Les Fourches caudines – Episode 55

portes-sur-la-mer

[Bonjour tout le monde ! Voilà enfin l’épisode 55, avec une semaine de retard. J’en profite pour préciser que j’ai réécrit une petite partie de l’épisode précédent, où Isaac est dans la voiture avec les deux miliciens. Je vous mets ci-dessous la nouvelle version, avec le petit détail en plus – qui a son importance. Mes excuses encore pour le retard. Et rendez-vous la semaine prochaine pour le dernier épisode ! Bonne lecture !]

 

 

 

Guillaux jeta un regard autour de lui : la fenêtre qui faisait le tour du sas était trop étroite pour qu’il tente une échappée, quand bien même il aurait pu bouger.
– Ça fait longtemps que tu fais ça ? demanda la femme.
– Je ne sais pas, cinq ou six ans peut-être. Il ne m’est jamais rien arrivé. Enfin, si : j’ai eu une promotion, voilà ce qui m’est arrivé ! s’esclaffa l’autre.
Le véhicule accéléra encore et prit un nouveau virage.

Guillaux acceptait de mourir pour des idées. Le poing levé, avec la rage dans la gorge et des cris lancés contre le monde. Avec l’idée de laisser derrière lui le mirage d’un monde meilleur, et d’autres que lui qui porteraient son utopie. Avec le désir de sauver les autres, avec le bruit de la foule qu’il avait si souvent critiquée, avec ses idéaux en étendard. Mais pas comme ça. Pas dans le fond d’une allée, pas pour le plaisir personnel de deux monstres de foire partis en maraude un soir de week-end. Pas comme n’importe qui. Pas anonyme. Pas avec les néons publicitaires comme dernier horizon.
Pas sans s’être donné du sens.

Le désespoir d’Isaac, qui s’agitait à l’arrière, était bien loin d’atteindre les deux miliciens :
– Chez Zaral ?
– Un combat ? Mouais. Il n’a pas l’air de savoir se battre celui-là. On n’en tirerait pas beaucoup.
– Oh, tu crois que c’est un intellectuel ? questionna le milicien d’une voix enthousiaste. C’est ceux que j’préfère !
– Faudrait lui demander. Hé !
Isaac sentit une grande douleur à la jambe.
– T’es un intello, toi ?
– J’ai trouvé ça dans sa poche, ça nous le dira peut-être, reprit le conducteur en tendant le bras vers sa partenaire.
– T’es cinglé ou quoi ? s’exclama-t-elle. Ça pourrait être une bombe.
Mais l’autre explosa d’un rire franc et débridé.
– T’es sérieuse ? T’as vu sa tête ? Il est complètement inoffensif. J’en ai défoncé assez pour le savoir.
La passagère s’esclaffa à son tour :
– J’avoue que c’était beau, quand il a essayé de s’attaquer à nous…
Les deux miliciens rirent pendant une minute ou deux.
– Bon, c’est quoi alors, si c’est pas une bombe ?
– Appuie dessus.
Un léger halo bleuté envahit le véhicule. Isaac l’aurait reconnu entre mille. Même sans le léger bruit des vagues, il pouvait voir les deux portes s’ouvrir devant lui, il aurait pu redessiner avec précision, s’il avait eu plus de talent, les crêtes d’écume et la coupole de l’horizon.
– C’est un hologramme, constatait la milicienne.
Alors seulement, Guillaux se rendit compte qu’il était bâillonné. Il se serait senti incapable de parler, de toute façon. Sa mâchoire était molle comme ses idées, et il se contenta de geindre faiblement.
Ce n’était pas qu’un hologramme. C’était l’hologramme d’Héliä, qu’il gardait comme son bijou le plus précieux. C’était les portes qui malgré l’impossible s’étaient ouvertes sur la mer, des années plus tôt.
– Deux ans entiers sans travailler. T’imagines ça, toi ? demanda le conducteur.
– T’en as jamais rêvé ? Parfois j’en peux plus de ce rythme de folie.
– Non. Je n’échangerais ma place pour rien au monde.
Le halo s’éteignit.
– Jette-moi cette merde.
Un vent léger s’engouffra dans l’habitacle, et Isaac devina qu’on avait lancé le boitier aux rêves par la fenêtre.

