Les Fourches caudines – Episode 53

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Source : http://www.pariszigzag.fr

 

[Bonjour tout le monde ! Je n’ai pas beaucoup le temps d’écrire en ce moment – la fin d’année, l’enfer pour les profs ! Ce qui explique que les épisodes de la semaine dernière et de cette semaine soient un peu courts et rapides. J’essaie d’y remédier au plus vite ! Merci pour votre indulgence, et bonne lecture ! ]

***

Isaac avait bien dû parcourir trois ou quatre kilomètres dans les rues désertées d’Oniria. Tout au long du trajet, il avait tenté de mettre un nom sur le visage mort entre ses mains : de plus en plus il lui semblait connaitre le jeune homme tué par le ravisseur de Daniel, mais il paraissait de moins en moins capable de l’identifier. Peut-être était-ce bien Tomàs, après tout. Il n’avait cessé d’y penser, jusqu’à ce qu’il accepte d’abandonner finalement la recherche de Daniel, disparu dans les ruines.
Isaac essayait également de se convaincre qu’il s’agissait là d’une situation d’urgence. Son contact avait dû réagir dans la précipitation, et avait après tout opté pour ce qui au fond satisfaisait Isaac : faire passer la vie de l’élève avant celle du professeur. C’était l’explication la plus plausible après l’autre, celle selon laquelle le vieillard n’était pas si neutre que cela et couvrait quelque chose.
Guillaux ne retrouva pas tout de suite le chemin des égouts, et eut encore moins la chance de parcourir à nouveau la cave par laquelle il était arrivé. Il avait espéré y trouver quelques réponses supplémentaires quant à ce qu’il s’était passé à Oniria et sur les raisons pour lesquelles un tel désastre nécessitât qu’on enlevât Daniel de la sorte, et surtout qu’on fût prêt à tuer pour cela.
Surtout, il ne parvenait pas à se débarrasser de la sensation étrange d’avoir vu avec d’autres yeux que les siens. Certes, les yeux-caméras se répandaient déjà dans Oniria quand Isaac y vivait encore, et on s’échangeait même, on se volait des mémoires externes. C’était une hantise pour le professeur : désormais, lorsque les gens voulaient partager des souvenirs, ils ne se les racontaient plus. Ils se contentaient de se prêter entre eux leurs petites puces. Au lieu de l’effort de la réminiscence, ils se satisfaisaient de regarder en boucle les moments eux-mêmes, sur l’écran de leurs yeux, et nivelaient d’un seul coup tout le processus de mémorisation. D’ici quelques décennies, les Edistyëns seraient un peuple sans plus de mémoire ou presque, ainsi corvéable à merci, dans l’amnésie chronique de son malheur.
« Ne te fie pas à ses yeux blancs. Il n’est pas aveugle. » C’était Bastien qui le premier lui avait parlé du vieillard, qu’il avait connu du temps où il était enfant. Aux dernières nouvelles, celui qui se faisait appeler non sans prétention « Demosia » – c’était ainsi qu’on appelait les Songes parvenus aux Disciples Oneiriens – vivait la journée à Oniria. Il était parfaitement immergé à la surface, y avait un travail, une réputation, des déboires. La nuit, le vieil onironaute « aveugle » redescendait sous terre, et à partir de là Isaac ne savait rien de plus de lui. Il se demandait si c’était également le cas de l’architecte, ou si celui-ci aurait quelques explications quant à la disparition du peintre.

