais son cerveau s’égara, et ce fut finalement à Agathe qu’il repensa. Quels étaient ses autres prénoms, déjà ?
Daniel ne se souvenait que de celui-là, Agathe. Le prénom qu’elle avait quand il l’avait regardée.
Il éclata en larmes.

De son côté, Tomàs, incapable d’affronter ses songes, reprenait une deuxième pilule de modafinil.

 

 

Le jour se leva sur le mutisme que les quatre habitants d’Oniria avaient gardé tout le reste de la nuit. Assis sur le lit de Josef, ils attendaient assez de lumière pour y voir à peu près clair. Alistair feuilletait nerveusement les livres restés sur la couverture, secouant parfois la tête, dépité et inquiet. Dès les premières lueurs de l’aube, il bondit sur ses deux pieds :
« On y va, ordonna-t-il.
– Où ça ? demanda Daniel.
– Là où on peut trouver un Exégète, proposa Alhassar, qui avait compris.
Daniel n’avait pas grand espoir de retrouver Josef vivant, et s’en voulait d’apprécier l’ironie d’avoir pu être si proche de lui tout en étant inconscient. Il se rappelait du ton de Tark X, lorsqu’il lui avait fait ses adieux : sa voix lui avait semblé celle d’un homme qui ne voulait pas survivre. Mais plus Daniel observait Alistair, sa carrure, sa détermination, plus il avait du mal à croire qu’on puisse vouloir abandonner une telle personne derrière soi. Le géant se faisait en effet à la fois éclaireur et gardien ; il paraissait connaitre par cœur les moindres venelles les plus étranglées d’Oniria et passait naturellement de l’une à l’autre, à grandes enjambées. Avec une facilité déconcertante, il évitait ainsi les diverses sources de bruits qui surprirent une fois ou deux ses acolytes, et les quelques silhouettes pressées et hirsutes qu’il leur arriva de distinguer.
– Je ne sais pas comment tu fais, commenta Daniel qui l’observait, ébahi. Je suis plutôt du genre statique, comme somnambule.
– Tant que ton esprit marche, c’est le plus important, lui répondit Alistair sans se détourner ne serait-ce qu’une seconde de son but : la tour du Cénacle, qui jetait son ombre intacte sur la ville éclatée.

Ils trouvèrent la place centrale du Cénacle presque entièrement vide. Seule une femme était assise sur le sol, appuyée négligemment contre la tour. Elle ne fit pas un pas vers eux lorsqu’elle les aperçut, ne tenta pas non plus de fuir, mais elle sembla reconnaitre Alistair lorsqu’il s’approcha de la porte :
– Vous n’avez pas dormi cette nuit, concubin, lança-t-elle à la dérobée.
Le Somnambule se contenta de la regarder. Il aurait pu, de toute sa hauteur, la toiser d’un regard qui l’eût fait taire tout de suite, pensa Daniel, mais le mépris semblait ne pas faire partie du panel d’expressions du géant, en dépit de sa fatigue ostentatoire.
– Est-ce que vous l’avez vu ? demanda le Disciple.
– Envolé, répondit simplement l’Onironaute en désignant le ciel.
Le visage d’Alistair s’assombrit soudainement.
– Comment ça, envolé ? demandait Daniel – mais le géant n’en avait cure et s’était déjà lancé dans les escaliers.

Les jambes épuisées, le peintre avait du mal à suivre le rythme, et Tomàs vint placer son bras en soutien pour l’aider à monter. Ce ne fut que lorsque Daniel le regarda avec surprise que Tomàs se rendit compte de son geste, et comprit qu’il avait agi par réflexe, plus que par altruisme véritable. Il ne sut que faire de sa gêne et n’osa lâcher Daniel qu’une trentaine de marches plus haut, pour rejoindre Alistair en quelques enjambées.