Le silence glacial qui s’installa ensuite fut bientôt rompu par la voix du GPS :
– Arrivée dans quatre minutes.
– Dis, je sais que tu es pressé, reprit la milicienne alors que le véhicule prenait un nouveau virage, mais tu ne vas pas un peu vite, là ?
Le conducteur dut jeter un œil sur le compteur. Isaac l’entendit s’agiter sur son siège.
– Qu’est-ce que… ? Je n’ai plus de freins, lâcha-t-il en paniquant.
– Comment ça, t’as plus de freins ?
Guillaux sentait en effet la voiture accélérer à chaque seconde : les lumières des néons défilaient de plus en plus vite, son estomac lui donnait l’impression qu’il allait exploser.
– Appuie, bordel !
– Mais j’appuie !
On entendit le volant tourner à vide, à grands coups saccadés.
– Je ne peux plus tourner !
Le véhicule continuait d’accélérer. Isaac lâcha un cri à travers son bâillon.
– Arrivée dans trois minutes.
– C’est quoi ce bordel ? s’énervait le conducteur en appuyant sur tous les boutons. Je n’ai plus le contrôle ! Arrêt d’urgence ! Commande vocale : arrêt d’urgence !
Sa coéquipière s’acharnait à vouloir attraper le volant qui tournait sans s’arrêter, battant l’air de claquements réguliers.
– Arrivée dans deux minutes.
 

Alors, ce serait ça qui aurait raison d’Isaac ? La perte de contrôle d’un véhicule semi-automatique ? Guillaux voulut se replier sur lui-même, mais, pris au piège des sièges, ne put qu’enfoncer sa tête entre ses épaules. Des prières incertaines remontèrent en lui, inachevées et boiteuses. Un instant, il espéra que la nuit qui avait poussé sur son corps avait bien du sens, et qu’elle le sauverait.
 

– Appelle du renfort, je…
– C’est où ? Je ne sais pas c’est où !
Des bruits de frein et de klaxons se firent entendre à l’extérieur.
– Appelle…
– Baisse-toi !

Les derniers mots s’éteignirent dans un vacarme de tôles froissées ; les vitres volèrent en éclats sur le visage d’Isaac ; les lumières des néons vinrent de partout à la fois, et Guillaux se sentit soulevé dans les airs. En un quart de seconde, la voiture se retourna et sa tête frappa violemment le toit.

– Arrivée dans une minute. »

 

 

 

 

 

« On a déjà fait de plus grosses bouffes collectives que ça, faut te détendre. Rien qu’avec le toit de l’Oniramahd, on a assez pour nourrir tous ceux qui viendront, sans même prendre en compte le toit du Phare. Tu sais, même ici ‘y en a qui n’en ont rien à cirer de l’école, il y en a même qui sont contre. Ils disent que la vraie éducation se fait à la maison ou dans les champs. Tout Alias ne va pas venir.
La voix rauque de Maëlys se teintait d’un léger reproche qu’Héliä eut du mal à encaisser. Comme si ce n’était pas assez de stress, de devoir gérer l’inauguration, sans Isaac qui n’avait toujours pas donné de nouvelles, même s’il avait bien réceptionné le message qu’elle avait envoyé une semaine plus tôt. Comme si ce n’était pas assez d’appréhension et de cauchemars remplis d’empêchements et d’effondrements, il fallait qu’en plus on les prît de haut, elle et ses envies de perfection.
Héliä se rendit compte qu’elle devait fixer Maëlys un peu trop froidement, car celle-ci détourna le regard. Tout l’agaçait, ce jour-là, le manque à combler d’eau potable, les réserves de sorgho amoindries, toutes les idées de soupes à base de poudre de légumes.
– Les gens qui viendront ne viendront pas pour manger, de toute façon, tu le sais.
Elle avait raison – et Héliä dut prendre une grande inspiration car cela l’agaçait davantage.
– Et l’électricité ?
La température s’échauffait autour de la table. La réunion n’en finissait plus, tout le monde crevait de chaud et ne souhaitait que rentrer.
– On a pédalé pendant deux semaines. Si ça ne suffit pas, je ne sais pas ce qu’il faut, déclara quelqu’un assis au bout de la table.
Héliä, sentant que peu avaient encore la force qu’elle avait de prolonger les hostilités, s’apprêtait à proposer d’ajourner le reste de la rencontre ; mais la silhouette de Bastien se dessina dans l’encadrement de la gigantesque porte du Phare. Il avait beau être en retard, sa présence rassura Héliä, qui en fut la première surprise. Au moins, en ce qui concernait la monomanie de la perfection, Bastien la comprenait, quand bien même il acceptait mieux qu’elle certains échecs.