Bien que nombreuses et confuses, ses pensées n’occupèrent pas Guillaux bien longtemps : l’enseignant dut se résoudre à repartir. Certain d’avoir fait les bons choix par le passé, certain aussi du fait qu’ils le protégeraient jusqu’à la fin ; quelle que fût la raison de son enlèvement, Daniel devait être entre de bonnes mains. Guillaux se le répéta alors qu’il sortait de la ville ; et il était toujours en train de se le dire lorsqu’il trouva abri dans le cadavre d’un vieux château d’eau rouillé, effondré, ses pattes brisées, comme un gros insecte maladroit coincé sur sa carapace, les quatre fers en l’air.
Isaac resta là une heure : selon ses calculs, s’il voulait arriver pile à l’heure pour le message, il lui fallait franchir la frontière d’Oniria d’ici deux heures trente, pas avant. Les consignes étaient de reprendre le chemin des égouts quelques cinq cents mètres plus loin, à travers les escalators d’un vieux centre commercial abandonné. Il ne faudrait remonter à la surface que dans le bar indiqué par un autre contact ; là-bas il pourrait obtenir des nouvelles d’Alias et d’Héliä, avant de retourner sur terre et de ne quasiment plus remonter jusqu’à être revenu.
Mais soudain, un léger tintement résonna sur la carcasse du château – il s’intensifia bientôt et le vieux tonneau se mit à grincer. Isaac s’en extirpa et jeta un regard anxieux vers le ciel : il pleuvait. Un véritable torrent. Guillaux se mit en route sur-le-champ, de peur de ne pouvoir reprendre les égouts à cause des inondations.

L’homme qui l’aiderait à passer la frontière l’attendait comme prévu au pied du Mur, à l’endroit de la Brèche. A l’Est d’Oniria, elle était de plus en plus poreuse – Isaac s’en aperçut lorsqu’il vit tout un campement installé non loin, en contrebas. Il ne put s’empêcher de penser : et si on ne le laissait pas passer ? Après tout, il n’avait pas plus de raisons que ces gens-là de transiter.
Son interlocuteur avait l’air nerveux, ce qui ne le rassura pas. Etranglé dans un manteau trop serré, il peina à en sortir la petite carte de plastique.
– Ça devrait suffire pour passer, expliqua-t-il d’une voix haut-perchée.
– Vous êtes sûr de vouloir faire ça ? insista Guillaux.
L’autre haussa les épaules :
– Il n’y a plus rien pour moi ici. N’oubliez pas de la jeter après quatre cents mètres. Le temps que vous les fassiez, je serai déjà loin moi aussi.
L’homme se baissa, saisit un gigantesque sac caché dans l’obscurité, et le lesta sur son dos.
– Bon courage, dit-il en guise d’adieux. Je ne sais pas pourquoi vous êtes là, vous, mais bon courage.
Il s’éloigna vers Oniria, sans que Guillaux n’ait eu le temps de lui dire, pour l’Hécatombe. Puis il se souvint que dans Edistyä, la nouvelle était déjà actée depuis des semaines. Cet homme-là cherchait s’en doute à s’éloigner plus qu’à aller vivre ailleurs.

Isaac tourna et retourna la carte de plastique dans sa main, leva à nouveau les yeux vers la Brêche. Sur deux mètres de haut, un mètre de large, le mur de nanomachines bleues était fissuré, comme aurait pu l’être n’importe quelle montagne. Il était supposé se régénérer de manière presque autonome, mais ne l’avait jamais fait à cet endroit, telle une branche de lierre refusant de pousser là où elle avait brûlé un Petil plus tôt. Au pied de la fente s’était installée une petite entreprise autonome qui avait pris en main la situation : c’était une occasion en or, d’un point de vue financier, que d’extorquer ceux qui n’avaient plus rien.
Guillaux s’approcha. Il vit un groupe d’adolescents : tous avaient jeté sur leurs vêtements modernes une toge d’inspiration onironaute dont ils cherchaient à présent à se dévêtir. Ils échangèrent un rire avec le passeur – ils le connaissaient manifestement. Ce dernier ne leur demanda rien et leur fit signe d’avancer.
Alors qu’il tendait sa carte au même homme, Guillaux regarda s’éloigner leur silhouette démente. Qu’allaient-ils donc faire, hors frontière ?

