Les Fourches caudines – Episode 54

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La bombe explosa à nouveau, sans faire plus sens cette fois-ci que les autres – et Héliä ouvrit les yeux. Quelqu’un venait de lâcher une tasse de thé sur le sol. Les murs étaient en papier (presque littéralement, un assemblage de vieux matériaux recyclés, quelques derniers plastiques) et l’isolation du bruit posait encore problème.
La maison d’Isaac et Héliä n’était plus leur. La jeune femme avait été prévenue depuis le début : rien à Alias n’appartenait à personne, et la tranquillité qu’elle bâtirait avec son ancien professeur ne serait que passagère. Bientôt d’autres pièces s’ajouteraient, d’autres maisonnettes qu’on construisait comme elle l’avait elle-même fait, enfant, dans l’espace clos de sa chambre, avec ses jeux de construction virtuels. Et maintenant, la quiétude des matins, où l’on n’entendait qu’Isaac marmonner dans son bureau, avait laissé place à un incessant concert de cris et de rires matinaux.
Elle enfouit sa tête sous l’oreiller. Son rêve revenait souvent, dernièrement. Elle n’y pensait plus, pourtant, une fois qu’elle avait les yeux ouverts. Son espace onirique, auparavant si synonyme d’acharnement et de travail, se fissurait au profit de la réalité, avec laquelle elle avait déjà tant à faire. Mais plus il lui semblait lâcher prise, laisser glisser ses mains sur sa colonne, laisser son crâne se remplir de fumée, laisser Edistyä en proie aux flammes et aux hurlements, plus son rêve la rappelait, présent comme il ne l’avait jamais été. Toutes les réponses – ou les bonnes questions – étaient encore là, c’était certain.
Sous l’oreiller, sa tête rencontra sa vieille montre à gousset. Elle l’ouvrit et en sortit le petit mot d’Isaac, qui la ramena à la réalité. Il n’y a pas d’échec. Pas d’échec possible, ni pour elle, ni pour Alias, ni pour le Phare. Certaine de cela, elle accepta de sortir de son lit et écouta un instant les bruits autour d’elle.

Elle traversa le couloir, le seul qui leur appartienne encore pleinement, et ouvrit la porte de la chambre d’Isaac : le lit était vide, et l’on entendait sa voix nulle part. Le Phare serait inauguré dans deux jours et Isaac n’était toujours pas là. Héliä espéra ne pas devoir s’inquiéter d’avoir perdu son écran liquide. Elle n’aurait pu lui envoyer qu’un seul message, mais un seul aurait suffi : ils s’étaient toujours très bien compris avec peu de mots. Mais dans le tumulte de l’organisation et de cette nouvelle vie ultra-communautaire, impossible de mettre la main sur cet objet depuis la veille. Un enfant avait dû l’embarquer et l’égarer. Héliä n’avait pas encore l’habitude de faire attention aux mains des enfants qui semaient tout, partout.

Isaac avait enfin commencé à décorer sa chambre : Héliä y entra pour observer les quelques dessins d’enfants que son ancien professeur avait accrochés au mur comme des œuvres précieuses et séculaires. Elle y trouva l’un des siens, ainsi qu’une étrange sculpture de Bastien, non figurative, inhabitable. Elle voulut la prendre dans ses mains, mais n’y trouva aucune prise véritable et craignit de la faire tomber.
La jeune femme s’assit un instant sur le lit, toujours défait malgré l’absence d’Isaac. Elle pensa un instant à la réticence culturelle qu’avaient les gens d’ici à dormir dans le lit de quelqu’un d’autre. De vieilles croyances devenues superstitions flottaient toujours au fond des crânes, selon lesquelles on risquait ainsi de partager les rêves du propriétaire, que c’était une forme d’intrusion. Lui revinrent toutes les fois où Isaac était resté à son chevet, une main dans la sienne pour l’aider à saisir la lumière ; elle s’allongea sur le matelas. Alors ses yeux tombèrent sur le plafond.