Tomàs n’avait jamais vu la chambre du Cénacle, ne l’aurait jamais imaginée si spartiate. Il en avait bien lu quelques descriptions dans des livres, et reconnaissait, par exemple le toit à ciel ouvert pour permettre à l’Exégète de s’éveiller au rythme de Hël. Dans un coin, on distinguait une grande boite de verre, cerclée d’une barrière en bois sculptée : un incubateur, vide. Un masque de sommeil sec reposait sur le bord. Au centre de la pièce, un lit : les draps avaient l’air frais quoique défaits. Tomàs n’aurait pas craché sur une nuit de sommeil dans ce lit-là.
Alistair, lui, avait choisi de porter son attention sur tout autre chose. Il s’était accroupi près de la porte : dans sa main brillait la Clef de Corne, symbole de l’Exégète. Et il pleurait.
A cet instant, Daniel arrivait enfin en haut des escaliers, soutenu par Alhassar. Alistair sécha discrètement ses larmes, feignit n’être pas si atteint, et tendit sa trouvaille à ses trois compagnons. Il ne put dire un mot – n’en eut pas besoin, ceci dit : même Daniel avait compris, qui saisit la Clef de Corne, et la regarda quelques secondes briller sous un rayon de soleil avant de la rendre à Alistair, qui l’enfila autour de son cou.
Le géant redescendit les marches quatre à quatre. Quand Tomàs, Daniel et Alhassar arrivèrent en bas à leur tour, la femme Onironaute et lui regardaient tous deux le ciel, sans dire un mot.
Au bout de quelques minutes, il se tourna vers les deux artistes, ouvrit la bouche : une question s’échoua manifestement contre ses dents, et il prit une grande inspiration pour la poser. Mais, au moment peut-être où il allait y parvenir, le chant grave d’une corne vint l’interrompre. L’écho du cri des procès se répandait dans la ville déserte, se répéta trois fois. Daniel, Tomàs et Alhassar se regardèrent, indécis. Alistair ouvrit de grands yeux surpris, comme s’il lui revenait à l’esprit quelque chose qu’il avait oublié ; puis, d’un pas ferme et rapide, se mit en marche le premier vers le Sanhédrin.

Quelques fenêtres s’ouvrirent sur leur chemin : d’autres manifestement étaient tentés de répondre à cet appel qui avait jusque-là rythmé les journées onironautes. Quelques silhouettes se faufilaient ici et là, si imprécises et hystériques qu’ils ne surent pas dans quel sens elles allaient – aucune ne leur prêta attention. Ils prirent une fois encore le même chemin et s’arrêtèrent devant la grande porte du tribunal. La corne avait cessé de tonner.
– Attendez-moi là, dit Alistair en s’avançant. Mais aucun de ses trois compagnons ne l’écouta, et ils lui emboitèrent le pas, tentant de suivre sa démarche agile et cadencée.

