Les Fourches caudines – Episode final

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Héliä était passée par plusieurs phases, dont certaines qu’elle avait eu du mal à identifier. Il était clair qu’à un moment donné, elle avait été tout à fait inquiète pour Isaac. Mais elle ignorait à quel moment exactement cette angoisse était devenue colère – un courroux injuste et terrible. Désormais, elle en voulait à Isaac de n’avoir pas été là à temps. Et alors qu’elle servait la soupe collective aux gens qui entraient peu à peu dans le Phare, Héliä se disait que si Guillaux était alors apparu sur le seuil de la porte, elle l’aurait peut-être, avant toute chose, profondément engueulé.
Mais les minutes avaient filé depuis le début de l’inauguration. Il n’y avait plus de soupe et Héliä devait présenter son projet de synesthésie à des enfants qui avaient, pour beaucoup, grandi dans une peur totale de la technologie. Ils regardaient le casque de Bastien d’un œil à la fois torve et distrait, et les descriptions faites par Héliä n’attiraient l’attention que de quelques-uns. Sans doute ne mesuraient-ils pas tout à fait la portée de ce que ses recherches pourraient révéler : un monde, enfin, où l’on pourrait non seulement ressentir tout ce que les autres ressentaient, mais aussi traverser leurs songes avec la même affection collée au corps. Un monde où chacun pourrait être presque tout à fait les autres.
Alors Héliä se rendit compte, à cet instant, de l’impact qu’avait eu Guillaux sur la personne qu’elle était devenue. Son père et sa mère n’avaient définitivement jamais constitué des modèles de vie. Ca avait été le rôle d’un autre adulte, pourtant bien moins fréquenté, par beaucoup dit infréquentable. C’était le professeur qui lui avait permis de mettre des mots sur ce qu’elle ressentait quand elle n’en avait jamais tant besoin. C’était grâce à ces mêmes mots qu’avec sa parole, sa pensée s’était elle aussi étendue. Pendant quatre ans, Héliä avait eu l’impression de jeter toujours plus loin son filet sur le monde, de saisir de manière tentaculaire ses secrets écrins. Plus elle comprenait, plus elle voulait comprendre.
Ce besoin, elle l’avait toujours eu – de naissance, voulait-elle dire. Mais le temps qu’elle s’en aperçoive, ses parents avaient trop changé pour qu’elle puisse savoir duquel des deux elle tirait cette soif d’entendre tout ce qui vivait et mourait autour d’elle. Le souvenir lui revint du regard atavique de son père, face à différentes générations d’assistants quotidiens, toujours plus modernes. Et du regard de sa mère posé de la même façon sur le père.
Ce besoin n’aurait rien été, ou si peu, si Guillaux n’avait pas agi comme un catalyseur. S’il n’avait pas alors cristallisé les dangers politiques qu’elle se sentait prête à affronter. Tous deux s’étaient compris presque immédiatement lorsque, pour la première fois, elle avait tardé à la fin d’un cours et l’avait interrogé sur ce qu’il pensait des menaces de l’entreprise, à propos d’éventuels gardes de la Milice qui seraient de plus en plus facilement armés, et suffisamment protégés par la loi pour pouvoir se permettre une bavure ou deux.

Guillaux avait levé un sourcil, enserré sa nuque de sa main, jeté un œil nerveux vers le compteur de la porte, qui n’allait pas tarder à s’arrêter. Héliä avait alors dix ans et ses parents l’avaient larguée dans cette école avec sa petite trousse remplie de tous leurs espoirs. Isaac lui avouerait plus tard qu’il n’avait jamais compris comment les parents d’Héliä avaient pu ne jamais apercevoir cet objet d’un autre âge, ce boyau oblong dans lequel elle rangeait deux crayons de papier et un stylo à encre rechargeable. Il ajouterait que cet objet, perdu au milieu des lunettes de ses camarades, disait déjà tout d’elle, et qu’en réalité il n’avait pas été véritablement surpris qu’elle soit venue lui parler ce soir-là. Il avait été plutôt nerveux à l’idée de ne pas pouvoir lui dire tout ce qu’il avait à lui dire avant que la première alarme ne retentisse.

Ca avait été le début d’une longue amitié, et de la construction d’une figure tutélaire dont, même si elle n’en avait plus besoin, elle ne supporterait pas l’absence.

Comment était-ce possible qu’Isaac ne soit pas revenu à temps pour l’inauguration du Phare ? Le dernier message qu’elle avait envoyé était resté lettre morte ; même pas lu, il s’était autodétruit. Héliä essayait de ne pas trop s’en inquiéter, mais toujours, d’un bout à l’autre d’une salle, elle croisait le regard de Bastien, qui, incapable de garder quoi que ce fût à l’intérieur de lui, s’efforçait d’arborer un sourire confiant. Sa trop grande honnêteté émotionnelle prenait possession de son visage, qui se rétractait dans une grimace grotesque : Bastien était lui aussi très inquiet de l’absence d’Isaac. Il avait souhaité qu’Héliä ne s’en fasse pas, mais avait produit l’effet totalement opposé : la jeune femme était à ce point morte d’angoisse qu’elle avait même abandonné sa salle pendant vingt minutes, s’était aventurée à l’orée des bois. Elle avait cru distinguer une silhouette entre les arbres maigres et secs, mais ç’avait été une vue de l’esprit – Pas d’Isaac à l’horizon.
Héliä était donc revenue au Phare, prendre son mal en patience.

 

Elle rangea le casque de Bastien et laissa la salle sans surveillance. Elle allait voir s’il y avait besoin de quelqu’un pour ranger ou nettoyer. La plupart des gens était à présent partie, adultes comme enfants, et l’atmosphère était certainement plus respirable dans le foyer. Quand elle arriva en bas, elle tomba sur Maëlys qui, complètement crevée, laissa passer l’occasion de rire de Bastien, qui approchait lui aussi. Elle passa comme un zombie devant Héliä qui entreprenait de ramasser des déchets. Mais l’architecte marcha droit en direction d’Héliä et saisit son poignet. Ses sourcils s’arquèrent de manière asymétrique : quelque chose n’allait pas.
« Héliä, viens avec moi. Il faut que je te montre un truc.
Héliä dégagea son bras de l’emprise de Bastien :
– Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est quoi, « un truc » ?
L’architecte s’arrêta brutalement de marcher, chercha ses mots.
– Un dysfonctionnement. Une sorte de panne…
Héliä était toute prête à le croire mais elle ne le sentait pas lui-même convaincu des termes qu’il avait employés. Bastien avait visiblement mis face à un fait accompli qu’il n’était pas parvenu à intégrer dans la liste des choses qu’il avait à faire. Il affectait toujours cette attitude quand un imprévu lui résistait. Alors il incita la jeune femme à s’écarter du passage, et se pencha vers elle :
– Je crois… Je crois que quelqu’un tente de nous saboter.
Héliä crut que son corps allait lui échapper.
– Pardon ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Mais Bastien ne parvenait toujours pas à intégrer :
– Le truc, répéta-t-il.