Le « gardien » scanna la carte et la rendit à Isaac, l’autorisa à traverser.
L’enseignant se demanda un instant de qui il avait usurpé l’identité ; il pensa à cet homme qui s’était éloigné dans la nuit quelques minutes plus tôt. Quel acharnement avait-il à quitter Edistyä ? Qu’avait-il osé faire avant de partir ? Guillaux craignit quelques secondes qu’une alarme retentisse, que des drones le prennent en chasse avant qu’il ait le temps de laisser tomber la carte derrière lui. Mais rien ne se passa. Isaac déboucha, à sa grande surprise, sur une salle aménagée où l’attendaient plusieurs guichets. Il avisa celui qui concernait les résidents, scanna de nouveau sa carte de l’air le plus naturel qu’il pût, et, une porte plus loin, il retrouva les rues édistyennes d’un petit quartier résidentiel, une jungle d’immeubles silencieux et sombres, entre lesquels régnait un silence des plus assourdissants.
Guillaux prit à droite, parce que c’était là où personne d’autre n’allait. Par chance, il finit par tomber sur une vieille station de métro désaffectée, dont la carcasse cimentée surgissait du sol comme une bête. Comme les lampadaires censés s’allumer sur son chemin ne daignaient pas le faire, Isaac perdit dix minutes à chercher la grille d’entrée, mais finit par la distinguer, cachée sous un tas de poubelles qui n’avait pas été ramassé depuis plusieurs jours.

 

Il fut les pieds dans l’eau au deuxième niveau et comprit qu’il ne pourrait aller plus bas. Cela compromettait son itinéraire, et nécessitait de faire quelques kilomètres de plus en pleine ville pour rejoindre son point de rendez-vous. Et puis, il y avait encore une voie de métro. Officieuse, bien évidemment, mais malgré tout suffisamment connue : Guillaux redoutait de croiser qui que ce fût, ignorant complètement comment était les gens dans cette zone-là.
Les égouts abritaient des milliers de microcosmes ; les zones y étaient parfois bien délimitées, parfois extrêmement floues ; les Souterrains y étaient bienveillants, ou au contraire complètement hostiles. La présence d’une voie de métro encore en fonctionnement assurait à Isaac d’arriver à Alias plus rapidement ; il avait déjà trop tardé à Oniria. Cela signifiait aussi un danger moins brutal mais un plus grand risque d’exposition.
Guillaux tenait à apprendre par cœur les plans de ses déplacements, de manière à ne laisser aucune trace de son voyage. Mais dernièrement, sa mémoire le trahissait et, en prenant sur la gauche, il tenta de se remémorer la carte, le positionnement du Nord, les zones à éviter. A son grand soulagement, il aperçut bientôt l’Allée des marchés, et sut ainsi qu’il était sur le bon chemin.

De légères barrières de tôle permettait à ce passage de rester à peu près sec. C’était là qu’on vendait tout ce qui venait de la surface : produits « frais », d’hygiène, literie… Il y avait tout ce dont vous pouviez avoir besoin. La plupart du temps, on monnayait le tout à coup d’anciens billets de papier, dont les valeurs étaient parfois redistribuées. De plus en plus, ceci dit, on se tournait vers le service. Les vendeurs n’hésitaient plus à prendre des commandes spéciales et à les échanger contre tout ce qui pouvait faire envie, particulièrement dans les profondeurs des égouts. De drôles de réseaux avaient ainsi découlé de ces transactions, et certains commerces pouvaient se vanter d’avoir des connexions jusqu’au septième niveau, dans lequel ils organisaient quelques treks et frayeurs nocturnes.
La simple pensée d’un tel abysse fit frissonner Guillaux, et il eut à peine un regard pour les étals, parfois posés à même le sol, qui jonchaient le pavé humide. Il échangea quelques plantes sèches contre quelque chose à manger ; s’il prenait à gauche, ensuite, il arriverait dans le bar où l’attendait un message d’Héliä.