– Ah, lâcha Maëlys d’un ton sarcastique. Voilà l’amoureux transi.
Héliä fronça les sourcils et, en même temps, fit les gros yeux à sa voisine. Cette dernière éclata de rire avant de s’adresser directement à Bastien :
– Alors, l’architecte, on ne peut plus respirer ?
Bastien ne comprit pas la question. Il plaça une main sur sa poitrine et déclara :
– Bah, si. Je respire normalement, pourquoi ?
Maëlys rit à nouveau devant la difficulté qu’éprouvait souvent Bastien face à l’implicite :
– On ne peut pas vivre dix minutes sans son amoureuse ?
Héliä lui mit un coup de pied sous la table, mais ne toucha que sa jambe de bois. Les rires redoublèrent ; ceux qui rangeaient à présent leurs affaires ne s’en privèrent pas de s’en mêler.
Bastien regarda Héliä. Elle crut qu’elle lirait de la gêne sur son visage, une tristesse éventuelle, mais non : c’était une véritable détresse qui se peignait sur ses traits. Non de l’aimer sans qu’elle l’aime en retour, non d’être moqué par ceux qui étaient là.

Probablement déçue que Bastien ne trouvât pas de répartie, Maëlys finit elle aussi par ranger son stylo et se dirigea vers la sortie.
– On continue ça demain, lâcha-t-elle avant de partir, toujours hilare.
Certains autres jetèrent des regards à la dérobée sur Héliä et Bastien avant de quitter le Phare. Quelques-uns furent plus compatissants et June, une jeune peintre obsédée par la géométrie, posa une main sur l’épaule d’Héliä comme pour lui signifier de ne pas faire attention aux remarques lancées plus tôt. Mais Héliä n’était pas vexée, elle non plus. Son ressentiment tenait davantage du dégoût : comment pouvait-on sciemment mettre quelqu’un si mal à l’aise, quand on savait déjà le mal qu’il éprouvait face aux interactions sociales ? Car une fois le foyer du Phare déserté, Bastien resta planté là, les yeux dans le vide, silencieux, pendant plusieurs minutes, et ce même quand Héliä lui demanda comment il allait.
Finalement, lorsqu’il osa relever les yeux vers elle, sa détresse n’avait fait que décupler. On aurait dit qu’il venait de se poser des centaines de questions existentielles en un instant fugitif, et que le monde une minute avait cessé de tourner, lui avec. Il ne salua pas la jeune fille, et cette dernière ne s’en offusqua pas.
– Je ne comprends pas, déclara-t-il d’un ton qui montrait en effet qu’il cherchait encore à comprendre ce qui venait d’arriver.
Sans doute repassait-il chacune des réactions dans sa tête, chaque expression des gens présents, le poids de chaque mot choisi et échangé, pour tenter de déterminer les probabilités selon lesquelles Maëlys eût pu vouloir le blesser, ou le contraire – son regard semblait suivre des mouvements fantômes.
– Il n’y a rien à comprendre, Bastien. Les gens agissent parfois de manière ridicule.
L’argument n’eut pas raison de l’inquiétude de l’architecte :
– Mais, c’est honteux, d’être amoureux ? Pourquoi a-t-elle demandé si je ne pouvais pas vivre sans toi dix minutes ? Je peux vivre sans toi dix minutes, et même plus que ça, et même si c’est moins intéressant ! Je peux vivre tant que tu vis, même si nous ne sommes pas dans la même pièce ! C’est quoi cette question ? Ça ne veut rien dire.
Héliä baissa les yeux. Bastien parlait toujours de son amour pour elle comme un fait établi, comme il aurait parlé du temps qu’il faisait ou de plans de construction. Mais sa gêne, elle le savait bien, venait d’ailleurs : Héliä n’avait aucune idée de ce que c’était, de tomber amoureux.