L’architecte n’attendit pas Héliä pour se remettre en marche, et elle dut courir quelques foulées derrière l’échalas pour le rejoindre. A peine eurent-ils passé le portail que Bastien s’arrêta net une fois de plus.
– Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Héliä.
Il demeura évasif, les yeux dans le lointain, avant d’expliquer finalement :
– L’air a un goût étrange. »

Ils n’allèrent pas plus loin : un son aigu, à en faire bouillir le crâne, retentit dans la totalité du Phare. Ils avaient beau l’entendre pour la première fois, ils savaient très bien à quoi ce cri servait ; et, presque aussitôt, ils auraient juré pouvoir sentir l’odeur de brûlé que cent nuits passées autour du feu ne leur avaient pas suffi à cerner. Les alarmes modernes sonnaient en ultrason et même directement dans votre oreille : ce hurlement de métal tenait de la mythologie.
Ce vacarme, c’était l’alarme incendie.

 

 

 

 

 

Les cercles d’écume bouillonnante, créés par son pas décadent, rappelèrent à Isaac son seul et unique mariage. Il n’y avait plus repensé depuis des années. Il faut dire qu’à l’échelle de sa vie, le souvenir de cette étrange union occupait de moins en moins de place, se faisait toujours plus petit à l’horizon. Car, oui, Isaac s’était bel et bien marié, une seule fois, quand il n’avait même pas tout à fait vingt ans.
Il l’avait rencontrée dans un de ces hôtels très privés, dont une accointance inopinée lui avait ouvert les portes. Précisément, il s’agissait d’un établissement littéraire, une espèce de dortoir géant flanqué de bibliothèques immenses. Parfois les voyageurs s’y arrêtaient, même si cette espèce existait de moins en moins ; de temps à autre on croisait une âme qui y vivait pour un temps plus ou moins long. Dans tous les cas, on ne rencontrait que des gens qui aimaient lire ou qu’au moins la littérature fascinait, comme une civilisation disparue.
Les rayons renfermaient les grands classiques d’une littérature évanouie, en format papier. Il fallait parfois prendre un marchepied, voire une échelle, pour attendre les étagères en hauteur, pour attraper la relique reliée de cuir, dont les pages menaçaient de partir en poussière sous vos doigts, dont le papier jauni charriait des odeurs d’un autre temps : quelque chose comme le café, sans doute, et le tabac. On allait alors s’installer dans sa chambre, ou, comme Isaac et certains autres préféraient encore le faire, dans le hall collectif du bâtiment, sur un siège jouxté d’autres sièges, avec d’autres gens dessus.
Si Guillaux avait fini par accorder plus d’importance à sa solitude qu’à n’importe quoi d’autre, il était encore, à cet âge, friand de partage – et lire entouré d’autres gens qui lisaient était pour lui l’approche la plus honnête du contact humain. Quand vous lisiez à côté de quelqu’un qui ne s’empêchait pas de rire, quelqu’un qui pouvait encore admettre que oui, de simples caractères noirs sur des carrés de bois blanchi avaient encore le pouvoir certain de provoquer des éclats – quand vous lisiez à côté de quelqu’un d’assez absorbé pour s’oublier, alors l’air devenait électrique autour de vous. A l’issue de votre lecture, il était alors tout naturel de partager l’histoire avec l’autre, et tout ce qui en découlait pour vous. Parfois, les livres étaient mauvais – cela arrivait de plus en plus souvent- mais alors on se lançait dans un pastiche et on en profitait pour rire quand même un peu. Quoi qu’il en fût, la lecture demeurait l’attache la plus sûre pour former des liens durables entre les êtres.

Isaac avait mis du temps à se rendre compte que ce qui l’avait le plus habité, de ces hôtels particuliers, c’était le silence : les dortoirs littéraires étaient toujours pleins d’une épaisse quiétude, réfugiée ici du vacarme des villes. Dès que vous passiez les portes, un mur – faitd’un matériau inconnu de Guillaux – éteignait tout alentour, les alarmes de la milice et le vrombissement permanent des microbots. Alors parfois, on entendait un éclat de rire, ou quelqu’un qui pleurait la mort d’un personnage, la fin d’un ouvrage.
Son rire à elle emplissait le hall de l’hôtel littéraire du centre BMV, spécialisé dans la littérature des deux siècles précédents, qu’adorait Guillaux. Tout ce qui l’entourait était trop chic pour sa carcasse, et seul ce rire l’avait fait se sentir légitime. Son souvenir et celui du roman lu ce soir-là ne firent rapidement plus qu’un : elle s’appelait Kloé. Elle aimait les œuvres surréalistes et faisait du trafic de vieilles SB (semences biologiques). Officiellement, elle tenait une loufoque fleuristerie dans laquelle quelques « touristes » venaient parfois se perdre : à Edistyä, trop peu de choses avaient encore une odeur, et les parfums embaumant la boutique de Kloé les transportaient dans des lieux qu’ils ignoreraient sans doute une éternité.
Isaac l’épouserait au bout de trois mois à peine.

Isaac et Kloé furent tous deux parfaitement convaincus, avec une synchronie parfaite, de s’aimer pour de vrai. Ils avaient même poussé le vice jusqu’à habiter ensemble. Ce qui gênait le plus Isaac, ce n’était pas le mariage – après tout, il avait dit oui, et la cérémonie ne consistait qu’à un formulaire en ligne. Non, ce qui aurait pu rebuter Isaac, c’était l’échange de données financières et de sécurité qui en découlait. Pendant trois mois, Guillaux avait officiellement existé dans les fichiers d’Edistyä : quelqu’un d’autre attestait de son existence et cela compromettait ses chances de pouvoir à nouveau devenir plus fantomatique. Si jamais il en avait besoin.
Car le mariage ne ferait pas renoncer Isaac face à l’idée d’un monde meilleur. Bien au contraire, il ne ferait que l’alimenter malgré lui.