Le centre était un gigantesque trou noir, dont on ne savait s’il s’ouvrait sur la nuit ou s’il la laissait entrer. Autour : des centaines de formes aux traits si fins qu’il était parfois difficile de les distinguer. Héliä y remarqua l’arbre de Judée qu’elle avait vu plusieurs fois en haut de sa colline onirique ; elle y vit également une représentation du Phare, et comprit bientôt que non seulement il s’agissait de la vie d’Isaac, mais qu’en plus il l’avait très certainement dessinée lui-même. Elle avait toujours ignoré que son ancien professeur eût un coup de crayon.
Héliä resta de longues minutes les yeux rivés sur la gigantesque fresque, y reconnut la mort de Joshua, représentée sous la forme d’une flaque sur laquelle flottait une balle de fusil ; une constellation la fit sourire. Trois silhouettes, dont une de dos, revenaient souvent : était-ce là les parents d’Isaac, dont il ne lui avait presque jamais parlé ? Quelques visages âgés, à peine esquissés, semblaient s’effacer ; par endroits, d’autres, plus jeunes, demeuraient figés dans une espèce d’éternité, comme si Isaac ne les avait plus revus depuis des décennies. Le reste lui parut abscons ; elle crut parvenir à reconnaitre çà et là des souvenirs mentionnés par Guillaux, mais n’aurait pu en être certaine. Puis, ses yeux s’égarant à nouveau dans le centre noir au milieu du plafond, elle s’interrogea sur la place qu’elle, elle oserait laisser à son passé dans sa vie future. Guillaux passait son temps à agir comme s’il voulait tout oublier – et pourtant, ses actes le contredisaient régulièrement. Elle, Héliä, qu’aurait-elle de souvenirs ?

Un tumulte jaillit soudainement de la pièce commune. L’équipe de récupération des déchets, pour le potager central, venait de faire irruption dans le salon, et cela généra de nouveau une fanfare de salutations accueillantes et pressées.
Ce n’était pas qu’Héliä n’aimait pas les gens, loin de là – cette assertion convenait mieux à Isaac qu’à elle. Héliä aimait se décrire comme sociable. Mais pas trop tôt le matin.
Laissant là la fresque de la vie d’Isaac, elle se rendit dans la salle de bain qui, par chance, était inoccupée, et pour cause : il n’y avait plus d’eau chaude. Le jet glacial s’abattit sur sa peau, la sortant malgré elle du sentiment de contemplation qui l’avait habitée quelques secondes plus tôt.
Héliä s’était habituée à tout : aux rations, aux triples couvertures qui entravaient ses mouvements dans la nuit, au bruit permanent de la vie collective, aux verres de café qui s’éternisaient en des heures de débat, à la familiarité constante et rassurante qui régnait toujours à Alias, dès les premières secondes où vous rencontriez un nouveau visage, aux chaussures trouées, aux pantalons rapiécés, aux restrictions, aux repas identiques plusieurs jours de suite. Elle n’avait même pas eu la sensation d’avoir à s’adapter à quoi que ce fût, tant, au-delà de ses contraintes physiques, ce mode de vie lui apportait une liberté de pensée et d’action dont elle n’aurait su rêver jusque-là, même si elle regrettait le manque de moyens pour la concrétiser.
Mais s’il y avait une chose qu’elle aurait pu récupérer de sa vie d’avant, aussi stupide que cela fût, c’eût été la possibilité d’une douche chaude, à l’envi ou presque. Ce désir estompait même le fait qu’à Edistyä, déjà, l’eau était une denrée rare, les douches limitées à deux minutes. Alors, Héliä se savonnait avant d’y entrer, se rinçait en quelques secondes, et laissait le jet brûlant fouetter son dos jusqu’à ce qu’il s’arrête de lui-même.

De quoi avait-elle pu rêver cette nuit pour se sentir si nostalgique tout à coup ? Et comme si cette confusion, dont elle essayait de se débarrasser à grands renforts d’eau glacée jetée sur son visage – comme si cette confusion, le bruit environnant, l’absence d’Isaac étaient insuffisants, quelqu’un tambourina à la porte. C’était Bastien.
« Héliä ! hurlait-il. Dépêche-toi, c’est urgent !
Héliä leva les yeux au ciel. Tout était toujours urgent, dans la bouche de l’architecte, et elle avait appris à reconnaitre, dans son ton, les véritables priorités. Et puis les préparatifs, dont la pile ne faisait qu’augmenter, renvoyaient perpétuellement la notion d’urgence au placard. L’inauguration était imminente et il n’y avait jamais eu autant de choses à faire : la veille, on avait découvert qu’un tuyau avait lâché dans les réservoirs du réfectoire, qui n’avait plus d’eau potable ; en périphérie du centre, quatre ruches avaient été saccagées ; l’un des « professeurs » avait été arrêté à Edistyä alors qu’il cherchait à mettre la main sur des composantes de lunettes RV, entrainant dans son sillage le retard de l’ouverture du département de synesthésie, qui a lui seul aurait pu occuper Héliä nuit et jour. La tension était telle, ces derniers jours, que de nouvelles rumeurs, concernant d’éventuels rôdeurs, avaient refait surface, comme environ tous les trois mois, sans qu’on puisse établir de preuves claires de leur existence. A chaque société ses fantômes.
Bastien tambourinait toujours à la porte quand Héliä était en train de se rhabiller.
– Dépêche-toi, bon sang !
– Minute ! finit-elle par crier, agacée. Et puis comment tu sais que c’est moi là-dedans ?
– Je le sais, maintenant, lâcha l’architecte en riant.
Les vêtements d’Héliä collaient à sa peau humide, ses cheveux trempés bataillaient dans son regard lorsqu’elle ouvrit la porte d’un geste sec. L’apercevant, le visage congestionné de Bastien, dont le poing continua de battre le vide quelques secondes, se fendit d’un large sourire honnête. Mais elle lui jeta un regard qui le calma instantanément, et il fut brutalement contrit et gêné à nouveau.
– Qu’est-ce qu’il y a de si urgent ? lança-t-elle, regrettant soudain son ton agressif, qu’elle n’avait pu contenir.
Bastien fronça les sourcils et, pour changer, se gratta la tête. Il se laissait naturellement faire à présent quand Héliä, tout aussi naturellement, attrapait son poignet pour l’empêcher de s’arracher les cheveux, qui dernièrement redevenaient ainsi plus épais et plus lisses, quoique toujours indomptables.
– J’ai cru que j’avais trouvé, mais non, expliqua-t-il sans rien expliquer.
– Trouvé quoi ?
– Peu importe. Tu ne vas pas bien.
– Pardon ?
– Tu es inquiète, continua-t-il de manière tout aussi péremptoire.
– Bien sûr que je suis inquiète, pas besoin d’être un génie pour le savoir, dit-elle en ponctuant sa déclaration d’un sourire, trop léger pour rassurer pleinement Bastien, mais suffisant pour lui faire comprendre qu’elle ne lui en voulait pas d’être là.
– Je suis désolé. Pour la douche.