On ne pouvait pas dire que son modèle parental avait été irréprochable en la matière : elle avait toujours connu son père malheureux, et sa mère était une adepte de la démystification de l’amour, qui avait eu lieu une ou deux décennies plus tôt, quand la neurologie et l’hormonologie avaient fini d’expliquer la quasi-totalité des mécanismes qui régissaient ce sentiment.
« Le reste n’est que culturel. Les cultures changent. » C’était ce que Chloris avait répondu quand, à l’âge de cinq ans environ, Héliä l’avait confrontée à la question.
Le sentiment avait continué de fasciner Héliä, mais au même titre que ses rêves ludiques ou ses espoirs synesthètes ; comme quelque chose d’éthéré et d’élitiste qu’on ne pouvait trouver qu’au prix d’efforts surhumains.
La réalité était que Bastien, quand bien même il avait été très tôt séparé de ses parents, avait grandi avec un exemple bien plus parlant de ce que pouvait être l’amour. Mais un point demeurait très clair pour Héliä, et elle l’affirma sans même rougir :
– Non, ce n’est pas honteux, Bastien. Ce n’est pas honteux d’être amoureux.
Les mots lui semblèrent illégitimes dans sa bouche, mais néanmoins vrais. L’incompréhension de Bastien ne faiblissait pourtant pas :
– C’est ce qu’on fait ici, non, s’aimer ? C’est parce qu’on aime une idée, un idéal, qu’on est tous là ? Pourquoi devrais-je rougir de t’aimer plus qu’une idée ?
– Je crois qu’ils sont jaloux, essaya Héliä, sans grande conviction.
– Jaloux ? Mais jaloux de quoi ?! Tu ne veux même pas être avec moi ! Enfin, pas comme ça. Et puis, ils n’ont qu’à tomber amoureux, eux aussi ! Il y a des centaines de raisons de tomber amoureux, chaque jour.
Héliä voulut sourire, mais craignit d’énerver davantage l’architecte, qui continuait de maugréer :
– Jaloux…Jaloux… Ca dit que l’amour est la plus grande des choses et ça t’en veut quand tu es amoureux…
– Laisse tomber, Bastien, dit Héliä tout en sachant que ce serait inutile. La question l’épuisait elle-même et, la terrorisant par-dessus tout, il y avait l’impossibilité pour elle d’y répondre.
Les mains de l’architecte entouraient nerveusement un paquet de dossiers qu’il laissa tomber sur la table avec emportement. Héliä vit ses deux mains se diriger nerveusement vers son crâne, et il la regarda. Qu’attendait-il qu’elle lui dise ?
Vraisemblablement rien. Ce fut comme si la regarder l’arrêta net, et il put ranger une main dans chacune des poches de son pantalon, avant de soupirer.
– Je venais te dire que le tuyau d’un des réservoirs du toit a été réparé. Il n’y en a qu’un qui se soit vidé. Ça a créé un problème d’humidité dans une des salles mais on y travaille. Les autres cuves sont toujours pleines. Il y a bien assez d’eau pour couvrir les besoins des premières semaines, et il n’y a aucun problème avec les filtres. Nous pourrions cependant devoir pallier un manque concernant l’arrosage des cultures du Phare, pour la cantine. Mais Paul s’est arrangé avec le potager central. Nous avons de quoi couvrir les besoins. Toutes proportions gardées, bien sûr ; mais ça, c’est partout le cas.
– Merci, Bastien, répondit sobrement Héliä qui mesurait mal son soulagement. Enfin, quelqu’un lui donnait ce dont elle avait besoin : une information claire et précise, un problème géré.
L’architecte avait récupéré ses dossiers et s’éloignait déjà d’un pas précipité, toujours habité des questions qu’avaient soulevé les autres.
– Bastien ! l’interrompit-elle sans se lever de sa chaise.
Emporté dans sa marche, il mit quelques secondes à s’arrêter et à faire volte-face.
– Oui ?
– Je ne sais pas si c’est important, mais ton affection ne me met pas mal à l’aise.
Les épaules de l’architecte se redressèrent soudain, comme s’il portait une plume plutôt que des kilos de papier.
– C’est important, oui. » lâcha-t-il avant de partir pour de bon.