Le problème ne vint pas d’eux ; d’elle et de lui – Guillaux se le répétait tant qu’il avait fini par s’en convaincre. Il allait même jusqu’à dire que le problème ne venait pas que de lui, qu’il s’était étonné d’avoir pris tant de plaisir à vivre aux côtés de quelqu’un et que, sans cette expérience, sans doute n’aurait-il pas aussi bien supporté la vie communautaire d’Alias.
Kloé était une femme d’une perspicacité éclairée et d’une intelligence rare. Elle était sans presque d’histoires – du moins autant que ce pût être le cas à Edistyä. Elle maniait la langue à la perfection, connaissait par cœur de longs passages de romans et autres poèmes, écrivait elle aussi, des histoires d’une complexité bien supérieure à celles qu’Isaac aurait pu lui-même assumer. Kloé était d’un équilibre parfait.
Isaac s’était dit que, au-delà du fait d’être fou d’elle – phase nécessaire -, cela lui ferait du bien, quelqu’un d’une telle stabilité. Mais parfois, ça n’a même pas d’importance que l’autre en face de nous soit bon ou mauvais, quand c’est avec soi-même qu’on a du chemin à parcourir.

Le temps défit donc Kloé et Isaac sans avoir à fournir plus d’efforts qu’avec un autre couple. Guillaux s’engouffra dans l’angoisse de la routine qui pourtant le rassurait ; Kloé s’enfonça dans l’ennui, et il suffit d’une passe un peu plus étroite que les autres pour qu’elle et Guillaux redevinrent mutuellement étrangers.
Et quand Isaac s’était retrouvé sur le trottoir en bas de l’appartement, mesurant la folie qui l’avait laissé penser qu’il pourrait s’accommoder de la vie d’autrui quand il était déjà si compliqué de contenter la sienne – quand il s’était retrouvé avec son sac sur le bitume, Isaac avait clapoté un instant sous l’orage. Ses pieds s’étaient détrempés en quelques minutes à peine.

 

Voilà pourquoi il y repensait à présent que ses chaussures se frayaient un chemin entre les cadavres de rats, échoués sur des restes probablement humains. Voilà pourquoi il y repensait, quand bien même cette histoire ne lui revenait que sous formes de flashs démembrés, qu’il peinait à arranger, à cause de la migraine incessante, de la soif et du sang qui coulait toujours de son crâne pour aller sécher sur sa joue.
Sans bagage désormais, il se jetait sous le moindre jet duquel ne découlait pas une autre brunâtre et léthale. Mais son estomac souffrait néanmoins et il ne cessait de vomir, pour avoir encore plus soif.
Les couches supérieures des égouts qui entouraient Alias n’étaient plus fréquentables depuis longtemps. Les gens venaient là pour mourir, et on ne trouvait aucune installation avant plusieurs kilomètres. Guillaux avait l’impression, depuis des heures, ne n’entendre que cascades et cavalcades à la dérobée ; mais aucune voix, aucune présence, malgré cette sensation étrange, intrinsèque aux égouts, d’y être partout observé.

La vie d’Isaac était faite de départs, et voilà sans doute ce qui le poussait si fort à vouloir rentrer, ce grâce à quoi il parvenait à mettre un pas derrière l’autre, quand il tenait tout du mourant. Guillaux refusait de ne pas être présent ce soir-là – peut-être était-il même déjà en retard. Il se blâma pour son manque de sérieux et espéra une seconde qu’Héliä pourrait l’engueuler comme il méritait de l’être. Depuis combien de temps, déjà, travaillait-il à l’ouverture du Phare ? Deux ans, cinq, vingt-cinq ? Ce n’était décemment pas sérieux de choisir ce soir-là pour être en retard, lui d’ordinaire si ponctuel, lui qui avait si souvent rappelé à Héliä l’impolitesse que cela constituait d’imposer aux autres un délai avant même d’imposer sa présence.

C’était à droite ensuite, non ? C’était ça, le début du chemin qu’on prenait pour aller chercher le papier, de l’autre côté d’une petite ville. Autrefois, elle proposait des forfaits de kayak sur une rivière en contrebas. Mais les gens étaient partis en même temps que les flots, et il n’en restait aujourd’hui que des grabats, quelques pagaies plantées ça et là en guise de tombes ou de souvenirs. Cet endroit foutait une peur bleue à Guillaux, à chaque fois qu’il devait y aller. Oui, c’était à droite, la forêt des livres en devenir oublié. Quand il verrait le grand tunnel bleu appartenant à feue la Société des Eaux publiques, il prendrait à gauche, et il ne resterait qu’une poignée de mètres à parcourir.
Guillaux s’appuya sur un muret qui lui permit d’avancer un peu plus vite pendant une minute ou deux. Une odeur âcre, dissonante, sortait du tunnel bleu ; mais Isaac avait l’habitude de toutes les émanations toxiques qui germaient sous terre. Il couvrit le bas de son visage de son tee-shirt, rugueux de sang séché, et continua d’avancer à l’aveugle, sa main glissant contre la paroi humide. Les exhalaisons devenaient insupportables quand il atteignit le bout du tunnel. Quand il fit face à ce qui l’attendait à gauche, il laissa son tee-shirt retomber sur sa poitrine.

La faible lueur lunaire qui ornait parfois la dernière ligne d’égouts menant à Alias avait laissé place à des teintes mordorées, flamboyantes, qui révélaient, à l’orée de l’eau boueuse, des squelettes d’humains et de rongeurs, qu’on aurait pu croire baignant dans leur sang. L’eau brillait d’une manière singulière sous ces teintes décadentes : on l’aurait dit recouverte d’une fine pellicule crayeuse.
Isaac s’approcha de la grille, qui projetait son ombre comme une prison autour de lui, et vit que ses chaussures étaient recouvertes de ce même résidu sombre. La main qu’il plongea dans l’eau en ressortit noir charbon.
L’égout entier en était tapissé, et parmi toutes les pestilences qui avaient trompé Isaac depuis que son crâne s’était ouvert, il reconnut l’odeur du feu – le feu quand les enfants jetaient dedans, par erreur, une vieille relique de jouet en plastique ; ou que la personne en charge de la cuisson avait malencontreusement oublié sa responsabilité.