Héliä marqua un temps d’arrêt : c’était la première fois que Bastien s’excusait. Non pas qu’il souhaitât être impoli, mais il avait du mal à comprendre la nécessité de la politesse. Lorsqu’il se rendait compte qu’il avait empiété sur l’espace de quelqu’un – ce qui déjà n’arrivait pas tout le temps – il lui paraissait naturel que les gens comprennent qu’il était désolé : qui ne le serait pas ? Il ne comprenait donc pas l’intérêt de le dire. Et que pouvaient des mots aussi dévalués que ceux du pardon, face à l’offense une fois commise ? Inutile de préciser que cela rendait la vie en communauté difficile pour lui, même si beaucoup s’étaient accordés à penser que Bastien s’excusait de son existence grâce aux maisons qu’ils dessinaient, et dans la confection desquelles il s’acharnait à s’adapter à toutes les demandes et toutes les personnalités. Certains autres pensaient qu’il manquait d’empathie, mais ce n’était pas le cas, et c’était plus souvent son hypersensibilité qui, en réalité, pouvait le rendre agaçant.
Mais Héliä commençait à le cerner : Bastien n’était pas désolé d’exister. Il n’avait pas demandé à exister, ce n’était donc pas à lui de s’en vouloir : c’était ainsi qu’il raisonnait. Non – ces excuses qu’il offrait pour la première fois à Héliä étaient la preuve qu’il s’efforçait de comprendre les « rituels sociaux », comme il disait ; et bien malgré elle la jeune femme fût touchée qu’il menât pour elle cette petite révolution.
– Merci, Bastien. Tes excuses me touchent.
– Elles te touchent comment ? demanda-t-il en la regardant avec des yeux ronds ; scrutant, elle le voyait bien, le moindre centimètre de son visage, n’y trouvant pas de réponse qui lui eût permis de ne pas poser la question.
– J’apprécie que tu te sois mis à ma place, que tu aies compris ma gêne.
L’architecte sourit à nouveau, comme il le faisait toujours lorsqu’il apprenait quelque chose.
– Je réussis ? questionna-t-il, tel un enfant.
– Oui, tu réussis, répondit Héliä sans pouvoir s’empêcher de rire.
– Il faudrait que je ne demande pas, c’est ça ? continua-t-il en rougissant.
– Oui, mais ce n’est pas grave. Ça ne me gêne pas, que tu demandes.
Bastien resta silencieux quelques secondes, fit volte-face en direction du salon dont des éclats de voix provenaient toujours, parut s’interroger. Sa main saisit ses cheveux mais, croisant le regard d’Héliä, il se força à la remettre dans sa poche.
– J’ai quelque chose à te montrer, déclara-t-il finalement. Au Phare.