 

 

 

 

 

Il n’est nulle part. Pas sur le bas-côté, pas en morceaux sur la route. Nulle part on ne trouve la mer. Tout est sec, tout est désert. Pas une voiture. Pas une porte. Que des murs, des murs partout, des murs dans des murs, dans des murs. Les boites crâniennes sont des murs. Et celle-là saigne, ça coule partout sur le torse, la tâche noire devient rouge, elle n’a jamais été rouge avant. La nuit n’est pas rouge, les portes sont fermées, les routes n’ont pas de portes. Les voitures ont des portes qui sont comme des murs aussi. Les murs même renversés tête à l’envers restent des murs. Par Nyx, où sont les portes qui s’ouvrent sur la mer ?
Le corps d’Isaac se plia en deux et il vomit sur le bitume. Des gouttes de sang perlèrent de son front : drôle de mélange, avec la bile et les petits morceaux de verre et le macadam.

Un instant, à contempler ce tableau abstrait, il oublia de chercher l’hologramme d’Héliä. Puis la douleur le rappela et il tomba en arrière comme si sa tête pesait deux tonnes. Le délire fut tel qu’il crut que les portes qu’il cherchait depuis des heures s’ouvraient enfin devant lui : sous le béton, c’était l’océan qui l’attendait.

Mais bientôt le mirage se dissipa, et Isaac retrouva le ciel des nuits d’Edistyä, d’un gris de plomb sans aspérités, sans autre échappatoire que les scintillements des drones et des avions dont l’absurde chorégraphie n’avait jamais fait sens pour lui. Le souvenir de l’accident lui revint doucement, le bruit qu’il avait fait, surtout, qui tapait encore contre son crâne, et il se releva, reparcourut les quelques mètres qui le séparaient à présent de la carcasse.
La voiture gisait sur le dos, dans le fossé, en contrebas d’une route vide. Le quartier était désert. Quelques lampadaires grésillèrent sur son passage, jetant sur le sol une lumière à peine plus vive que celle des vieilles bougies qu’on utilisait des siècles plus tôt. D’instinct, son regard continuait de parcourir le sol pour retrouver l’hologramme, en vain – quand il tomba sur les cadavres des deux miliciens, encore attachés à leur siège. L’un avait le crâne complètement éclaté, l’autre était couvert de sang, peut-être le sien, peut-être pas. La voiture qui les avait frappés de plein fouet était toujours sur la route.
Isaac s’approcha : vide. Pas de conducteur. Sous les roues, le bitume encore ; aucun remous, pas de vague.
Guillaux retourna vers la voiture des miliciens. Il se remémora tant bien que mal, en voyant les traces rouges sur la vitre arrière, la façon dont il était sorti du véhicule, et les raisons pour lesquelles il y était entré. Son poignet gauche le lança : il était gonflé et bleu, peut-être cassé. Isaac avait mal partout – difficile de hiérarchiser ses douleurs.
Tentant de s’accroupir, il jeta un œil sur les corps des miliciens. A la ceinture de l’un d’eux, on distinguait toujours le pistolet psychotronique. Isaac s’en saisit, mais impossible de comprendre comment le faire fonctionner. Le simple fait de tenir un tel objet semblait augmenter ses douleurs – il le jeta plus loin. Alors seulement il distingua la boite à gants, dans laquelle ses affaires avaient été jetées, ou plus précisément le vieux revolver récupéré chez les Onironautes, car son sac avait disparu. Il reprenait l’arme quand soudain, une main saisit son poignet brisé. Son cri de douleur le surprit lui-même :
« Tu as tout mijoté, hein ?
La milicienne peinait à ouvrir les yeux et à parler. Sa mâchoire semblait déboitée. De son autre main, elle essayait de se détacher, en vain : la voiture ne voulait plus obéir à quoi que ce fût, aucune commande, même mécanique. Elle tira Isaac vers son visage carré, porcin :
– Vous avez hacké la voiture, toi et tes crétins d’Inaptes, c’est ça ?
Elle toussa brutalement, crachant un flot de sang sur le visage de Guillaux. Ce dernier braqua son revolver sous sa gorge et elle le lâcha instantanément.