Mais Guillaux n’avait jamais vu autant de cendres. Il aurait pu mettre bout à bout tous les feux nocturnes auxquels il avait assisté depuis son arrivée à Alias, et jamais – jamais il n’aurait vu autant de cendres.

Sa cheville et son poignet avaient subitement cessé de lui faire mal ; sa soif avait été comme immédiatement étanchée – et voilà qu’Isaac courait, droit devant lui sans y voir grand-chose d’autre que les lueurs rouges que des flammes dessinaient tout autour de lui.
Il trouva l’entrée aménagée : quelqu’un était souvent passé par là ces derniers temps. La grille avait été légèrement soulevée et laissée en équilibre sur une pierre ; deux mètres plus loin, négligemment cachée derrière des branchages secs, Guillaux mit la main sur une échelle dont les barreaux supérieurs avaient été sciés et qui faisait juste la bonne taille.
Quand Isaac parvint à s’extraire de la bouche d’égout, à grands renforts d’insultes et de grognements, il sentit la légère pluie de cendres atterrir sur sa peau. Il faisait nuit, et une lueur trop intense brillait à quelques centaines de mètres. L’enseignant crut même distinguer une colonne de fumée entre deux nuages crachés par des usines lointaines. On aurait dit la lumière d’un phare agonisant sur l’horizon.

Isaac s’était remis à courir, il n’avait pas cessé jusqu’à atteindre la partie est d’Alias, puis la place centrale où il vivait : contrairement à ce qu’il avait cru, ce n’était pas le Foyer qui était devenu indomptable et aurait emporté avec lui quelques géonefs vite remplacées.
Non, c’était un peu plus loin que ça brûlait. Plus près de l’école.

 

 

 

Au bout de sa course, Guillaux comprit immédiatement pourquoi l’incendie dégageait autant de cendres : il semblait s’être propagé depuis la réserve de papier située à l’ouest du Phare. Ces salles-là seraient à reconstruire. Des badauds s’acharnaient partout à revenir pour jeter sur le feu le contenu d’une casserole ou d’un jerrican, mais c’était de l’eau gaspillée, Isaac le savait : l’incendie était déjà beaucoup trop étendu pour que l’on puisse faire quoi que ce fût. C’était un des risques de sécurité majeurs, mais les fondateurs s’étaient entendus pour taire le secret : les matériaux utilisés résistaient mal au feu et, en cas d’incendie, tout brûlerait en l’espace d’une minute ou deux, les flammes alimentées par les centaines de livres et quelques jouets de bois.
Les dessins des murs, les dessins d’enfants, tombaient en larges pans d’art incandescent sur le sol de terre sèche.

Isaac avait conçu la probabilité que leurs ordinateurs soient espionnés, que l’un des élèves ne fût pas ce qu’il disait être, que leur réseau fantôme soit tout entier détourné – il avait retourné sans cesse tous les scénarios dans sa tête. Mais jamais il n’aurait pu penser qu’on puisse ainsi le punir de manière si mythique, au brasier de la géhenne. Il songea aux chaises qu’il avait installées en cercle avant de partir, pour la rentrée ; à leurs pieds brisés sur le sol. Il songea aux tableaux liquéfiés, aux stylos tout neufs qui se tordaient comme des serpents, en crachant des volutes noires.

Isaac frotta son œil droit, couvert de sang coagulé, constata ainsi qu’il pleurait.

Soudain, son regard accrocha une silhouette émergeant de la foule. Elle courait comme elle avait couru deux ans plus tôt, avec une fuite aux trousses, avec l’espoir en attelage.
Héliä courait vers le Phare en flammes, dont les poutres sifflaient, menaçant d’abandonner leur rôle d’armature onirique, de rempart contre le monde. Héliä courait vers le Phare qui, en flammes, menaçait de s’écrouler.
Il ne put réfléchir, se lança à sa poursuite. Mais son ancienne élève, plus jeune et plus leste que lui, pleine de nuits d’entrainements acharnés, prenait de l’avance sur Guillaux, sur son crâne où s’engouffraient tous les vents, ses chaussures alourdies par sa carcasse poisseuse. Le portail enflammé se rapprochait, mais toujours plus d’Héliä que de lui. Elle était sur le point d’entrer lorsqu’il pénétra dans la cour, par la droite de l’établissement.
– Héliä !
Son cri mourut dans sa gorge sèche et pleine de fumée. A travers les larmes baignant ses yeux plissés, il vit qu’Héliä tournait vers la gauche, en direction des salles d’éveil cognitif. Autour de lui, les jeux de la cour de récréation disparaissaient dans un confus amas de braises et de plastique fondu. Certains canapés avaient inexplicablement échappé au massacre et trônaient au milieu du reste comme une provocation.
Isaac tenta d’oublier que chaque pas de course le lançait à travers tout le corps. Il tenta d’oublier qu’il n’avait jamais eu aussi mal de sa vie – et cela fut facile, quand il compara ce que cette douleur était avec ce qu’elle pourrait devenir, si Héliä mourait ce soir.

Guillaux essaya de trouver dans sa bouche assez de salive pour essayer de crier à nouveau ; au moment où il s’en sentit enfin la force, un poids terrible s’abattit sur lui. Dans sa poche, le revolver cogna contre sa cuisse endolorie lorsqu’il tomba à plat ventre sur le sol. Un corps plus fort que le sien le maintenait à terre et une voix masculine lui murmura à l’oreille :
– Ce n’est pas la peine. Jonàs est coincé à l’intérieur. »

Les lumières dansaient devant Isaac, qui dut reposer un instant son front sur la terre exsangue. Il se releva et s’apprêtait malgré tout à repartir, sans même regarder qui l’avait arrêté. Mais un grincement tonitruant se fit entendre, qui provenait du toit. Guillaux eut juste le temps de lever les yeux qu’il vit pencher dangereusement le plus gros réservoir. Le grincement persista et la cuve gigantesque finit par se décrocher, bascula en emportant avec elle l’immense pergola et la vieille charpente de métal du bâtiment. Le géant cylindrique rebondit plusieurs fois contre les balcons intérieurs, détruisant une grosse partie de la façade gauche, les salles réservées à la petite enfance.
Soudain, le réservoir explosa : le feu tripla alors d’intensité et plusieurs petites explosions eurent lieu au rez-de-chaussée, achevant de laisser le bâtiment s’effondrer sur lui-même.