Il faisait si chaud ce jour-là que les cheveux d’Héliä furent secs le temps d’arriver à destination. Sans les barreaux, sans les murs entre les cellules, il était impossible de déceler que cette école avait un jour été une prison. Héliä pensa un instant à toutes les écoles qui avaient fait le chemin inverse, et dans les salles de classe desquelles on avait entassé des dizaines de citoyens, privés de liberté pour des raisons fallacieuses.
A l’intérieur, elle perçut immédiatement le bruit sec et régulier de la jambe de bois de Maëlys, parcourant le foyer d’un pas capricant, alpaguant quelques personnes qui, sur le toit – ni plus ni moins une terrasse circulaire – vérifiaient les fixations du volet roulant à rabattre en cas de pluie.
– J’vous jure que si ça se casse la gueule, je serai pas étonnée ! criait-elle pour les pousser à un examen plus attentif.
Bastien marchait d’un pas rapide et Héliä dut courir pour le rattraper : il se rendait dans ce qu’il appelait « la salle d’Héliä », qu’elle se refusait à nommer ainsi. Elle cherchait d’ailleurs toujours un nom, et le temps pressait : elle aurait aimé « salle d’empathie », mais comptait bien sur le fait que tout Alias aurait pu s’appeler ainsi. « Salle d’expériences synesthésiques » ou « le Labo » donnait un côté médical à l’affaire, qui aurait pu rebuter voire effrayer certains enfants.
Elle n’eut pas davantage le temps d’y penser : Bastien se dirigeait à nouveau vers elle avec un casque de réalité virtuelle qu’il avait ramassé sur un bureau. L’ordinateur demeurait ouvert, entouré de miettes de gâteaux et de thé : avait-il travaillé là toute la nuit ?
– J’ai préparé cela, expliqua l’architecte, comme toujours sans rien expliquer. J’espère que ça te conviendra.
Alors qu’elle saisissait le casque, Héliä se rendit compte qu’elle avait fini par être à l’aise, en présence de Bastien. En lui tendant le fruit de son travail, il n’espérait pas plus la séduire que des mois auparavant : il espérait sincèrement l’aider à avancer dans ses recherches, sans désir de contrepartie. Ce qui aux yeux d’autres pouvait passer pour de la rudesse formait en réalité la plus pure essence de son dévouement. Et la grandeur d’âme de Bastien résidait dans le fait qu’il se comportait ainsi avec tout le monde, pas seulement avec elle.
– Tu ne m’expliqueras pas ? demanda-t-elle en souriant, s’apprêtant à enfiler le casque.
Bastien haussa une épaule, mais elle ne sut si c’était volontaire ou non.
– Il faut que tu mettes ça avec.
Il lui tendit un objet qui ressemblait à un autre casque.
– Sur la nuque.
Deux branches, qui se disposaient à l’arrière du crâne et rejoignaient la partie avant, étaient reliées via une petite puce de deux centimètres carrés.

Les implants avaient été complètement bannis d’Alias, qui avait dû longtemps lutter pour trouver des chirurgiens capables de les retirer. Celui-ci était amovible : il suffisait de le placer à la base du crâne, et son implantation de ne faisait pas plus mal qu’une piqûre. Le reste n’était qu’impulsions électriques. La création de Bastien devait nécessiter beaucoup de puissance, car Héliä n’avait pas vu ce genre d’implants depuis son arrivée à Alias. Il était déjà suffisamment compliqué de trouver de quoi fabriquer de simples lunettes.
Elle fit tourner un instant l’objet entre ses doigts, méfiante.
– Ne crains rien, la rassura Bastien. Il n’est pas connecté. A aucun type de réseau extérieur. C’est à toi de gérer ton expérience. Enfin, à terme, ce sera ça. J’espère.
Il fouilla dans sa poche et en ressortit une petite télécommande qu’il lui tendit :
– Je n’ai pas encore les moyens de le faire fonctionner par la pensée seulement.
Son visage se contracta : c’était pour lui l’aveu d’une insuffisance, d’un échec.

Héliä baissa les yeux sur la télécommande : sa simplicité si déconcertante aurait pu la faire passer pour un gadget. Elle ne contenait en effet qu’un seul bouton, orné d’une croix.
– Arrêt d’urgence uniquement, commenta Héliä.
– Oui, admit Bastien dont le visage marqua un nouveau sursaut. Pour l’instant, tout se gère depuis cet ordinateur.
Il désigna son propre appareil.
– Ce n’est encore qu’une démo : tu n’auras pas beaucoup de choix à faire, pas beaucoup de possibilités. A toi de me dire ce que tu souhaites faire et c’est moi qui gérerai la projection de l’espace autour de toi. Enfin, si on peut le dire comme ça. Il faut qu’on se mette d’accord sur un mot de sécurité, si tu souhaites arrêter l’expérience. Si tu ne peux pas parler, tu as la télécommande. En aucun cas tu ne dois arracher le casque.
Immédiatement, l’image surgit dans le cerveau d’Héliä, de son crâne scalpé par la peur, avec ses neurones encore collés à l’intérieur du casque qu’elle aurait jeté à terre. Bastien avait l’air si sérieux, et ses précautions si drastiques que cela avait suffi à l’effrayer.
– Pourquoi ? demanda-t-elle.
– La puce laisserait une marque sur ta peau. Je ne le supporterais pas.
La remarque tomba sur le cœur d’Héliä comme une feuille morte sur un lac. Elle sentit qu’elle allait baisser les yeux, et préféra déclarer :
– Maison.
– Quoi ? demanda l’architecte qui retournait à son bureau.
– Le mot de sécurité. Maison.
Il acquiesça : cela leur convenait à tous les deux.
– Quand tu es prête, dis-le moi. Je te conseille de t’asseoir.