Ce fut comme indiqué, dans les toilettes, qu’il trouva la fine plaque scintillante glissée derrière le distributeur automatique de savon. Héliä était angoissée ; il le sut car elle n’avait pas pris le temps de décorer la carte comme à son habitude. Isaac s’attendait à voir s’échapper quelques flammes en trois dimensions, mais il n’en fut rien. Le message disait simplement que tout allait bien, qu’il y avait beaucoup de choses à gérer mais qu’elle était très aidée. Elle avait hâte qu’il rentre. Guillaux allait jeter la carte dans les toilettes quand il vit qu’elle clignotait encore : un second message se lança. C’était la voix de Tyson.
« Essaie de rentrer dès que tu peux. J’ai l’impression que quelqu’un rôde autour du Phare depuis deux nuits. »

La vie d’Isaac se suspendit un instant au-dessus de l’eau des toilettes. Il se demanda s’il n’allait pas s’y jeter en y jetant la carte. Il comprit que c’était la peur qui le faisait penser ainsi ; peur qu’il avait réprimée depuis que Daniel avait disparu dans les décombres de la cité des Songes. Guillaux se sentit quelques centimètres à côté de lui-même et s’assit sur la cuvette, tentant de reprendre son souffle.
Il eut soudainement l’impression qu’un gigantesque vide s’ouvrait sous ses pieds, exactement comme dans son rêve, et commençait à aspirer tout ce qui l’entourait – c’est-à-dire pas grand-chose, tant les toilettes étaient minimalistes.
C’était donc cela, la peur – ce vide entre nous et nous-mêmes. Guillaux avait pensé en faire l’expérience bien plus tôt dans sa vie, mais il n’en était rien : c’était bel et bien la première fois qu’Isaac fût à ce point terrifié. Il avait mis de côté la disparition de Daniel jusqu’alors, se disant qu’il devait d’abord rentrer, et qu’une fois aux côtés d’Héliä, le Phare inauguré, il y verrait plus clair, pourrait s’apitoyer, mais n’aurait pas d’autre solution que de se mettre à l’œuvre pour retrouver son élève. Il s’était donné ça, comme limite : ne pas céder à l’inquiétude avant.
Mais à présent, Héliä aussi était en danger. Car oui, ce fut à Héliä qu’il pensa en premier, parmi tous les habitants d’Alias ; cela le fit sourire légèrement et il s’en voulut. Que pouvait un « rôdeur », là-bas ? Que voulait-il ? La plupart des Autres avaient d’abord été des rôdeurs, jusqu’à ce qu’on les attrape, ou jusqu’à ce qu’enfin, timidement, ils osent se dire intéressés de rejoindre la communauté.
Isaac envisagea toutes les possibilités, qui ne l’aidèrent en rien à se calmer – mais parmi toutes celles-ci, la plus sauvage demeurait celle selon laquelle il arrivait quelque chose à Héliä, le même jour ou presque que Daniel. C’était trop pour Isaac ; il lui faudrait des années pour digérer ce qu’il avait vu en vingt-quatre heures.

Pressant fort sa nuque d’une main ferme, il se leva et jeta la carte, qui fondit immédiatement dans l’eau. Il avala les trois gélules achetées sous terre et rejoignit le vieux barrage. Situé en plein centre-ville, il surplombait le lit d’un fleuve désormais asséché. Dans ses flancs, un escalier descendait la colline, reverdie après le retrait des eaux. Par là, on pouvait rejoindre le niveau un. Guillaux espérait trouver un métro fantôme et parcourir ainsi plus rapidement une partie du pays.

 

 