Guillaux glissa une main dans sa poche, chercha l’hologramme d’Héliä, ne le trouva pas, se rappela qu’il l’avait perdu, en revenant -d’où, déjà ? – et il tomba à genoux. Il n’avait plus mal nulle part.
Isaac n’avait plus de poème, plus de rêves plein les poches ; à la place il avait une arme, et il s’en saisit avant de faire volte-face.

 

 

Le visage de l’homme qu’il découvrit en se retournant était atrocement brûlé, serti de cloques encore neuves, qui semblaient fumer légèrement. Sous les craquelures, on aurait presque encore pu déceler quelques rides précoces, témoin d’une agitation prématurée. La carrure était achevée, adulte définitivement ; et si ses sourcils étaient brûlés, ce fut néanmoins grâce à un mouvement de l’arcade que Guillaux parvint à identifier l’homme qui se tenait là, une véritable torche de feu à la main, comme un démon fabuleux.
Comme surpris en train de tricher durant un examen, Lysandre baissa les yeux, et recula.

Hors de lui-même, Isaac revit sa naissance, la solitude iconoclaste de sa famille, réunie autour d’un enfant qui aurait pu être un prodige mais ne serait jamais qu’une erreur. Ce n’avait pas été un handicap de l’avoir lui, simplement une déception de ne pas en avoir un autre. L’enfant avait malgré tout été élevé avec toute l’affection qu’on doit à ses échecs, avec toute l’application que l’on met à son propre repentir.
Guillaux avait grandi perpétuellement déboussolé, habité des croyances qui étaient autant de boucliers face au péché, habité par la foi mais hanté par un désir d’appartenance, d’un lieu où les regards ne porteraient pas le deuil de celui qu’il n’était pas. Isaac avait accepté les superstitions, s’était mis avec plus ou moins d’enthousiasme aux rituels du pendentif qu’on porte, du pavot qu’on boit, de la bougie qu’on allume et de la prière qu’on partage, avant même de savoir ce qu’il en était vraiment.
Puis il avait fui, cherché ceux que son cœur avait appelé durant des années. Dans l’illusion d’une communauté, dans l’illusion qu’il eût pu choisir la sienne. Croyant la trouver au milieu de regards plus jeunes, tout aussi perdus que le sien. Mais cela n’avait fait que légitimer les questions qu’ils s’étaient posées jusque-là. L’enseignement n’avait fait que donner du poids aux rébellions mortifères d’Isaac. Au moins ne s’était-il pas abruti au travail – il était resté entier, même entièrement raté, avec des restes de rage ineffable écumant aux coins de ses lèvres muettes.
Isaac avait très vite, comme devancé déjà, fini par admettre que le seul endroit où il se sentait bien, c’était là : non pas dans le métier, ni dans l’établissement lui-même, qui ne faisait que le rappeler à tout ce qu’il haïssait – mais face aux élèves. Face à ces autres lui-même, face à autant de chances supplémentaires de découvrir qui il était, de comprendre ce qui n’avait pas fonctionné chez lui. Et parmi les élèves, Héliä et quelques autres avaient été les seuls capables de le mettre face à ses contradictions, avec toute la nonchalance qui caractérise l’adolescence, avec l’air de comprendre déjà ce qu’il cherchait toujours. Ses élèves lui avaient enseigné quelle était la texture des rêves quand on les serrait contre soi.
Deux, presque trois de ces élèves, avaient disparu ce jour-là.

« Quel mauvais père, tu fais, Isaac. » se dit-il à haute voix. Quel père est celui qui pousse ses enfants droit sur ce même cheminement d’erreurs, quel père jette sa progéniture sur ce champ de mines qu’est l’espérance, quand on sait qu’elle ne nous a jamais apaisés ? L’indignation, la fuite, les rêves impossibles, le désir imprononcé – la mort : Isaac avait trainé Héliä dans son sillage.
Sa tête était remplie de pierres fumantes, de décombres noirs de fumée. Il avait l’impression de n’avoir vu que cela depuis des jours, des pierres qui se dressaient tels des cippes pour avaler ceux desquels il se sentait proche, un à un. Et au milieu des ruines élégamment achevées, dans l’angle d’une balançoire dont le siège pendouillait au bout d’une corde rouge, la silhouette complète de Lysandre, Lysandre qu’il n’avait jamais vraiment réussi à intéresser à quoi que ce fût, Lysandre qui n’avait jamais compris qu’il était tombé du mauvais côté, celui des « méchants » – car c’était ainsi qu’il aurait fallu le lui expliquer. Lysandre, de qui il s’était malgré tout senti proche, à cause de l’affection du garçon pour Héliä ; à cause de sa capacité, en plein chaos, d’être toujours capable de distinguer celle qui pourrait l’aider à en sortir.
En emmenant Héliä avec lui deux ans plus tôt, Isaac n’avait-il pas aussi fait cela : condamner Lysandre ?
Et avant lui, n’avait-il pas créé d’autres orphelins malmenés ? Tous ceux qu’il avait relâchés chaque année dans la grande déliquescence du monde, avec ses doutes à lui greffés partout sur eux, face à si peu de convictions possibles, pour un semblant de certitude qui mourrait la seconde d’après ? La mort des rêves, qu’il craignait tant, le grand empire des entreprises transformant le revers de Nyx en un gigantesque écran publicitaire – ce grand néant – ne l’avait-il pas semé lui-même chez eux, profitant d’un âge où tout prenait racine, ignorant qu’il se faisait lui-même mauvaise herbe ? Convaincu, comme Lysandre, comme Edistyä, d’être du côté de la vérité ?
La crosse du revolver glissait dans la main trempée d’Isaac ; son bras épuisé peinait à tenir l’arme en l’air et tremblait. Une petite braise volante passa non loin de lui et fit scintiller le canon d’un éclat irrégulier.

Le dernier souvenir refit alors surface. La dernière image incrustée à l’arrière de son crâne.