Héliä s’exécuta, et enfila d’abord la partie avant du casque. Comme elle n’y voyait plus rien, elle peina à accrocher la partie arrière et, sentant bientôt les mains de Bastien qui manœuvraient à sa place, elle laissa ses bras retomber le long de son corps, embarrassée.
– Quand tu veux, proposa l’architecte, qu’elle entendait pianoter sur son clavier.
– Quand tu veux, répondit-elle.

Héliä prit une grande inspiration et sentit une brûlure à l’arrière de la nuque. Il ne lui fallut que quelques secondes pour quitter toute sensation d’être là, à tel point qu’elle commença par appuyer plusieurs fois nerveusement sur le bouton d’arrêt et, une fois que Bastien lui en donna le droit, ôta le casque pour laisser apparaitre un regard dans lequel elle sentit que le monde avait basculé.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Bastien, inquiet. C’est trop ?
La jeune femme resta un instant silencieuse, toisant l’architecte du regard. Se moquait-il d’elle ? Etait-ce volontaire de sa part, cette sensation qu’elle avait au creux du ventre, cette profonde envie de vomir ? Héliä reporta alors son regard sur les arêtes de la pièce. Elle aurait tout donner pour la main d’Isaac qui tenait la sienne. Encore sur les nerfs d’un réveil trop précipité et trop bruyant, elle faillit demander à Bastien de prendre le rôle de son ancien professeur ; au lieu de cela, remit le casque et saisit l’accoudoir de la chaise sur laquelle elle était assise.
– C’est bon, recommence, ordonna-t-elle.

Ce n’était pas tant ce qu’elle avait vu qui avait d’abord fait rebrousser chemin à Héliä. Les oreillettes, qu’elle n’avait même pas décelées sur l’étrange ossature du casque, s’étaient enfoncées profondément dans ses oreilles, et elle avait immédiatement eu l’impression de marcher sur un fil. Non seulement sembla durer des minutes entières alors qu’elle n’avait porté le casque qu’une poignée de secondes ; mais en plus, toutes les nuits qu’elle avait passées à marcher à l’aveugle dans l’eau et entre des falaises n’avait servi à rien : elle s’était sentie démunie face à l’immensité sous ses pieds, qui pourtant revêtait les mêmes motifs que le sol qu’elle avait toujours connu, le sol du Phare et son carrelage d’un autre âge.
Quand les oreillettes l’arrachèrent à nouveau au monde tangible, Héliä se sentit déjà plus familière à elle-même, bien que toujours funambule. Afin qu’elle ne soit pas tout de suite complètement déstabilisée, Bastien avait pris soin de recréer une pièce qui soit la copie conforme de celle dans laquelle Héliä et lui se tenaient. Le bureau de l’architecte avait disparu, mais elle pouvait distinguer l’accoudoir de la chaise, toujours dans sa main. Elle tenta de se lever, mais les murs lui donnèrent l’impression de bouger sur leurs arêtes, de s’allonger comme…des lundis, pensa la jeune femme. Sa considération l’étonna, et elle essaya de faire un pas. Ses jambes étaient plus sûres que ce dont elle se sentait capable, et elle crut qu’elles avanceraient sans elle, s’il avait fallu les laisser partir. Alors qu’elles marchaient, Héliä put ainsi être portée parmi les couleurs qui envahissaient à présent les espaces autour d’elle : ce n’était pas vraiment un mélange, le tout ne formait pas de flaques de nuances. C’était davantage comme si les murs hésitaient sur l’humeur à adopter. Héliä finit par se rendre compte qu’elles évoluaient en fonction de ses propres incertitudes, même si rien ne lui permettait d’effectuer un tel lien de causalité.
Alors seulement, elle remarqua la petite table, au centre de la pièce, qui en poussait littéralement comme l’eût fait un arbuste pressé. Le temps qu’Héliä se dirige vers elle, se perdant un moment dans la forêt versicolore, une sphère était apparue sur la surface brillante. Elle était noire et lisse : quand Héliä en approcha sa main, elle vit des mots en sortir, qui la surprirent. Bien qu’elle fût toute prête à accueillir des volumes de récits s’extrayant comme des serpents d’une urne aux airs de boule de bowling, il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour déchiffrer ce qui s’écrivait en réalité sous ses yeux. Elle eut même le réflexe de regarder ailleurs quelques secondes, puis de relire. Dans les rêves, on ne pouvait jamais lire deux fois la même chose sur un papier, jamais vraiment. Ce fut ainsi qu’elle comprit que non, elle n’était pas en train de dormir : autour d’elle tout était si spongieux qu’elle était tentée de le croire. Mais, elle le sentait dans son corps, elle avait bien toute sa capacité de décision. C’était moins léger à porter que durant un rêve lucide, mais en contrepartie, on s’habitait soi-même un peu plus fort.
Les lettres blanches qui avaient jailli de la boule noire menaçaient de s’échapper mais revenaient toujours en place. Elles offraient ce choix : saisir la boule ou ne pas la saisir.