Les portes du Sanhédrin étaient béantes et, n’eût été l’apocalypse qui se déroulait partout où ils étendaient le regard, ce jour aurait pu être un jour comme un autre. Alistair, Daniel, Alhassar et Tomàs se mirent à l’abri de grands piliers pour laisser passer quelques Onironautes, au regard dévasté, qui entrèrent un à un dans la grande pièce. Le géant s’avança à leur suite, puis marqua un temps d’arrêt. Tomàs ignora Daniel qui tentait de le retenir et s’approcha à son tour.
Au fond de la pièce, à la place sacrée de Josef, se tenait Elör, qui frappait le pupitre de bois avec une régularité de métronome. L’ancien Onironaute reconnaissait sa silhouette filiforme et menaçante : le plus vieux membre du CDO n’avait jamais raté un procès, et il paraissait même qu’il avait mené celui d’Alistair lui-même. Deux autres membres du Conseil, dont le plus jeune, se tenaient à côté de lui, derrière une console bancale, faite de bric et de broc, installée là pour l’occasion.
Les Onironautes qui avaient pénétré la salle s’assirent comme si de rien n’était, poussant par là un cadavre, par ici une grosse pierre, s’accommodant tout à fait de la poussière de carnage qui flottait partout dans l’air. La voix qui sortit d’Elör était geignarde et frénétique : il n’était pas dans son état normal. Mais Alistair, qui observait la scène à peine dissimulé derrière le chambranle de la porte, sembla n’y prêter aucune attention.
– La maladie de l’Onironautisme, murmura Tomàs à Alistair.
Le regard que le géant envoya en retour à l’ancien prétendant fut clair et sans ambages. Pour il ne sut quelle raison, Tomàs eut peur, recula de deux pas, se cognant ainsi à Daniel et Alhassar qui arrivaient derrière lui.
A l’intérieur, Elör cessa de frapper et lança de sa voix étranglée :
– Chers Onironautes, disciples de Nyx, aujourd’hui se tient le procès de Tark, dixième du nom, accusé de trahison.
A ses côtés, les deux Disciples s’esclaffèrent, et l’un des deux, le plus jeune, ajouta d’un ton enjoué :
– Et de fornication défendue !
Puis il prit un air faussement abattu, caricatural, avant d’aller s’allonger sur un lit bancal, qui avait remplacé le projecteur de rêves, dont les débris s’amoncelaient dans un coin de la pièce.
– Et de fornication défendue ! concéda Elör sans abandonner son sérieux. Tark X, vous étant vous-même déchu de vos fonctions par vos agissements, nous nous adresserons à vous en tant que « Josef », votre nom de citoyen onironaute.
– D’accord, déclara celui qui s’était installé sur le lit. C’est tout ce que je mérite.
Toutes ces guignoleries n’avaient aucunement raison du sérieux d’Elör, qui ne cessait de parcourir la salle du regard, à la recherche de l’assentiment général. Mais le public n’avait jamais été aussi peu vif.
– Josef, admettez-vous vous être rendu plusieurs fois en territoire édistyën dans le but d’y rencontrer ceux qui se font appeler les « Psychonautes » ?
– Oh, bien sûr que oui ! cria l’autre depuis son lit.
– Admettez-vous y avoir conspiré ?
La charge était vague, les preuves plus encore, mais le fantoche d’accusé acquiesça à nouveau :
– Bien sûr, cela va de soi. C’est ce que fait toujours ma Constellation : n’importe quoi ! C’est sa marque de fabrique !
Toujours aussi imperturbable et même réellement en colère, comme si le véritable procès de Josef s’était alors joué, Elör continua à lister les chefs d’accusation :
– Admettez-vous avoir entretenu une relation amoureuse avec Alistair Bekar, membre du Conseil des Disciples Oneiriens ?
– Bien sûr ! A ne plus en dormir la nuit ! confirma l’autre en s’agitant.
Cette pantomime grotesque faillit soulever le cœur de Tomàs, qui s’était rapproché pour observer la scène ; finalement, il dut se retenir de rire.
– Admettez-vous avoir couvert les agissements hérétiques d’un nombre inconnu de cauques ?
– Oh oui, oui, tout à fait. Evidemment. Je suis un cauque moi-même !
Alistair bouillait doucement. Les mâchoires du géant étaient contractées ; une de ses mains, aux jointures blanches, enserrait le chambranle de la porte ; sa respiration saccadée indiquait qu’il était près d’une minute à l’autre, à bondir à l’intérieur du Sanhédrin. Un instant, Tomàs voulut en faire part à Daniel, puis, se ravisant, recula. Alhassar s’approcha du peintre aux yeux bleus, et d’un regard lui fit comprendre que le géant allait craquer. Mais la voix d’Elör continuait de retentir à l’intérieur du Sanhédrin :
– Pour l’ensemble des faits qui vous sont attribués, le Conseil des Disciples, l’ensemble de la Communauté onironaute et moi-même vous condamnons à l’insomnie à perpétuité.
Celui qui jouait le rôle de l’accusé prit un ton geignard et, se contorsionnant sur le lit, minauda :
– Oh nooon pitié ! Vous savez bien que je mérite la mort !
Et enfin, il fit semblant de tomber raide, la langue pendante sur le côté, avant de rire à nouveau, entrainant l’autre membre du Conseil dans son sillage.
– Ce n’est pas encore moi qui fais les lois, déclara Elör en admettant un sourire, avant de frapper une nouvelle fois de la main sur le pupitre pour indiquer la fin du procès. Les applaudissements caractéristiques furent mitigés, mais les membres du Conseil, qui battaient leurs mains à tout rompre, parurent ne pas s’en rendre compte.