Isaac avait toujours souhaité cet instant où il tiendrait un chien de la milice en otage. Il avait préparé des centaines de grands discours, imaginé autant de supplications : les monstres tomberaient à genoux, avoueraient l’injustice que constituait leur système, s’en remettraient au sien. Mais il fut incapable de dire un mot, se reput simplement de la mollesse de la gorge sous le canon de l’arme.
Héliä l’attendait. Il venait de s’en rappeler.
– Tu crois quoi, vraiment ? Tu crois que ton système peut gagner ? Sans obéir à rien, sans rien produire ?
Isaac recula de quelques pas. La voix de la milicienne faisait aussi un bruit de carrosserie froissée qui lui donnait l’impression d’éclater en morceaux. Mais la milicienne, qui essayait toujours vainement de se détacher, ne se tut pas pour autant :
– Tu dois te penser meilleur que moi, hein ? C’est ce qu’on fait tous.
Elle essaya de lancer une commande depuis le tableau de bord – ça ne fonctionna pas non plus. Alors elle cria pour signaler sa présence, mais son cri fut si faible qu’il n’aurait pas fait fuir un animal dérouté. Elle toussa à nouveau, se laissa retomber au fond de son siège.
– Tu n’as qu’une vie et tu la gâches. » lança-t-elle avant de perdre connaissance.

Isaac s’écarta. Le bruit de l’accident frappa son crâne à nouveau. Il tangua et tout lui parut flou. Où était-il ? Comment rejoindre les égouts ? Gâchait-il sa vie ? Si c’était le cas, pourquoi se raccrochait-il à elle de la sorte ?
Une idée folle traversa sa tête ouverte à tous les vents. Il remonta le talus, vers la voiture toujours debout sur ses quatre roues. Les portières étaient fermées, les vitres à peine fissurées. Le pare-chocs avait été renforcé.
Personne n’avait jamais conduit cette voiture : elle avait servi de bélier. Mais dans quel but ? Etait-ce par chance qu’il s’en était tiré ?

Isaac se savait impulsif, prompt aux décisions bâclées, surtout lorsqu’il avait peur. Des décennies de littérature, de solitude et de pédagogie n’avaient jamais pu faire taire cette force nocive. La nuit où il avait quitté la maison de ses parents n’avait jamais cessé de battre en lui. C’était ainsi aussi qu’il avait quitté son travail, et Edistyä.
Mais cette fois-ci, il était question de rentrer. Alors Isaac fit une fois de plus quelque chose qu’il détestait : il prit un pari sur le destin. Il s’assit à l’intérieur de la voiture et, se débattant plusieurs minutes avec les centaines de boutons lumineux et de commandes vocales, parvint finalement à lui dicter une adresse située à proximité des quartiers entourant Alias. A cet endroit, il pourrait rejoindre un réseau d’égouts connu.

Des prières manquèrent chuter de sa bouche quand la voiture se mit en route, et à chaque seconde où il put ensuite garder les yeux ouverts. Mais la tête lui tourna bientôt, et le bitume se flouta sous ses yeux. Les lumières des lampadaires dansaient et Isaac porta une main à son crâne : il saignait toujours. Il pria à nouveau, d’arriver à Alias, qu’on puisse le soigner là-bas, qu’il puisse être là pour inaugurer le Phare. C’était quand déjà, l’ouverture ?
Il vomit à nouveau et, bercé par le ronronnement du moteur, finit par s’endormir.