Héliä dut faire un effort considérable pour parler et répondre à Bastien. Sa voix lui venait comme d’outre-tombe, comme la voix de quelqu’un d’autre dans son corps – à cette pensée, les murs furent soudain plus clairs, brillèrent d’une lumière presque solaire. Se râclant la gorge pour assurer sa prise, la jeune femme finit par réussir à articuler, sans même s’entendre :
– Saisir la boule.

Elle ne perçut pas la voix de Bastien, ne sut s’il lui avait répondu. Une seconde plus tard, elle tenait la boule dans ses deux mains, et sur celle-ci se répandaient des continents et des océans, redistribués. L’odeur du sel parvint aux narines d’Héliä, et ses pieds, qui lui parurent à des kilomètres d’elle-même, clapotèrent dans l’eau comme au fond d’un vieux puits, d’où elle aurait fait remonter des seaux entiers de débâcles.

L’image de l’océan rassurait toujours Héliä, qui avait un souvenir très vif de l’avoir vu très tôt, enfant encore – avantage d’enfant de fonctionnaire. Elle n’y était plus jamais retournée depuis, mais la simple idée de cette eau immuable et séculaire, des tempêtes et des étreintes qu’elle avait abritées, suffisait à plonger Héliä dans un bien-être abyssal et dense.
Ce fut ainsi qu’elle comprit que quelque chose n’allait pas.
La sensation fut très ténue, mais la jeune femme se raccrocha néanmoins au petit carré de plastique noir qu’elle tenait toujours dans son autre main. Son pouce parcourut le bouton, reconnut la forme d’une croix, glissa dessus plusieurs fois.
Héliä chuta dans la sphère. Elle eut du moins l’impression d’une chute, mais il aurait été plus juste de dire qu’elle avait ouvert la sphère d’une seule main comme on eût pu le faire d’un fruit trop mûr, et étaot entrée dedans avec ses jambes d’araignée, peinant à y faire passer sa tête, alourdie par le casque.
Elle ne reconnut alors l’apaisement nulle part. L’océan avait laissé place à une cave miteuse. Ses pieds pataugeaient toujours. Comment Héliä pouvait-elle savoir qu’il s’agissait d’une cave ? On n’en voyait même pas les murs. Mais elle le savait, comme elle savait que cette nostalgie verte qui lui coulait sur les épaules n’était pas la sienne. Sa texture de mousse, son goût de fer, rien de cela ne lui appartenait ; mais elle s’insinuait en elle par tous ses pores, recouvrait son visage. Sans peur, pourtant : le sentiment était aussi familier qu’une vieille paire de chaussons, même si on n’aurait pu dire qu’il était agréable.
Alors Héliä comprit : cette sensation n’était en effet pas à elle. Et si une partie d’elle-même lui disait que c’était tout comme, une autre se couvrait d’un vice scrutateur, d’une impression de transgression.
Elle appuya sur la télécommande.
Les oreillettes quittèrent ses oreilles. Quelques secondes plus tard, la sensation de brûlure à l’arrière de sa nuque cessa, et il ne resta plus qu’une zone chaude qu’elle caressa, reprenant ainsi conscience de son ossature. Quand elle ôta le casque, ses yeux tombèrent sur un cube de bois, au sommet duquel trônait une boule de bois creuse.

De l’autre côté de la pièce, Bastien la regardait fixement, anxieux. Ses cheveux étaient chamboulés et, sous les ongles qui lui avaient servi à se gratter, Héliä eut l’impression de distinguer la mousse perpétuellement fraiche de l’enfance de l’architecte. Elle ne comprit pas les mots qui sortirent de sa bouche, mais ils n’auraient pu lui paraitre plus naturels.
– Vert de gris, dit-elle à Bastien. C’est ça, ta couleur. »

Le visage de l’architecte se fendit d’un sourire qu’elle ne lui avait jamais connu.
 