Le niveau un était tout à fait silencieux. Personne ne semblait y vivre, ni même le traverser de temps à autre. L’enseignant repensa à l’alerte de pluie, et se dit que finalement, cela relèverait du miracle s’il parvenait à trouver un métro. La vérité était plus probablement que tout le monde était allé se réfugier en surface, pour une fois. Tout le monde ou presque.
Les rails menèrent Isaac dans une station vide. Il monta sur le quai, fatigué de se prendre les pieds dans les rails, incertain de ses jambes. Autour de lui s’étalait un vieux carrelage blanc Sali et partout fissuré, sur lequel un vieux spot bleu jetait un halo engourdissant. A certains endroits, la végétation avait déchiré le mur, repris ses droits ; l’état des rails témoignait quant à lui du passage régulier d’un train. Sur le quai, des traces de pas boueuses, fraiches, parcouraient la ligne jaune, striée de bandes de plastique épais, vestige du temps où les véritables aveugles existaient encore. Dans un coin, un distributeur de nourriture fonctionnait encore – mais il était vide, et on y voyait plus que les images de vieilles sucreries qui n’avaient alors plus cours.
On racontait de drôles de légendes sur « le métro », qu’Isaac n’avait pas trop connu. On disait que certains matins il était tout bonnement impossible de se tenir debout et de respirer tant les gens s’entassaient dans les wagons. A l’époque, des sans-abris y dormaient déjà, et côtoyaient sans pudeur les Édistyens las de travailler, mais qui, eux, pouvaient se le répéter du fond d’un fauteuil rembourré. Isaac peinait à imaginer cette foule, sa densité ; et son pas pressé fut interrompu par deux voix fortes.
– Rien de tel pour fêter le week-end, dit la première.
– Rien ! meugla gaiment la deuxième.
Alors Isaac vit surgir, sur le quai d’en face, les silhouettes de deux membres de la Milice. Aucun des deux ne portait l’armure qui les habillait d’habitude, mais il les reconnut à leur casque et à leur ceinture.
Guillaux n’eut pas le temps de faire un geste qu’ils le remarquèrent immédiatement. L’un des deux, le plus petit, une femme peut-être, dégaina une matraque télescopique dont les étincelles grésillèrent dans la semi-obscurité.
– Bah alors, qu’est-ce que tu fais par ici ? l’alpagua la première silhouette, celle d’un grand homme élancé et musculeux. Il y a une alerte pluie ce soir !
Si le conseil était avisé, le ton avait lequel il était donné était malingre, sournois. Trois mètres à peine de rails séparaient les deux agents du professeur. Isaac chercha les issues du regard : sans surprise, cette station était, comme beaucoup d’autres, condamnée à la surface.
– Je ne fais que passer, essaya Isaac. Je me suis perdu.
Les deux miliciens éclatèrent d’un rire gras.
– T’entends ça ? Il passe. On est rassuré, lança la femme.
– Nous aussi, on ne fait que passer, répondit l’autre.
Leur ton goguenard ne conforta pas Isaac, qui jeta un regard angoissé vers le tunnel étroit et sombre. Il n’y verrait rien sans sa lampe ; mais cette même lampe ferait de lui une cible de choix sur laquelle les Miliciens n’auraient plus qu’à tirer à vue.
Les deux silhouettes aux têtes rondes et noires s’approchèrent du bord du quai. Isaac recula doucement, mais fut bientôt arrêté par le mur.
– Vous sauriez où je peux trouver une sortie ? essaya Isaac, du ton le plus naïf qu’il put. Je n’aime pas trop trainer le soir, j’aimerais rentrer chez moi.
Cela n’eut pour unique effet que de faire une fois de plus éclater de rire le plus grand des deux, qui s’était à peine calmé lorsque, entre deux souffles, il ordonna à son collègue :
– Vérifie.
– Pourquoi ? s’insurgea l’autre. Je croyais qu’on était venu s’amuser. Faut toujours qu’tu ramènes tout au boulot, c’est fatigant.
Le milicien sortit néanmoins un boitier noir de sa poche et le leva en direction d’Isaac, qui le reconnut immédiatement. Ne voulant pas leur tourner le dos, eut juste le temps de cacher son visage de ses deux mains, engendrant une nouvelle salve de rires.
– Ça sert à rien, vous savez, ça nous suffit.
Isaac ne s’était pas senti aussi minuscule depuis la mort de Joshua. Lui qui avait souhaité ne croiser personne sous terre espérait à présent que n’importe qui débarque. Car il était une loi qui prévalait partout dans les égouts : la Milice n’avait pas cours ici. Tout au plus avait-elle des arrangements, mais cela faisait bien longtemps qu’elle ne faisait plus loi ici-bas. Isaac espérait que lorsqu’il enlèverait ses mains de son visage, les deux miliciens seraient à la merci de dizaines de Souterrains armés de rails et de câbles, qui leur rappelleraient qui était le chef.
– Alors, verdict ?
Isaac garda ses mains sur son visage, jusqu’à ce qu’on s’adresse à lui directement.
– Pas travaillé depuis deux ans. Pourquoi ?
Guillaux osa de nouveau faire face à ses interrogateurs. Le plus grand observait attentivement l’écran du scanner à reconnaissance faciale, dubitatif quant aux congés prolongés du professeur.
– On s’en fiche, lança l’autre, impatient. C’est « I », c’est « I », on va pas débattre. En plus : convoqué deux fois, sans réponse. Tu veux quoi de plus ?
Puis, sans attendre, il bondit du quai sur les voies et entreprit de les traverser quand soudain, un énorme bruit de tôle froissée retentit. C’est en voyant le Milicien rebrousser chemin à toute vitesse qu’Isaac comprit qu’un métro arrivait. Pourvu que ce fût de son côté !