 

 

Ils filaient à moto depuis une heure déjà, et au fur et à mesure que la nuit tombait et qu’ils prenaient de la hauteur, le froid les gagnait davantage. Là où ils roulaient, il n’y avait plus rien : ni nature, ni immeubles à l’abandon, seulement des ruines, habitées ci et là par quelques enfants fuyant devant le bruit de l’engin irréfrénable. A travers quelques chambranles de fenêtres écroulées, Héliä distingua des feux qui s’allumèrent dans la nuit, se multipliant, révélant la présence d’autres habitants. Leurs nuits étaient toutes semblables à son rêve, et une petite flamme à la main ils marchaient sans cesse dans une obscurité qui les laissait inconnus d’eux-mêmes. Elle ne sut pourquoi, mais elle en conçut une forme d’espoir, celui dont elle aurait aimé bénéficier plus souvent dans son sommeil, lorsqu’elle s’entraînait à la lucidité.
Héliä connaissait avec précision chaque seconde de ce rêve à présent, tant elle l’avait écrit et réécrit après chaque réveil. Elle connaissait ses variations – pas si nombreuses, quand on y pensait bien. Peut-être après tout était-ce un rêve insignifiant ; récurrent mais insignifiant. Jusqu’à douze rêves par nuit pour le dormeur moyen, c’était autant de possibilités pour une obsession commune de paver le chemin onirique comme s’il eût agi de sa propre allée vers l’Oniramahd. Peu importe ce que cela signifiait.

Les phares de la moto éclairaient des bâtisses mortes, quelques groupes qui tentaient de se tenir chaud dans la peur d’être écrasés ou juste surpris. Ils doutaient tant d’eux-mêmes que leur propre existence paraissait tout à coup les surprendre ; et ils posaient leurs mains sur eux, comme stupéfiés de se voir si bien soudain. La moto continua de monter. Isaac ne s’arrêta que quelques minutes, pour sortir une veste de sous le siège et la tendre à Héliä, en silence ; puis ils reprirent leur ascension.
Il n’avait pas dit à Héliä où il l’emmenait. Elle avait attendu le soir, comme il le lui avait suggéré, car il ne lui donnait jamais vraiment d’ordres. C’était une surprise. Pour son anniversaire. Et maintenant, elle était là, sacrifiant ses heures de sommeil, troquant l’obscurité onirique contre la nuit réelle, la faiblesse du feu contre l’éclipse des phares.
Elle avait confiance en Isaac : sortir leur était trop dangereux pour que l’endroit où il l’emmenait n’eût pas d’importance, mais elle avait l’impression de perdre son temps. Conquérir le rêve lui apparaissait désormais aussi important, sinon plus parfois, que conquérir la réalité. Se faisant cet aveu de faiblesse, elle sentit sa tête brinquebaler dans son casque : laquelle de ces nuits étaient la plus difficile à déchirer ? Laquelle avait davantage besoin de lumière ?

Isaac finit par arrêter la moto sur un plateau. Le froid mordait Héliä malgré ses deux vestes et son professeur tira d’un caisson une couverture qu’il enroula autour d’elle, avant d’éteindre les phares. En contrebas, les feux dansaient l’agonie, le monde avait des airs d’apocalypse ou de commencement. Héliä ôta son casque et alors seulement le bourdonnement du vieux moteur électrique cessa de bourdonner. Ses tympans percutèrent un silence d’une densité si compacte qu’elle en fut étourdie quelques secondes.

Une lampe torche s’alluma ; Héliä suivit cette lumière. Isaac ouvrit la porte d’un immeuble abandonné, ou presque – ils y croisèrent deux ou trois personnes qui veillaient dans des appartements sans porte, autour d’une femme en train d’accoucher par voie naturelle. Le spectacle surprit Héliä, mais elle eut bientôt honte de son regard avide, qui peinait à se détacher de la scène. Isaac dut la saisir par l’épaule pour lui faire signe de continuer à avancer.
Une flopée d’étages les conduisit au toit, et Héliä sentit que les nuits passées à escalader sa colonne vertébrale lui étaient réellement bénéfiques et allégeaient son attention. Elle parvint sans peine au sommet.
Le spectacle qui s’offrit à Héliä lui rappela le soir de leur départ, avec la ville en contrebas, qui brillait jusqu’à l’aveuglement. A un détail près : à cet endroit-là d’Edistyä, on voyait aussi la ceinture noire qui ceignait les gratte-ciels, ce fleuve asséché de pauvreté qui se répétait aux abords de toute agglomération privée. A l’est, sur la gauche, on pouvait apercevoir le Foyer, et cela ne la rassura pas, même si la lueur était minuscule à l’horizon.
Héliä reporta son regard vers les grands buildings clignotants : ça aurait pu être Bogus comme n’importe quel autre quartier. Etait-ce là qu’était endormi son passé ? Sa vie de collégienne, d’étudiante, Lysandre ? Un instant, ce fut comme si le serpent noir qui la séparait de ce ghetto de luxe était davantage un passage vers un autre monde, une autre réalité. Héliä s’était défaite de cette vie-là avec une facilité qu’elle n’aurait jamais pu anticiper. Existait-il là-bas d’autres Monsieur Guillaux, qui donnaient encore des cours aux Héliä qu’elle avait été ? Elle en doutait, était convaincue parfois d’avoir emporté le dernier exemplaire du genre avec elle.

Héliä leva les yeux vers Isaac ; d’instinct, car elle ne le voyait pas. Même si elle grandissait, même si au sommeil du bâtiment, il faisait une obscurité totale, elle savait où se situait son visage aussi certainement qu’elle savait sa propre tête sur ses épaules.
« Lève les yeux, lui dit-il.
Héliä n’eut pas l’air immédiatement convaincue. Elle leva un sourcil, puis les épaules, enfin accepta la suggestion d’Isaac de lever le nez en l’air une minute ; mais incertaine d’y trouver autre chose qu’un énième ballet de bots ou des quadrillages d’avions. Quand elle leva finalement les yeux, elle dut rabattre une main sur son visage.
Une pluie de météores s’abattait sur eux.
Ce fut la première pensée d’Héliä dont le cerveau s’emballa – et qui crut un instant que son professeur l’avait amenée là pour savourer les derniers instants d’une vie commune, avant que le grand cataclysme qui les emporterait tous.
Au bout de quelques secondes, elle comprit qu’il n’en était rien. Elle dégagea sa vue et savoura le spectacle.