 

 

 

 

Héliä et Isaac marchaient sur un tapis d’étoiles, recouvert d’une eau limpide à travers laquelle, ici ou là, perçaient les flèches de quelques gratte-ciels. Le ciel était blanc, sans aucune lumière pourtant pour tomber sur le sommet des buildings, s’extirpant des flaques comme des nageurs à l’abandon. Parfois, il fallait les contourner, mais Isaac et son ancienne élève marchaient paisiblement, main dans la main, sans souci de les heurter. Héliä ressemblait à celle que Guillaux avait toujours connue ; il la ressentait pourtant comme plus jeune, comme une enfant, sa fille – et la promenait au revers du firmament comme il l’aurait emmenée au parc, au temps où c’était encore possible. Au temps où ni elle ni lui n’aurait rien risqué.
Le dôme d’un cénacle passa sous leurs pieds, et en aidant Héliä à y monter, Isaac sentit que sa main perdait consistance dans la sienne. D’abord molle, elle devint une espèce de gelée qui lui fila entre les doigts. Il voulut la regarder, regarder Héliä, mais son visage même semblait fondre. Elle lui dit alors :
« Il faudrait tout brûler, Isaac. »
Et elle lâcha sa main, pour fouiller ses poches, en extraire des centaines de flammes violettes qu’elle jeta partout autour d’elle, et qui flottèrent doucement sur l’eau comme des feux follets.

Isaac aurait dû être terrifié, il le sentait. Mais cette peur trônait, comme le feu d’Héliä, au fond d’une de ses poches. Il eut beau enfoncer ses bras jusqu’au coude dans ses dernières, il ne la trouva pas, et abandonna bientôt en regardant la jeune femme voleter de droite à gauche, sauter depuis les terrasses des roof-tops sur les balcons des phares. Il sentit bientôt un sourire découper son visage et la contempla, comme si elle courait dans un champ de fleurs colorées, comme si elle n’était pas en train de semer le chaos partout, comme si autour d’elle les toits et les sculptures les surmontant, les statues, les drapeaux, n’étaient pas en train de prendre feu, comme si les petites flammes au lithium n’étaient pas en train de se regrouper pour former le plus grand des incendies.
Héliä semait le déluge et Isaac la regardait, heureux, presque hilare d’un bonheur invincible.

Mais le sol se mit à trembler sous ses pieds. Le temps de jeter un œil, Héliä avait disparu, et avec elle son bonheur fugitif. Sous ses chaussures, des rails se dessinaient, qui vrombissaient légèrement en remontant à la surface. Les étoiles sur lesquelles il avait marché une minute plus tôt se confondirent aux flammes, se transformèrent en néons publicitaires, plus agressifs que le feu, plus aveuglants que les constellations.
« Qu’est-ce que ça fait du bien… »

La voix venait du ciel, une voix inconnue et menaçante. Isaac fouilla nerveusement ses poches, mais ses mains lui firent mal, et bientôt ses jambes, son dos. La douleur devint si intense qu’il fut obligé de s’allonger sur les rails, ressuscitant de vieilles prières pour que ne surgisse pas un train de lumière qui viendrait mettre fin à son calvaire.

Les néons le forcèrent à ouvrir les yeux, qu’une mince buée recouvrait. Quand sa vue se stabilisa, il découvrit devant lui les sièges noirs d’une voiture, sur lesquels venaient danser des projections, des slogans qui appelaient au bonheur, de bienveillantes hérésies qui lui faisaient tourner la tête.
« Ah, tiens, on se réveille ? lança la voix.
Isaac était allongé sur le sol de la voiture, derrière les sièges conducteurs. Ses mains n’auraient pu fouiller ses poches : elles étaient liées devant lui par un mince fil de kevlar. Il essaya de l’entamer avec ses dents, en vain : sa nuque lui faisait mal, et l’espace étroit qui l’enserrait empêchait tout mouvement.
– Il en redemande, commenta une seconde voix, moins grave.
Guillaux essaya tant bien que mal de percevoir le monde autour de lui. Aucun doute : Héliä avait bien disparu, et avec elle le feu réconfortant qu’elle lançait partout sur le monde. A sa place, deux visages austères regardaient la route en riant, et Isaac se souvint des deux miliciens.
– Qu’est-ce qu’on fait, cette fois ? demanda l’un des deux.
Guillaux fit tant bien que mal un tour sur lui-même, et son regard tomba sur le profil de l’un des deux miliciens, une femme d’une trentaine d’années peut-être.
– Arrivée dans dix minutes, déclara une voix de synthèse.
– Je ne sais pas, répondit l’autre. On va chez nous ou chez quelqu’un ? Y a quoi d’ouvert ce soir ?
– Je crois que c’est ouvert chez Paulie. Mais je ne sais pas, j’ai bien envie de le garder pour nous. Il doit bien avoir deux trois choses à nous confier.
– Comme si j’en avais quelque chose à foutre de ce qu’il avait à nous dire. Les Inaptes ne méritent que des coups de matraque dans le cul, si tu veux mon avis.
Le conducteur dut se tourner un instant vers Isaac, car sa voix fut plus claire :
– T’as pas envie de te le faire ?
– Non. Les feignasses, ce n’est pas mon truc.
La voiture prit un virage, qui souleva légèrement le cœur d’Isaac. Il se sentait encore engourdi, mais ses jambes lui revenaient peu à peu et il comprit qu’elles étaient elles aussi attachées. Il essaya d’atteindre ses pieds, en vain.
– Ils ont sorti un nouveau logiciel, tu sais, pour le contrôle. Je parie que je peux lui faire faire une ou deux folies avant de le liquider.
– Qu’est-ce qu’on dira ?
– Ce qu’on dit d’habitude : qu’il nous a attaqués. Ce n’est pas comme si ça faisait une différence, de toute façon.
Guillaux jeta un regard autour de lui : la fenêtre qui faisait le tour du sas était trop étroite pour qu’il tente une échappée, quand bien même il aurait pu bouger.
– Ca fait longtemps que tu fais ça ? demanda la femme.
– Je ne sais pas, cinq ou six ans peut-être. Il ne m’est jamais rien arrivé. Enfin, si : j’ai eu une promotion, voilà ce qui m’est arrivé ! s’esclaffa l’autre.
Le véhicule accéléra encore et prit un nouveau virage.