La lumière apparut au loin comme un soulagement, suivie d’un serpent de wagon qui zigzaguait vers eux à toute allure. Le plus petit des deux miliciens était nerveux, voulut encore courir sur la voie : l’autre le retint d’un geste serein et précis. Le halo bleu qui se reflétait sur leur visière teintée leur donnait l’air de deux étranges extraterrestres muets.
Enfin, le train se rapprochait ; et lorsqu’il s’arrêta devant Isaac, ce dernier peina à croire en sa chance, se jeta à travers les portes ouvertes sans même réfléchir. Il attendit qu’elles se ferment derrière lui, appuyant nerveusement sur le bouton, pour jeter à nouveau un regard à ses ennemis : les deux casques balançaient d’avant en arrière, signe manifeste du rire – le plus grand, vêtu d’un maillot connecté où brillaient des dizaines de led, se tenait le ventre, hilare.
Isaac comprit qu’il n’aurait pas le temps d’être soulagé lorsqu’une voix annonça :
« Terminus. Tous les voyageurs descendent de voiture. »
Alors, les portes derrière lui se rouvrirent, et celles devant lui : à cet instant seulement il mesura la largeur des rails, celle du wagon : il n’y avait là qu’une voie. Le train ne repartirait pas tout de suite. Guillaux voulut ressortir, tenter le tout pour le tout et courir sur les rails, mais à peine l’eut-il envisagé que les miliciens se tenaient chacun à un bout du wagon, prêts à l’arrêter. L’un avait toujours sa matraque, l’autre avait dégainé une arme psychotronique.

Isaac ne pensa pas à sa vie passée. Il ne pensa pas à ses parents, à sa naissance ratée, à sa carrière avortée. Il ne pensa pas davantage aux maisons de retraite et aux squats de son adolescence, ni aux longues nuits d’opium, ni à la tache d’encre qui lui avait tenu lieu d’armure. Il songea à Héliä. Plus précisément il songea à ce qu’elle avait déjà perdu pour le suivre, à ce de quoi il l’avait privée, et à la douleur qu’elle ressentirait à le perdre. Et si cela ne le surprit pas, qu’au moment de la survie ce fût elle qui surgît, Isaac s’en voulut malgré tout de ne pouvoir, pour se donner envie de vivre, se raccrocher à rien qui ne lui appartînt à lui-même.
Guillaux puisa en lui tout ce qu’il put de force, de convictions ; tout ce qu’il n’avait jamais réellement pu mettre à l’essai. Un instant, à la place des Miliciens, il vit les deux inspecteurs convoqués par son ancien patron, qui s’étaient assis au fond de la salle pour lui rappeler qu’il n’avait pas vocation à éveiller les enfants.
Tous les monstres avaient les mêmes visages.
Alors Isaac enfouit sa main dans sa poche, la referma autour du revolver et le brandit vers le Milicien en face de lui.

Il eut à peine le temps de hurler que son corps se rétracta instantanément, sembla chuter sur de longs mètres de hauteur. Ses convictions et son visage s’écrasèrent sur le sol sale du métro.
Les rires fusèrent à nouveau autour de lui.

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