Sur quelques mètres carrés de ciel, des lumières flottaient. Pas exactement des feux, mais plus brûlants en tout cas que ceux qu’elle ne traverserait jamais. Des éruptions à la surface du ciel, des étincelles projetées qui donnaient l’impression d’un feu d’artifice en suspens, immobilisé pour prendre la pose. Héliä ne parvenait pas à en détacher ses yeux, car partout où ils se posaient, elle semblait entrevoir quelque chose de nouveau – une silhouette suggérée par une certaine ligne droite, un voile blanc jeté sur l’ensemble avec une désinvolte négligence. Elle crut même percevoir un certain ordre, de véritables dessins, comme celles-là qui formaient une sorte de sablier vide, trop éloigné d’une quelconque existence pour prétendre à quelque temporalité que ce fût.

– Bon anniversaire, dit Isaac, sans pouvoir s’empêcher de sourire, chose qu’il faisait beaucoup, dernièrement.
– Ca s’appelle comment, le sablier vide, là-haut ? s’enquit immédiatement la jeune fille.
Isaac rit franchement avant de commenter :
– Baldr.
– Il est spécial, non ?
– Oui, en quelque sorte. On peut dire ça.

Héliä n’avait jamais vu d’étoiles. Même pas petite, à l’étranger. Elle ignorait même qu’il existât encore des lieux où on pouvait en observer. Tout ce qu’elle avait jamais connu du ciel nocturne, c’était cette chape de fumée grise qui recouvrait tout avec la nuit, et qui se posait sur le monde comme la terre sur une cippe.
– Tu ne peux pas savoir, dit le professeur, combien de fois j’ai regardé le ciel aveugle en pensant qu’au moins, il nous enfermait tous les deux, et tous les utopistes avec.

Elle entendit Isaac bouger dans le noir, mais ne put décrocher son regard de ce qu’elle voyait. Son professeur lui tendit bientôt un gobelet de thé chaud et ils s’allongèrent sur le toit. Ils demeurèrent longtemps allongés silencieux, jusqu’à ce que la curiosité d’Héliä ne refasse surface :
– C’était qui, Baldr ?
– Ah, la belle affaire, soupira Isaac avant de se lancer dans des explications encyclopédiques. Lorsque Nyx créa Hël, le Jour, les partisans de la Nuit Solitaire étaient déjà nombreux. Ils réfutaient le droit qu’avait le Jour à l’existence. La Nuit perpétuelle leur convenait : ils y voyaient très bien et cela permettait de mieux se cacher des ennemis. Ils se querellèrent avec Nyx, qui, en guise de châtiment, les rendit aveugles pour l’éternité. Mais par une curieuse alchimie, les aveugles engendrèrent des aveugles, qui engendrèrent eux-mêmes des aveugles, et Nyx n’eut bientôt plus d’autre solution : elle devrait accoucher d’un jour si puissant qu’il redonnerait la vue à tous ceux à qui elle l’avait arrachée. Pour se protéger, pour que le jour ne prenne pas le dessus sur elle, elle construisit, sur son revers, un sablier qui mesurerait le temps qui séparait Hël de Nyx. Le soleil pouvait briller autant qu’il voulait, mais il devait savoir s’arrêter. Le sablier fut nommé Baldr, en l’honneur d’un des plus grands soldats que l’Onironautisme avait connus.
Plus le Jour resplendissait, plus la Nuit était profonde. Jusqu’au jour où, comme elle l’avait espéré, le Jour luisît si fort qu’il rendit la vue aux damnés. Leur vengeance fut terrible.
Ils attendirent qu’il fasse noir, mais ils n’y voyaient plus rien, ou presque : alors pour atteindre la toile du ciel, ils escaladèrent les seules lueurs qu’ils pouvaient distinguer : celles des étoiles, qui étaient apparues en même temps que le Soleil, quand il était de l’autre côté. Les solitaires l’escaladèrent jusqu’à mettre la main sur le sablier.
Ils le fracassèrent à coups de pioche et de pierres. Ses grains d’entrailles se déversèrent, formant ce long voile blanc que tu peux apercevoir plus bas. Baldr ne pouvait plus retenir ni la Nuit ni le Jour, qui entrèrent dans une guerre terrible. Il y eut quelques batailles de territoire, qui expliquent que le Jour soit parfois plus long que la Nuit, ou l’inverse, qui expliquent que dans certains pays, il puisse faire nuit ou jour six mois durant.
Mais Hël et Nyx finirent par revenir à la raison en découvrant ce que leurs batailles irrégulières avaient engendré : un milliard de microcosmes. Partout où l’un et l’autre jetait ses rayons à tour de rôle, il découvrait une faune et une flore d’une richesse telle qu’ils décidèrent à l’amiable de se partager le temps et l’espace, afin qu’elle puisse prospérer. On n’eut plus jamais besoin de Baldr, mais les partisans de la Nuit Solitaire disparurent pendant longtemps.

L’exposé était fini. Isaac prit une grande inspiration.
– Il y a aussi le fait que les étoiles soient déjà mortes quand on les regarde, ajouta Héliä.
– Oui, oui, grommela Isaac. Il y a ça, aussi.
Héliä se dressa sur ses coudes, but une gorgée de thé chaud, et porta son regard vers Isaac. On entendit le frottement du manteau de Guillaux contre le béton : il était gêné et tentait lui aussi de se redresser, de s’asseoir, peut-être même de se lever. Dans ces instants, elle redevinait en lui l’adolescent pataud qu’il avait sans doute été par le passé.
– Je…. balbutia-t-il.
La jeune fille sourit dans le noir. Il le devina à son silence et en fut mal à l’aise.
– J’imagine que j’aime bien cette histoire, parce qu’elle nous rappelle que certaines choses ont été détruites bien avant nous et continuerons de l’être bien après.