Alistair, qui n’avait plus osé tourner son regard vers ses compagnons, fit alors volte-face. Daniel se rapprocha instinctivement de Tomàs en voyant le géant tourner vers lui sa masse. Tomàs s’écarta et ce fut Alhassar qui prit sa place, en vain : quand la Montagne fonça sur le peintre, le narcoleptique fut écarté d’un revers de main et tomba à la renverse. Alistair s’écroula comme une tonne de briques sur Daniel qui se débattait, mais Tomàs n’eut pas le temps de réagir que la Montagne s’était écartée du peintre. Daniel sentit qu’il n’était pas blessé et lança un regard interrogatif vers le géant, qui déclara simplement :
– Il est temps pour moi de marcher dans le monde réel.
Interloqué, Daniel demeura au sol, incapable de comprendre pourquoi Alistair s’était jeté sur lui. Il n’eut que le temps d’essayer de l’arrêter d’un cri lorsqu’il comprit finalement, trop tard : Alistair se jeta sur les portes du Sanhédrin, les tirant derrière lui. On entendit tourner le loquet et Daniel ne put que vérifier le contenu de ses poches : vides.
En une seconde, tous les trois se précipitèrent sur la porte, y tambourinèrent, essayèrent de l’enfoncer quand soudain, tout un pan de bois s’enfonça dans un vacarme tonitruant. Tomàs tenta de glisser un regard dans l’interstice pour apercevoir la scène, mais l’on n’y voyait rien que des mouvements rapides, sans pouvoir distinguer qui que ce fût. Des cris fusèrent de partout ; les trois compères tentèrent à nouveau de défoncer la porte en synchronisant leurs efforts, en vain. Au bout de cinq minutes qui leur semblèrent une éternité, un silence total s’abattit sur le Sanhédrin. Puis une salve d’applaudissements, plus franche cette fois, résonna à l’intérieur.
Tomàs essaya de nouveau de voir quelque chose à travers la brisure de la porte :
– Quelqu’un arrive !
Alhassar tira Daniel derrière un poteau ; Tomàs n’eut pas le temps de faire un geste que la porte s’ouvrit : le public onironaute sortit du Sanhédrin : certains pleuraient, d’autres semblaient se réjouir. A un détail près, qui n’échappa pas à Tomàs : certains avaient du sang sur les mains, et les marques qu’ils laissèrent sur le sol étaient rouges également. Ils devaient être une dizaine, qui passèrent un par un devant l’ancien Onironaute, debout au milieu d’eux, sans lui accorder une once d’attention.
– Je pense que ce verdict est le bon, déclara un Onironaute à celle qui l’accompagnait. Ca n’a pas toujours été le cas.
– Je trouve cela un peu dur, répliqua l’autre, surtout pour la relation au sein du Conseil. Je n’ai pas l’impression…
Tomàs n’entendit pas la suite car tous s’éloignaient à présent, se redispersaient dans les rues, insouciants.
Alistair ne ressortit pas.

 

Daniel vit que personne ne semblait se préoccuper d’eux, et se lança à travers le public pour entrer dans le Sanhédrin, complètement silencieux. Le bâtiment, austère et authentique, impressionna Daniel un instant. Les tribunes étaient désormais désertes, et Daniel distingua immédiatement, parmi les amas de corps, ceux qui s’étaient écroulés les derniers : il dévala les tribunes en direction du pupitre. Le plus jeune des membres du CDO, sanglé au lit, semblait avoir été étouffé.
– Alistair ! appela Daniel.
En guise de réponse à sa question, il vit, à l’autre bout de la Cour, Alhassar, qui se laissa tomber à genoux.

« Parfois, j’ai envie de faire comme ces premiers Onironautes, de lui couvrir le crâne d’un foulard, de peur que des merveilles ne s’en échappent. Je suis censé avoir eu un Kosmika, être un messager de Nyx, mais je serais bien incapable d’imaginer les mondes qui vivent là-dedans. Si on ouvrait le crâne d’Alistair, avait un jour dit Josef à Daniel, lors de ses longues tergiversations qui cherchaient à concilier monde moderne et Onironautisme – si on ouvrait le crâne d’Alistair, je suis certain que des milliers de songes fous s’en échapperaient. »
Force était de constater que ce n’était pas vrai – ce fut ce que se dit Daniel lorsqu’il remarqua le gigantesque trou à l’arrière de la tête du géant. Puis, s’approchant, il comprit son erreur : ce n’était pas le crâne d’Alistair, mais celui du juge, qui, perché sur lui, toujours accroché comme s’il eut été encore en vie, serrait autour du cou du géant la chaine de la Clef de Corne. Une des mains d’Alistair s’était stoppée en essayant de l’arracher, l’autre maintenait encore au sol la tête du troisième Disciple, complètement écrasée au sol. Des armes de fortune – des pierres, essentiellement – gisaient partout autour.
– On ne pouvait pas trouver d’Onironaute qui en voulait à Alistair, expliqua Alhassar. Il a toujours fait tout ce qu’il pouvait pour leur venir en aide, rendre leur vie meilleure. Ils ont essayé de l’aider, c’est sûr. Même dans la folie, même après avoir mis la cité à sac, ils l’ont aidé.
Il se pencha pour fermer les yeux du géant.
– Puisse Nyx te guider vers l’Oniramahd, concubin, dit-il avant de lever ses mains ensanglantées au ciel.