Guillaux acceptait de mourir pour des idées. Le poing levé, avec la rage dans la gorge et des cris lancés contre le monde. Avec l’idée de laisser derrière lui le mirage d’un monde meilleur, et d’autres que lui qui porteraient son utopie. Avec le désir de sauver les autres, avec le bruit de la foule qu’il avait si souvent critiquée, avec ses idéaux en étendard. Mais pas comme ça. Pas dans le fond d’une allée, pas pour le plaisir personnel de deux monstres de foire partis en maraude un soir de week-end. Pas comme n’importe qui. Pas anonyme. Pas avec les néons publicitaires comme dernier horizon.
Pas sans s’être donné du sens.

Le désespoir d’Isaac, qui s’agitait à l’arrière, était bien loin d’atteindre les deux miliciens :
– Chez Zaral ?
– Un combat ? Mouais. Il n’a pas l’air de savoir se battre celui-là. On n’en tirerait pas beaucoup.
– Oh, tu crois que c’est un intellectuel ? questionna le milicien d’une voix enthousiaste. C’est ceux que j’préfère !
– Faudrait lui demander. Hé !
Isaac sentit une grande douleur à la jambe.
– T’es un intello, toi ?
Alors seulement Isaac se rendit compte qu’il était bâillonné. Il se serait senti incapable de parler, de toute façon. Sa mâchoire était molle comme ses idées.
– Deux ans entiers sans travailler. T’imagines ça, toi ? demanda le conducteur.
– T’en as jamais rêvé ? Parfois j’en peux plus de ce rythme de folie.
– Non. Je n’échangerais ma place pour rien au monde.

Un silence glacial parcourut l’habitacle de la voiture, bientôt rompu par la voix du GPS :
– Arrivée dans quatre minutes.
– Dis, je sais que tu es pressé, reprit la milicienne alors que le véhicule prenait un nouveau virage, mais tu ne vas pas un peu vite, là ?
Le conducteur dut jeter un œil sur le compteur. Isaac l’entendit s’agiter sur son siège.
– Je n’ai plus de freins, lâcha-t-il en paniquant.
– Comment ça, t’as plus de freins ?
Guillaux sentait en effet la voiture accélérer à chaque seconde : les lumières des néons défilaient de plus en plus vite, son estomac lui donnait l’impression qu’il allait exploser.
– Appuie, bordel !
– Mais j’appuie !
On entendit le volant tourner à vide, à grands coups saccadés.
– Je ne peux plus tourner !
Le véhicule continuait d’accélérer. Isaac lâcha un cri à travers son bâillon.
– Arrivée dans trois minutes.
– C’est quoi ce bordel ? s’énervait le conducteur en appuyant sur tous les boutons. Je n’ai plus le contrôle ! Appelle du renfort !
Mais sa coéquipière s’acharnait à vouloir attraper le volant qui tournait sans s’arrêter, battant l’air de claquements réguliers.

Alors, ce serait ça qui aurait raison d’Isaac ? La perte de contrôle d’un véhicule semi-automatique ?
– Appelle, je te dis, je…
– Baisse-toi ! »

Ce fut les derniers mots qu’Isaac entendit. Le reste ne fut que tôles froissées. Les vitres volèrent en éclats ; les lumières des néons vinrent de partout à la fois, et il se sentit soulevé dans les airs. En un quart de seconde, la voiture se retourna et sa tête frappa violemment le toit.

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