Relativiser ses peurs. C’était donc pour cela qu’il l’avait amenée ici. Héliä se dit qu’un jour, elle ferait la même chose – c’était là, probablement, qu’était née l’idée du cimetière.
– Isaac…murmura Héliä en resserrant sa couverture autour d’elle.
– Oui ?
– Tu t’es déjà demandé ce que le monde serait devenu, si l’humain avait cru en autre chose que les rêves ? S’il n’avait pas été si obsédé à l’idée de les posséder, de les manipuler ? Si convaincu qu’ils détenaient tous les secrets de la vie ?
– En quoi d’autre l’humain aurait-il pu croire ? demanda Isaac, incrédule.
– Je ne sais, dit Héliä. A la base de notre civilisation, on a choisi le pouvoir des rêves ; mais quand je regarde ce qu’il en reste aujourd’hui, je ne comprends pas… Les Onironautes rejettent le progrès, les grandes entreprises tentent de mettre la main sur leur essence…Et puis au milieu, il y a les gens comme nous, qui rêvent d’un ciel troué pour voir quelques étoiles…
– C’est ce que tu es, Héliä. Et c’est aussi pour ça qu’Alias est ce qu’elle est. Quelques-uns… se souviennent, si je peux dire ça comme ça. Et un instant n’a pour valeur que le poids des souvenirs qui l’habitent.
– Quel poète tu fais, rit Héliä.
Le silence s’abattit à nouveau sur eux, froid, comme si parler ensemble pouvait les réchauffer.
– Les rêves meurent, reprit Isaac. Et je ne crois pas que ni la religion ni la science n’en soit responsable. Je crois simplement qu’à un moment donné dans l’histoire de l’Humanité, l’Humain a eu clairement le choix entre lui et les autres – et qu’il s’est choisi, lui. A un moment donné de l’Histoire, l’Ego a pénétré notre ADN. De là sont nées à la fois toutes les injustices et toutes les lois qui les régissent. Tous les cœurs brisés et toutes les entreprises.

Héliä reporta son regard sur le gouffre noir qu’était la vie, au-delà des villes, là où les lumières ne brillaient plus, où les couvre-feux permettaient des économies d’énergie, là où la violence faisait rage à tel point qu’on ne réparait plus les lampadaires fracassés.
– Nous aussi alors, nous sommes égocentriques ? demanda-t-elle.
– J’aime croire que l’espèce humaine est mue vers une nouvelle évolution.
Isaac expira dans le noir. Sans le voir, elle pouvait savoir qu’il passait sa main sur sa nuque.
– Je ne peux pas, Héliä, lâcha-t-il finalement. Je ne veux pas faire de rêve lucide.

Confronter Héliä à la réalité, voilà ce qu’avait voulu faire Isaac, avec son cadeau merveilleux et sa gêne ostentatoire. Alors c’était pour relativiser ses peurs à lui, qu’ils étaient là, finalement ? Peut-être étions nous bien tous égocentriques, après tout.

– Pourquoi ?
– J’ai peur de céder. A l’autre côté. C’est pour ça aussi que je n’ai jamais aimé la réalité virtuelle. J’ai peur que ce soit plus facile, et que j’abandonne notre réalité au profit de quelque chose d’irréel, mais de plus accessible. Après tout, la plupart des gens vivent leur vie entière sur ces réseaux : ils y travaillent, ils y rencontrent l’amour, ils y ont moins de difficultés avec l’eau potable. Je pourrais me laisser séduire. Je ne veux pas agir les yeux fermés.
– Mais dans le rêve lucide, tu décides pour toi seul, par toi seul. Ce ne sont pas leurs publicités qui dirigent tes découvertes. Ce sont des lieux intérieurs que tu trouves. Ils deviennent à chaque fois plus denses et plus vrais que toute idée de réalité. Ils le sont.

Isaac ne répondit pas, et Héliä se promit de ne plus insister à compter de ce jour. Lui demander de la soutenir dans son projet quand ce dernier soulevait chez lui de tels traumatismes, c’était déjà trop égoïste.
– Merci, Isaac, avait-elle conclu en reportant ses yeux vers le ciel. C’est un très beau cadeau. Digne d’un rêve. »
Ils n’avaient plus échangé un mot jusqu’à l’aube.
Hël sembla en retard de quelques minutes ce matin-là.

 

 

 

Des rêves, des rêves, des rêves. Isaac n’en avait que trop faits. Les rêves d’enfants, emplis de couleurs affadies par le temps, d’espoirs d’avoir enfin construit autour de lui un monde qui serait justice. Les rêves de ses parents, avant les siens ; qu’il avait défiés, avec la mauvaise paire d’yeux, d’abord, puis avec des considérations politiques qui seraient tout aussi mal jugées.
Et puis les rêves sur le papier, perdus désormais à jamais dans un coffre au fond de son appartement, qu’il n’avait pu se résoudre à brûler, comme il s’était pourtant promis de le faire. Les rêves d’illusions qu’il leur avait bâtis, châteaux de pixels où on pouvait se retrancher jusqu’au bug. Il y avait eu les rêves qui avaient grandi au fond de lui sans oser jamais franchir ses lèvres ou son regard, et qui très certainement avaient pu vivre enfin dans le crâne d’Héliä, à l’abri de son intelligence, au ressort de son imagination, elle qui n’avait jamais déçu personne.

Dans les flammes qui abattaient le Phare, c’était les yeux de l’homme nu qu’il voyait, celui qui désormais hantait les rêves des autres, rendait leurs nuits stériles et indifférentes à cause de cette lumière qu’il vomissait par tous les cippes, celui dont les enfants lui parlaient de plus en plus souvent.
A quoi avait-il servi de rêver ? Face à la mort, à quoi ? Aucun rêve lucide ne pourrait jamais rendre à Isaac ce qu’il venait de perdre.

Le feu se redéploya devant ses yeux, et Isaac sentit son cœur battre dans son corps tout entier ; ses jambes se mirent à trembler ; du sang frais perlait encore sur sa tête. Il regarda une dernière fois les yeux du jeune homme, comme pour chasser le doute. Il lui sembla que Lysandre avait du mal à respirer.
Isaac resserra dans sa main la crosse du revolver. Il pesait lourd et Guillaux ne savait toujours pas quoi en faire, lorsque la peur s’emparant de lui fit défiler dans sa tête sa vie en quelques secondes ; quelques images qui lui remontèrent à l’esprit comme les milliers de pages d’un livre encore inachevé. Ce dont il ne put se souvenir, il l’imagina.

Lysandre tendit trop tard la main vers lui pour l’arrêter. Isaac Guillaux enfonça le canon du revolver au fond de sa bouche – et tira.

L’impact de la balle lui déchira la nuque.

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