Perché sur le dos d’Alistair, le corps d’Elör paraissait minuscule, ratatiné. Daniel eut des difficultés à arracher la chaine de ses mains. La Clef de Corne pendait mollement sur le torse du géant et, une fois ôtée, révéla la marque de l’étranglement, qui avait presque découpé sa gorge en deux. Il repoussa du pied le corps d’Elör, et celui d’Alistair s’affaissa.

Daniel renoua avec une vieille impression : celle de quitter son corps. Même si la débauche d’hémoglobine de cette étrange guerre aux ennemis invisibles avait réveillé chez lui des souvenirs qu’il préférait garder enfouis, il n’avait jusqu’à présent perdu personne dans ce tumulte. Et le peintre ne demandait que cela à la vie : qu’elle ne lui enlève plus qui que ce fût de précieux à ses yeux. Malgré la présence d’Alhassar, il se sentit seul et désemparé, avisa un siège sur lequel tombait un faible rayon de soleil, et s’y assit. Il repensa un instant à la solitude qu’il avait lui-même bâtie autour de lui, s’assurant de ne jamais s’attacher à personne. Les gens qu’il avait aimés se comptaient ainsi sur les doigts d’une main. Il n’avait pas eu le temps de s’attacher à Alistair, pas le temps de même s’attacher au récit d’Alistair à travers les histoires de Josef, qui lui étaient parvenues par bribes dans son état de semi-conscience. C’était un trop-plein. L’amour d’Alistair pour Josef avait encore rendu les espoirs d’histoires possibles ; mais c’était fini désormais: partout où Daniel posait alors ses yeux , il ne pouvait se raccrocher à rien qu’il aurait pu esthétiser. Ce dont Daniel avait besoin, c’était de quelqu’un qui eût pu redonner sens à cette barbarie, qui par-delà les images aurait pu lui montrer comment rouvrir les yeux.
– Tomàs ? appela-t-il.
Alhassar se releva, remonta quelques marches, secoua la tête.
Daniel bondit, balaya la salle des yeux ; mais partout où il jetait ses regards, ces derniers ne s’accrochaient qu’à des corps. En remontant l’allée, il ressassa tous les poèmes qu’il connaissait, tous ceux qu’il avait entendus de la bouche des Artistes tentant de sauver la métaphore en même temps que le souvenir de ceux qu’ils avaient aimés : pour rien – car toujours un alexandrin se suspendait à une paire d’yeux arrachés, une rime riche glissait sur une mare de sang.
– Tomàs ! réessaya-t-il.
Daniel ne sut pourquoi, mais l’image qui lui vint, en découvrant le perron vide, fut celle de la colonne vertébrale d’Agathe, qu’il avait tant peiné à dessiner. Le bruit qu’elle fit en craquant remplit son crâne.
– Tomàaas ! hurla-t-il pour couvrir le concert des ossements.

Mais Tomàs avait disparu.
 

 

 

On s’attache. On s’accroche les uns aux autres comme des tiques. C’est ça qu’on fait, quand on prétend s’aimer : on se regarde à travers les autres pour se donner de l’importance. On mesure notre réussite au nombre de personnes présentes à notre enterrement.
Il n’y aura personne pour m’enterrer. Je le sais. Je n’aurai même pas droit à des funérailles. Je m’en veux de lui avoir fait ça. Mais je ne peux plus retourner en arrière. Et je ne peux plus aller en avant.
Passez une vie à vous bâtir des rêves. Passez une vie à fournir à la vie tout ce qu’elle pourra vous renvoyer au visage le moment venu. C’est ça qu’on appelle « être heureux ». Mais ne comptez plus sur moi pour vous regarder faire, vous encourager, ou même demeurer silencieux à vos côtés.

Comment on tire, avec ce truc ? Je ne suis même pas certain de savoir. Faudrait pas que je rate mon coup.

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