 

 

 

Lorsqu’il se réveilla, la voiture était arrêtée, et il faisait jour déjà. Un soleil aveuglant frappait le pare-brise fissuré et Isaac sortit. Ses jambes de coton peinèrent à le porter, le revolver lui donnait l’impression de peser une tonne dans sa main brisée. Il n’eut même pas la force de fermer la portière et laissa le véhicule là où il s’était arrêté, au milieu de ce qui était vraisemblablement le parking d’un complexe de vacances.
Un peu plus loin, on pouvait distinguer un dôme -minuscule, si on le comparait à celui de Leiko – qui abritait des palmiers et un soleil qu’il savait tempéré par un micro-climat parfait. Des files de « vacanciers », en bermuda, une serviette jetée sur leurs épaules, transpiraient à grosses gouttes en attendant de pouvoir rejoindre, pour quelques heures, une imitation de rivière sauvage, un bout de plage de plastique, de se laisser bercer par les cris d’oiseaux désincarnés s’échappant d’arbres truffés de feuilles et de caméras. Ce complexe était vieux, probablement l’un des premiers modèles : le dôme présentait plusieurs brèches, les places de parking n’étaient pas nominatives, il ne semblait pas y avoir de vigile, du moins de ce côté.
Une portière claqua non loin, et glissant dans ses tongs, un touriste s’approcha, qui jeta un regard indifférent sur Isaac et ses blessures, avant de se précipiter pour rejoindre la file, croyant probablement que Guillaux était là pour le doubler.

Si ses calculs étaient bons, une vieille station d’épuration devait attendre Isaac quelques deux cents mètres plus loin. Il y trouverait un tunnel permettant de rejoindre les égouts et Alias ne serait plus qu’à une vingtaine de kilomètres. Pourvu que le coin fût désert. Et qu’il ne crève pas en route.
Guillaux enfouit sa tête dans son pull maculé de sang, essayant d’éviter les caméras qui bordaient le parking, et se mit en route. Une fois le bitume laissé derrière lui, il n’y avait plus rien autour : tout était sec, abandonné, depuis les vieilles stations essence et leur silhouette si particulière, jusqu’aux vieux cafés déserts dont les tables étaient couvertes de poussière. Le dôme paraissait avoir absorbé l’eau et la vie qui autrefois serpentaient sur toute la zone.
Son équilibre était incertain : Isaac trébucha plusieurs fois sur le gravier et chercha encore la mer et les portes qui s’ouvraient sur elles quand soudain, il entendit hurler une jeune fille. Le cri fut si vif et viscéral qu’Isaac bascula en arrière, jetant des regards nerveux partout autour. Devant lui, une matraque fendit l’air. Invisible mais dont le bruit caractéristique raviva les souvenirs des miliciens qui l’avaient passé à tabac ; Isaac se recroquevilla dans la poussière, cacha son visage de ses mains. Il y eut d’autres hurlements, des dizaines de voix entremêlées, des enfants, des adultes – et puis de la musique. Une musique familière, répétitive et entêtante, qu’il n’eut même pas besoin de reconnaitre : elle souleva en lui des souvenirs de terreurs diurnes et nocturnes, un profond sentiment de détachement, et il se vit ouvrir les portes de la mer pour se noyer quand même.
Quand Isaac osa relever la tête, un panneau publicitaire mobile affichait : « Les Fourches caudines. Saison 2. », et s’éteignit tout aussi subitement qu’il était apparu.

Guillaux n’avait jamais éprouvé aussi fort le besoin d’être à Alias, d’être auprès d’Héliä et de ces autres utopistes dont les sourires lavaient tout. Il se releva et se remit en route dans un silence désertique où la moindre brise était orchestre de tôle froissée. A l’entrée du tunnel, il jura entendre une symphonie de vagues.

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